DE LA FRAGILITÉ DES TUYAUX DE PIPES

Cette garde là, on avait bossé comme des dieux,selon ma co-garde.
Ou comme des forçats selon moi.
Concours de déclenchements organisé par la Team Gynéco,à celui qui en mitonnerait le plus .
Regardez-Moi tenait la corde, forcément avec ses deux sièges et sa gémellaire mode Mais-Si-Ca-Va-Passer.
MacGynéco était bien placé, il avait réussi à persuader trois aventurières primipares qu’un déclenchement c’est bien plus pratique pour être sûr de ne pas avoir à se lever à 3 heures du mat pour justifier du chèque d’honoraires pouvoir s’organiser et être de retour chez soi pour le week-end et recevoir touuuute la famille éblouie, chère Madame.
Pétoches pétochait et s’était découvert une paire d’hypertendues à la limite de l’explosion utérine selon lui, qu’il fallait donc incontinent arracher aux noires augures de la pré-éclampsie.
Ma co-garde gérait l’avancement des opérations tel Jean Gabin aux commandes de sa Lison,suant et grommelant en circulant à grande vitesse entre les salles.
Bref la crise du logement s’était étendue aux couveuses de la salle de travail qui ne désemplissaient pas.
Pour un peu,les pitchouns auraient fait la queue en braillant de rage de se voir malmenés par une équipe survoltée.
Je faisais partie des renforts, j’avais été réquisitionnée en suites de couches comme assistante des hautes œuvres ,ma co-garde menaçant de partir en vrille devant le fourmillement de candidates à l’accouchement In-The-Pocket promis par ces messieurs à leur clientèle enthousiaste.
J’étais chargée des deux patientes hors normes qui avaient refusé le confort organisationnel de la délivrance sur rendez-vous et qui avaient glissé leur utérus rebelle entre deux commandes.On papotait tranquille en attendant que les petits bouts pointent leur occiput en douceur .
Sur le front,ma co-garde se débrouillait plutôt bien, agitant les boîtes d’accouchement pour améliorer sans doute l’effet des ocytociques coulant à flots dans les tubulures ! Mais petit à petit, les candidates parturientes se hissaient péniblement sur le podium des nouvelles accouchées,arborant en guise de bouquet final un minot tout étonné de faire connaissance sur rendez-vous avec ses parents.
La Team Gynéco recevait les félicitations de qui de droit,se congratulant mutuellement de leur palmarès respectifs du jour.
Bon,il y avait eu quelques embûches,une procidence du cordon, une hémorragie de la délivrance,deux césariennes à l’arraché, mais force était restée à la médecine .
Du coup,le pédiatre et l’anesthésiste avaient quasiment passé la journée en salle, sursautant chaque fois que ma co-garde appelait à la rescousse quand le déclenchement prenait du gîte .
Sans trop de bruit,mes troupes de l’unité physiologique avaient tenu le cap,nos bébés étaient arrivés en bon ordre et somnolaient dans les bras de leur mère en attendant de gagner leur chambre .
Le calme était revenu en salle au fur et à mesure que la nuit s’installait.
On avait nettoyé,rangé les salles,vérifié le matériel et poussé un soupir de soulagement en regardant partir la Team Gynéco auréolée de gloire dans le soleil couchant la lumière blafarde des néons du couloir de salle.
On avait profité du calme retrouvé pour pique-niquer super équilibré,chips et poulet froid mayonnaise,café serré pour tenir jusqu’à l’aube  , avec le pédiatre et l’anesthésiste avant qu’ils ne regagnent leurs chambres de garde.
On avait plaisanté comme des vieux soldats enfin au bivouac après une rude journée, en fumant clope sur clope.
On avait dit du mal de Regardez-Moi,c’était facile.
On avait raconté des histoires bêtes, de celles qui vous  plaisent bien à minuit quand vous êtes super-soulagés que finalement aucune baleine de pathologie ne vous ait avalé et que le monde s’en soit tiré.

On s’est dit comme à chaque fois qu’on faisait vraiment un boulot de dingues, assis là dans une pièce sans fenêtre à grignoter des cochonneries pendant que nos enfants dormaient chez nous .
On a raconté des bêtises. Beaucoup.
On a ri.Beaucoup .

Tranquillité,silence régnaient enfin en salle.
Les heures coulaient lentement,je suis repartie vers la routine des suites de couches.Le pédiatre et l’anesthésiste sont remontés dans leurs chambres .
On attendait la relève .

Quand ma co-garde super-énérvée m’a sommée de réveiller ce crétin d’anesthésiste,tu comprends, ça fait un quart d’heure que je l’ai bipé pour une péridurale et il arriiiive pas !
Je me souviens d’avoir regardé la pendule au dessus du bureau où je somnolais vaguement entre deux surveillances de tension et de perfusion.Il était quatre heures et demie,les heures froides que je redoutais le plus,celles où l’éternité semble s’inviter à prendre la garde avec vous.
Quand j’ai frappé à la porte de la chambre il n’a pas répondu .
J’ai agité la poignée pour faire plus de bruit, la porte s’est ouverte.
J’ai réalisé pourquoi l’anesthésiste ne répondait pas à son bip.Il était sur le lit,sa dernière cigarette consumée entièrement lui avait brûlé les doigts .
J’ai fermé la porte, bêtement, pour qu’on ne le dérange pas.
J’ai appelé l’interne de cardio sans paniquer.
J’ai prévenu d’une voix égale ma co-garde que l’anesthésiste ne répondrait plus à aucun appel.
Et je me suis assise dans le couloir, par terre , en pleurant sans pouvoir m’arrêter.
C’est fragile,la vie.
On rit,on raconte des trucs idiots et puis on meurt tout seul,épuisé,dans sa chambre de garde,juste à côté des ses collègues.

TOUT EST PERDU FORS LE DOSSIER

Vous avez remarqué ??
Je suis retournée à l’hôpitaaaaal,cette fabuleuse MaisonQuiRendFou !
Je mène désormais une vie d’étoile de mère (pardon,c’est trop tentant) ballotée par les marées administratives dans les abysses (niveau moins un,quand même) de la maternité de MaxiVille,entre les bas-fonds PourLePipiCEstParLà et les récifs MonBureauEstToutPetitEtSansFenêtre.
J’ai redécouvert les longs moments d’attente hospitaliers qui s’étirent de la CaisseDesAdmissionsQuiOuvreAprèsLeDébutDesRendezVous, provoquant un goulot d’étranglement pour tous les petits poissons consultants contraints de s’agglutiner autour du distributeur de tickets magiques , et la magnifique salle d’attente aux peintures rupestres d’époque pré-AssistancePublique.C’est bien simple, même les chaises ont cette délicate patine propre aux vestiges des civilisations disparues. Inébranlables dans leur laideur de mobilier public elles remplissent parfaitement leur rôle : rendre l’attente longue et inconfortable.Leur couleur mochasse entre marron déprimé et chocolat périmé absorbe même le peu de lumière naturelle d’un puits de clarté fatigué par les sédiments qui l’obscurcissent d’année en année.
Bref,c’est à peu près aussi coquet et guilleret qu’un poste de commandement de sous-marin en pleine guerre froide.
Les blouses s’agitent en tous sens, passant et repassant au gré d’activités mystérieuses pour les profanes échoués sur le pourtour de la salle (oui, le courant a repoussé tous les galets chaises le long des murs ) . Les petits poissons somnolent les oreilles aux aguets pour ne pas louper le bienheureux moment où leur nom écorché retentira .Chaque blouse qui passe fait luire leurs yeux d’un espoir insensé,ils frétillent sur l’assise raide et hostile:c’est leur tour !!! Mais non,la blouse s’éloigne .Les épaules retombent,le regard se fait à nouveau lointain, l’attente reprend….. Les petits poissons sont patients.
J’ai aussi redécouvert l’artéfact qui seul fait exister les petits poissons, le grimoire magique qui les empêche d’être tout à fait transparents :LE DOSSIER .Avec lui,ils sont juste translucides,laissant filtrer un peu de leur vie sitôt oubliée par les blouses blanches.Le dossier qui s’épaissit au gré des mésaventures des petits poissons, gros dossiers bouffis de pathologies sinistres ou petits cahiers proprets de grossesse tranquille, ils sont l’alpha et l’oméga , l’indispensable sésame sans lequel les petits poissons ne sont rien.
Certes sur mon rocher bigornesque de PMI, je rédigeais moi aussi mes petits compte-rendus de grossesse,légers, ,succincts ,réduits à l’essentiel.

Mais le dossier exige son content de notes diverses, son catalogue exhaustif, ses actes et minutes d’une précision tatillonne .Tout doit être traçable,identifiable,mesurable.La crainte des procédures embusquées dans les hauts-fonds judiciaires sévit chez les blouses blanches

Les scribes scrupuleux s’exécutent,notant tout et rien,griffonnant ça et là au gré des révélations des petits poissons des NotesDeBasDePage qui me font quelquefois hérisser les écailles !
Patiente prostituée
Mari en prison
Patiente schizophrène
Patiente sans papiers
Patiente constipée,conseils d’usage .
SI, SI C’EST ÉCRIT.

Si les petits poissons savaient que la moindre de leurs confidences est là,gravée dans le marbre inaltérable des archives hospitalières !!
Alors souvent je risque un dossier buissonnier.
J’ellipse,je condense,j’édulcore.
J’imagine alors un Anubis en blouse blanche jugeant chaque page et me tançant sévèrement parce que je n’ai pas assez détaillé la consultation :

Bilan prénatal,bilan prénatal ?? mais qu’est ce que tu lui as prescrit alors??

Échographie,oui,mais quel trimestre???

Problèmes conjugaux,oui mais quels problèmes ? Il la bat?Il la viole???

Elle veut accoucher sous secret mais pourquoi donc????

Il faut ex-pli-ci-ter !!!!

Alors raconte !!!

 

Pfiou,chères patientes,si vous saviez les risques que je prends pour que votre vie ne s’étale pas jusque dans les couloirs de la maternité bien au delà vos neuf mois réglementaires !!

KAJ ZHAS AMEN, ROMALES

Aujourd’hui je suis en colère.
Très en colère.
Encore un peu plus que d’habitude.
Je vais finir par vous lasser, je crains.
Je suis en colère contre une collègue que j’apprécie par ailleurs pour ses qualités professionnelles.
Je suis en colère contre les petites réflexions quotidiennes des équipes, comme ça, mine de rien, contre les patientes trop jeunes,trop vieilles,trop grosses, trop indociles.
Trop voilées.
Trop exotiques.
Trop étrangères.
Bref trop pas comme nous.
En colère contre moi aussi.J’aimerais dire que je suis fidèle à mes quinze ans,fidèle à Papa Plume et à nos indignations contre l’injustice et le mépris.
Mais je relève de moins en moins les vilaines petites phrases qui enlaidissent à pas feutrés les bonnes âmes de maintenant.
Je détourne les yeux quand une collègue monte en décibels sous prétexte que la patiente comprendra bien mieux le français hurlé.
Je me bouche les oreilles quand un « En même temps à quatorze ans,qu’est ce qui la pousse à écarter les jambes comme ça » jaillit dans le dos d’une ado enceinte.
Je relève à peine le sarcasme qui accueille la ribambelle de marmots remorqués dans une inhospitalière salle d’attente par un majestueux boubou, allez encore une qui ne fait des mômes que pour les allocations,alors que la pilule c’est pas fait pour les chiens

Je me lasse.
Je me déçois.

Et puis de temps en temps, quand même je me retrouve.
Comme hier.
Quand l’anesthésiste a refusé de recevoir avec une moue de dégoût une patiente rom arrivée avec une heure de retard .
Sûr que l’odeur des palettes de bois brûlées en chauffage incommode les narines proprettes et diorisées de Miss Chloroforme.

Tant pis pour elle si la police est venue la semaine dernière dans le camp bricbroqué pas trop loin de l’hôpital.
Tant pis pour elle si les caravanes vétustes ont repris la route vers un autre terrain vague à vingt kilomètres de là.
Tant pis pour elle si elle a vaillament marché durant près de trois heures pour honorer ce foutu rendez-vous matinal,si elle a fait la queue pour avoir des étiquettes debout au guichet .
Tant pis tant pis tant pis!Miss Chloroforme en a marre des gens en retard, elle en a sa claque des gens sans sécu qui mangent les bénéfices de l’hôpital avec leurs exigences de vivre comme les honnêtes citoyens respectables.Elle bosse, elle et c’est pas pour des étrangers,surtout ceux-là, qu’elle va bouleverser son planning, et d’abord c’est l’heure de manger.
Pas question de la recevoir,elle n’a qu’à reprendre rendez-vous et être à l’heure cette fois.

J’ai fermé la porte du bureau le plus calmement possible.Même comme ça ,j’ai fait un peu de bruit.
J’ai pris la main de Rahéla qui pleurait – elle s’en fiche bien que je cite son prénom,vu que là-bas dans les montagnes où elle est née,personne ne lui a proposé de venir à l’école.Elle ne sait pas lire de toute façon.
Je ne lui ai pas donné d’autre rendez-vous, je m’en fiche, ils se débrouilleront quand elle accouchera.
J’ai pris mon manuel de roumain,celui qui la fait bien rire quand j’essaie de baragouiner mes laborieuses explications.
On est allées à la cafétéria,elle a goûté à plein de choses en riant comme une petite fille.
On a nommé tout ce qu’on voyait chacune dans notre langue.
En vrai, elle a seize ans, elle est belle comme Esméralda la gitane, comme Carmen la cigarière.
Elle m’a embrassée et elle est repartie en agitant la main vers son misérable chez-elle.
Derrière elle j’ai fait le signe de protection que m’avait appris il y a longtemps un garnement tsigane.,

En passant devant le bureau de l’anesthésiste,je me suis retenue de faire le mauvais sort.Des fois que ça marcherait.mais j’ai dû résister,ah oui.

DEUX ANS,C’EST UN BEL AGE POUR UN BLOG

 

Un petit billet pour fêter les 2 ans  de mon alter ego virtuel, qu’ une très sympa journaliste m’a demandé pour une revue professionnelle – eh oui, mon alter ego a les chevilles qui gonflent un peu.

 

 

Il y a 2 ou 3 petits trucs que j’aime bien faire quand je suis en compagnie de mes semblables.

Des jeux de mots innocents que ne renierait pas une célèbre petite barre caramélisée.

Observer les inconnus autour de moi et leur inventer des aventures qui les surprendraient sans doute.

Et par dessus tout j’adore quand arrive le moment d’avouer à l’assemblée ma profession,

Ce que j’exerce comme métier ?

Ah, je suis sage-femme PMI.

C’est à cet instant qu’une cohorte d’anges passe dans la conversation,le temps que s’organise la riposte dans l’esprit de mes interlocuteurs.

Sage-femme, sage-femme .Mais bon sang,c’est bien sûr,sage-femme c’est celle qui accouche euh. s’occupe .euh . enfin vous savez bien,la nana qui encourage les femmes ,allez ma p’tite dame poussez ,poussez , vous allez y arriver,vous êtes une championne. Euh les bébés,les accouchées,le miracle de la vie, quoi !

Et soudain,la phrase que nous avons tous et toutes entendue

Quel beau métier,le plus beau métier du monde !

C’est tellement magnifique,tous ces bébés que vous aidez à naître.

C’est drôle comme souvent vous zappez le PMI de l’intitulé.Déjà,sage-femme ça évoque pour beaucoup une moyenâgeuse société secrète,alors PMI, c’est carrément une langue étrangère.Beaucoup se contentent de cela.

Si vous vous intéressez un peu plus, je vous achève en expliquant que je suis une sage-femme qui ne fait plus du tout d’accouchement-enfin sauf pendant mes congés, mais ceci est une autre histoire.

Je fais de la protection maternelle et infantile.

J’accompagne des futures mères,des jeunes ,des moins jeunes,des heureuses qui vont conquérir le monde malgré les soucis, des aussi tristes que leur vie de laissées-pour-compte , des Mauricette and co version titi parisien,des Meriem ,Fatoumata ,des Merveille .

Quelquefois je me sens comme un vilain ange gardien, je guette leur moindre dérapage pour passer le relais aux équipes de protection de l’enfance, mes cousins germains en quelque sorte.

Mais de temps à autre je me sens comme une béquille qui leur permet d’avancer sans trop de casse pour que leur avenir les rattrape le plus tard possible.J’aide un peu,un tout petit peu .

Parce que comme dit Mauricette,le bébé, avant de l’avoir dans les bras,faut déjà l’avoir dans la tête et c’est pas gagné avec tout ce qu’il nous fait endurer dans le ventre.Et elle s’y connait, Mauricette, presque autant que moi, dans les livraisons des cigognes !

Voilà, Mauricette, le mot de la fin t’appartient : je ne fais pas naître les bébés, je les fais exister dans la tête de leurs parents, ce qui est bien une autre forme de naissance, non ?

QUATRE FOIS QUINZE ANS

 

Depuis le temps que je vous parle de moi, je pourrais un peu changer de sujet.

Vous parler de Papa Plume, le plus chouette Papa de tous les chouettes Papa selon Miss Plume et moi.

Bon, d’accord c’est pas celui que j’ai choisi pour mes renardeaux.

On se ressemble trop, lui et moi.

Pis p’t’être que ça n’aurait pas marché  aussi bien que ça entre nous.

Pis Maman Plume s’est installée dans nos cartables de garnements de la communale – eh oui, on est des vieux routiers d’un temps où  les filles  quittaient les garçons après les petites classes pour ne les retrouver qu’en sixième.

Avec Papa Plume j’ai tout affronté, les fables de La Fontaine et le théorème de Pythagore.

Les « Quousque tandem abutere,infantes, patientia nostra ?» du prof de latin, excédé par nos inventions grammaticales et nos approximatives traductions.

Les vagissements des kangourous sauteurs, oui, oui, ces hordes de joyeux sportifs nous faisant coucou par les fenêtres pendant que nous étions en colle.Bestioles étranges poursuivies dans les couloirs à coup de trilles furibards par le dénommé LesP’titsZoiZeaux, ci-devant surveillant général, virtuose du sifflet à roulette et auteur de la phrase mémorable « moi quand j’en vois un qui fait une bêtise,je siffle ! » qui lui avait valu son surnom.

Les ouragans des discussions au ‘Café des Amis’ où nous avions baby-foot et soda ouverts quand ont poussé nos ailes de contestataires et notre esprit critique.

Jours terribles et houleux où nous nous brouillions à mort pour au moins une heure avant de signer traité de paix et d’amitié éternelle en sanglotant sous les yeux du patron de bistrot attendri.

Les premières manif ,celles qui nous ont vus pâles et tétanisés devant une haie floue et hostile de CRS.

J’ai tenu la main de Papa Plume, il serrait la mienne très fort parce qu’en vrai on était morts de trouille et fiers comme des guerriers victorieux.Pensez donc, à 17 ans , c’était grisant de changer les vieilles lunes contre des libertés  qu’on pensait éternelles .

Trop de moments nous réunissaient, Papa Plume et moi,  pour ne pas réussir à  nous séparer à force de se rappeler tous ces instants partagés. Les mêmes chanteurs à contre-courant de nos pairs, les mêmes indignations ,les mêmes colères.

Je commençais une phrase, il la terminait.

Il sifflait quelques notes et je reprenais à capella.

Il est devenu toubib, moi sage-femme et la vie a continué.

Bref, l’arrivée de Maman Plume a sauvé notre couple d’amis.

Ils se sont mariés, ont attendu et attendu encore devant un berceau vide.

J’ai couru de ci de là , quelques renardeaux sont venus alourdir ma besace d’ado .

Quand je repassais voir Papa Plume, j’apercevais une ombre lorsqu’il regardait les photos de mes héritiers .Mais Maman Plume et Papa Plume ne disaient rien.

Et puis Bébé Plume s’est annoncé, comme un convive qu’on n’espère plus.

Ils n’étaient pas si vieux, à peine plus que trentenaires, Papa Plume et Maman Plume.

Tout se passait bien, Bébé Plume faisait son nid tranquillement.

Je suis venue souvent dans la petite maison que Maman Plume bariolait de joyeuses couleurs pour se sentir comme au pays .

Je n’étais pas loin quand Bébé Plume a pointé le bout de son bec.

Papa Plume et moi on a déchiffré avec angoisse sur son museau la marque du Gromosome.

Alors j’ai dit oui quand Papa Plume m’a demandé d’une petite voix d’être sa marraine.

J’ai dit oui, comme une promesse de  vieux briscard à son copain soldat juste avant la bataille.

Je ne savais pas qu’elle serait si rude pour Papa Plume et Maman Plume, et que l’ennemi prendrait la forme d’une petite bonne femme un peu bizarre, au cœur gros comme tout .

Ce n’est pas moi que les gens dans la rue regardaient avec pitié, quelquefois agacement .Surtout la fois où on est allés au cinéma avec MonCopainChéri de classe et que la dame des tickets ne voulait pas nous laisser entrer parce  que Miss Plume se fichait bien des conventions et bramait sa joie comme un garde-champêtre les nouvelles du village.

Papa Plume n’a rien dit, Maman Plume n’a rien dit.

Moi j’ai reniflé dans mon mouchoir, en poltronne que je suis.On était prêts à reculer, et j’avais déjà honte de moi.

 MonCopainChéri nous a sauvés ce jour là, en se roulant courageusement par terre en hurlant qu’il voulait voir le fiiiiiiiiiiilm jusqu’à ce que le directeur gêné mais compréhensif nous fasse entrer en bout de salle.

Miss Plume a grandi, je la voyais de loin en loin.Je savais bien que Papa Plume et Maman Plume affrontaient bien plus de dragons que Miss Plume n’en dessinait sur ses cahiers.

Je m’éloignai un peu.Par maladresse. Par ignorance. Par impuissance.

C’est pas si facile d’être adulte et d’oublier comment expliquer ce qui vous tortille le cœur .

Mais à chaque fois je revenais à Miss Plume . Je retrouvais le chemin de la petite maison aux joyeuses couleurs.

Papa Plume me disait juste, ça fait un bail, hein ! Et on écoutait des ballades irlandaises pendant que Miss Plume donnait un solo de cuillèrezécasseroles endiablé.Maman Plume nous servait un café d’enfer et la vie continuait .

On ne refaisait plus le monde comme au « Café des Amis », on se contentait de rafistoler celui qui nous emprisonnait dans nos souvenirs.

Celui où Maman Plume et Miss Plume avaient leur place.

Miss Plume est partie l’année dernière, je n’arrive pas à parler d’elle au passé.

Papa Plume veille désormais sur Maman Plume qui tricote son chagrin dans la petite maison silencieuse,un neurone à l’endroit, un neurone à l’envers . Elle ne chante plus qu’à  mi-voix pour ne pas réveiller l’ombre légère de Miss Plume .

Papa Plume me téléphone de temps à autre.On joue à « Tu te souviens? ».

On cafédezamise un petit peu.

Il chantonne « Natacha » ou « La Fanette »

L’espace d’un battement de souvenir, LesPtitsZoziaux menace de nous coller samedi prochain.Le prof de philo se félicite de nous voir aussi attentifs  à boire ses paroles alors que nous attendons juste qu’il perde son dentier.

On parle un peu de Miss Plume,juste quelques mesures légères .

On berce nos peines en se disant qu’elle a su faire   de nous des adultes meilleurs grâce à  Nounours que d’autres regardaient avec gêne.

On a vieilli.

Mais bientôt, dès qu’on aura 17 ans, on se retrouvera au ‘Café des Amis,.

Sûr que le prof de philo et l’aumônier nous auront précédés, Jésus et Marx réunis dans la petite arrière-salle pour nous affûter la comprenotte.

On chantera La butte rouge et  Les cerises de Monsieur Clément .

Pour sûr que ça arrivera.

 

 

 

ON PEUT ÊTRE SAVANT ET BÊTE A LA FOIS

Aujourd’hui Chef-Compétente-Mais-Lunatique a frappé fort.

Déjà que c’est pas une spécialiste de la communication tout en délicatesse, mais plutôt une adepte de l’annonce genre j’ai quelque chose de moche à vous dire sur votre grossesse, mais c’est pas grave vous en ferez un autre, de bébé.

Je sais bien qu’elle ne sait pas comment annoncer alors elle enfile sa carapace de combat,ses grosses bottes chirurgicales et brandit son scalpel informatif .

Tout peut et doit être dit,c’est son credo.

Scrupuleusement elle détaille scientifiquement et méthodiquement tout ce qu’elle estime nécessaire au consentement éclairé et bombarde les futurs parents d’informations indispensables à leur décision .

Quand elle les a bien tétanisés elle passe à la grande question comme elle refermerait un dossier de staff . Rapide et pragmatique.

« Alors,dites moi ce que vous voulez que nous fassions »

La plupart des couples trouve que c’est bien, qu’il est préférable de ne pas être bercés de faux espoirs quant à l’avenir de ce bébé dont ils rêvent encore.Dans certains cas,il n’y a pas d’échappatoire et ils savent que leur enfant ne fêtera aucun anniversaire. Et ils choisissent de lui dire adieu de la façon qui leur convient.

Maintenant ou plus tard.

La place et le rôle de Chef-Compétente sont certainement lourds à porter,mais pas autant que la détresse de ce couple qu’elle a reçu il y a quelques jours pour une « annonce » de test HT 21 statistiquement très mauvais.

J’aime bien Chef-Compétente parce qu’elle l’est VRAIMENT et qu’elle est toujours disponible quand je déboule dans son bureau en agitant le chiffon rouge de la pathologie.Mais là, oubliés ses connaissances et son savoir diagnostique, je suis à deux doigts de la pulvériser contre le mur du box de consultation.

D’ailleurs, ses oreilles doivent siffler si elle entend ce que je rumine en mon for intérieur.

Ils étaient jeunes, amoureux et confiants.

Pour l’instant ils sont perdus et en pleurs.

Je suis leur sage-femme parce qu’ils viennent d’ailleurs et que je suis la préposée aux suivis de grossesse à problèmes financiers (pour la direction de l’hôpital,tu payes ou tu accouches ailleurs!) .

J’ai fait quelques virées dans leur pays du temps de mes années universitaires, je baragouine encore un peu comme-là-bas.

Ils sont venus à tout hasard en sortant du bureau de Chef-Compétente.

Chef-Compétente qui pour bien leur décrire ce que pouvait recouvrir le terme a cru bon de grimacer ce qu’elle pense être l’image de la trisomie 21.Forcément, avec des étrangers qui ne parlent pas bien français .

Grozyeux qui roulent bêtement.

Langue tirée et air stupide.

Explications en termes simples et compréhensibles selon elle.

Le père mime la scène, la mère détourne les yeux .

Ils ont attendu une bonne heure pour me voir et me parler de ce test pour lequel ils ne sont plus très sûrs d’avoir donné leur consentement.

Je réexplique, j’argumente, bref je suis l’attachée de presse de Chef-Compétente pour les piloter dans la paperasse qu’elle leur a distribuée pour « faire-ce-qu’il-faut »

Et d’un coup je revois ma Miss Plume.

Je l’entends rire de son gromosome en peluche qui la rendait différente,j’ai envie de boire une grenadine à bulles avec elle.

Je me souviens de Papa Plume découvrant ce petit bout d’humain pas vraiment comme nous,mais si semblable pourtant.

J’entends la voix de Maman Plume chantonnant pour sa fille  lovée dans ces bras comme un chaton.C ‘est la vie, Lily .

Ils me disent qu’ils s’en fichent, que de toute façon ce bébé a déjà sa place dans leur vie.Ils n’ont pas d’autre envie que de le faire venir au monde.

Je suis presque sûre d’entendre Miss Plume me souffler à l’oreille « Dis-leur à quel point c’est compliqué d’être parents d’une Miss Plume, dis leur combien cela peut être doux et insupportable à la fois.

Dis leur que ce sera leur choix de tout façon et que c’est la vie,la leur, pas celle de Chef-Compétente.

Et dis leur aussi que gogole, ça veut pas dire bêtasse,hein ! »

Je reprends, je redis que tout cela leur appartient.

Ils ont signé le refus d’amniocentèse.

Pfft,m’a dit Chef-Compétente quand je lui ai remis le formulaire,ça les regarde mais qu’ils ne viennent pas se plaindre ensuite .OK, tu as fait ton boulot,Chef, tu as donné les informations médico-légales.

Voilà,Chef, ne viens pas non plus te plaindre si ce couple t’évite.

Tu n’as pas lu le dossier, au fait, Chef.Au pays , lui était médecin.Elle professeur de littérature européenne.

Dans ma tête Miss Plume se marre.

Étranger, ça veut pas dire crétin non plus.

ICI ON FAIT DE L’OBSTÉTRIQUE, MADAME

Comme le temps passe vite hors du monde, depuis mon nouveau poste d’observation en terre hospitalière à GrandeMater de MégaVille !!

Il est temps que je vous donne des nouvelles de Watson !

Je suis l’envoyée spéciale de la PMI Tous les jours j’assiste au parcours des vaillantes combattantes de consultation .

Je les encourage,je les admire surtout les sans-grade,les bas-risque pour lesquelles ce devrait être un moment réconfortant et personnalisé !

Qu’il est donc terrible, le protocole des consultations hospitalières où tout est mesuré, pesé, vérifié par autant de petits Anubis scrutant les dossiers à défaut des âmes pour la petite candidate-future-maman-tout-va-bien.

– Comment,vous n ‘avez pas vos étiquettes ?? Mais Madame sans vos étiquettes, vous n’existez pas .Si ça se trouve vous n’êtes même pas enceinte,alors vite,retournez faire la queue en caisse ,retournez y vite sinon vous serez en retard et le médecin ou la sage-femme ne vous aura pas attendue !!!

La voilà repartie docilement vers le merveilleux et accueillant guichet où avec ses semblables à gros bedon elle attend patiemment que le petit ticket arraché à ce fichu tourniquet lui ouvre enfin les portes du Pipitorium .

Alors,enfin reconnue , elle apportera en offrande dûment estampillée à son nom le vilain gobelet de plastique maladroitement empli ..Qui dira l’éprouvante solitude de la future mère épanouie coincée dans des toilettes trop petites, se battant avec le traitre et glissant bidule !!!

Comment ,vous n’avez pas entendu votre nom??Vous êtes pourtant bien Madame Kjoiufewnsxchpo ?? Ah non??Excusez moi,mais c’est dur à dire,hein aussi ! On dit comment ? Koueno ? Pouvais pas deviner,moi !

La voici prête à monter non pas à l’échafaud, mais sur la super-balance électronique qui tous les mois crache son verdict approximatif.Dame, quand la balance est de précision, mais que, en conclusion, hiver comme été, « je vous retire 2 kilos parce que vous avez vos chaussures et vos vêtements,là ! » c’est sûr que le poids est d’une fiabilité douteuse.Encore heureux, remarquez, que les candidates ne soient pas obligées de défiler en petite tenue devant leurs congénères pour le concours de MissPrémaman !!!

Plus qu’une épreuve dans le marathon consultationnel !

Après le traditionnel séminaire de méditation en salle d’attente avec les consœurs résignées –

Non,nous n’avons pas de magazines,ils disparaissent trop vite.Mais vous avez un présentoir de documentation médicale à l’entrée si ça vous intéresse ! 

reste le dernier oral, le passage devant le grand jury.

Avec un peu de chance,l’examinateur sera tout à elle durant 15 minutes, c’est largement suffisant pour poser toutes les questions qui lui tournent dans la ….Ah non,c’est déjà fini,la voilà qui sort avec son dossier ..

un rendez-vous dans 1 mois,un autre avec l’anesthésiste et celui d’explo ensuite, au revoir, Madame, tout va bien !

Heureusement,il y a des petits grains de sable dans la mécanique hospitalière.

Des petits moments d’humanité dans ce grand manège administratif qui ne peut ralentir sous peine de désorganiser tout l’ensemble.

Les séances d’acupuncture d’une sage-femme attentive

Le cours de sophrologie et de yoga d’une autre.

Un moment hors du temps si drastiquement réglé de GrandeMater où la sage-femme de consultation s’assied à côté de sa patiente un peu perdue.

Une petite bulle tranquille pendant laquelle une feuille blanche et quelques crayons de couleur distraient un bout-de-chou de trois ans qui trouve le temps bien long dans cette vilaine salle triste.

Une aide-soignante-préposée-pipi qui demande gentiment des nouvelles.

Bien sûr,j’admire aussi la technicité et le savoir-faire médical dans le suivi des grossesses à haut -risque.

Souvent tout de même,je regrette la proximité et la simplicité de mon petit centre de PMI, de mes collègues infirmières et auxiliaires si prévenantes envers les patientes dont elles connaissaient la vie, le nom et les enfants.

Mais ,comme dirait sans doute Holmes,le progrès et la sécurité sont à ce prix .

 

BISOUNOURS DE NOEL

Cher Père Noël,

Je viens de me souvenir que ça fait bien cinquante ans que je ne t’ai pas écrit.

J’ai des excuses.

Tu te souviens de Madame PasUnBruitDansMaClasse ??? Si,si tu sais bien,le dragon de cours élémentaire filles première année!!J’ai encore des crampes dans le cœur d’avoir été punie pour avoir chuchoté aux copines dans la cour de récré que j’avais des doutes sur ton existence.Vois-tu,mes laborieuses  cent lignes au porte-plume baveur de « Je ne dois pas dire que le Père Noël n’existe pas » j’espère qu’elle te les a envoyées et que tu les as encadrées au dessus de ta cheminée, hein, parce que les taches d’encre ,je les vois encore certains soirs étoiler mes doigts.

Mais passons,ce n’était pas ta faute si je n’avais pas eu dans mes petits souliers le merveilleux costume d’Alsacienne pour lequel j’avais été sage au moins quinze jours ! Une éternité, à 7 ans, tu en es convaincu, j’espère.

Entre toi et moi c’est une longue histoire, ne restons pas sur cette brouille stupide et réconcilions nous.Parce que ces temps ci je veux te remercier du petit coup de pouce que tu m’ as accordé encore une fois.

Grâce à toi, remplir certains petits souliers sera plus facile.Et j’en ai aligné,des bottes,des pantoufles,des chaussons ,des babouches et même des pieds nus cette année au fil de mes dossiers.Et on ne peut même plus compter sur l’âne et le bœuf pour réchauffer les petits petons ,il y a belle lurette qu’ils ont déserté la ville.

Pourtant, grâce à tous ceux qui répondent présents quand je les sollicite, grâce à tous ceux pour lesquels tu n’es pas qu’un vieux bonhomme bien nourri qui chante d’éternelles rengaines à clochettes,grâce à ceux qui jour après jour donnent du temps et de l’attention,grâce à GrandDirecteurDeMagasinTrèsConnu , cette année encore mes petits Jésus perdus auront vêtements et jouets, au moins.

Je t’ai percé à jour, je sais que tu triches quand tu prétends ne venir qu’une fois l’an.

Je te rencontre bien plus souvent et je te dis merci de travailler incognito le reste de l »année.Mais chuuuuut, je ne le dirai à personne.

Ou presque.

A l’année prochaine,cher père Noël, même date, même lieu, même heure.

                             Rose de Noël

PS regarde dans même dans tes réserves,on ne sait jamais.Si tu retrouves tout au fond de ton grenier un costume d’Alsacienne,c’est pour moi.J’ai été très sage, tu sais pendant toutes ces années.

 

 

GUERRE

Je m’étais dit que j’allais vous envoyer une petite lettre sympa, une chouette histoire de Noël avec joli décor hivernal, flocons qui tourbillonnent gracieusement sur fond de nuit de garde et miracle de la vie, paquet cadeau de fin d’année pour mes fidèles et endurants lecteurs.
J’avais même choisi le titre, tiens, la cigogne de Noël, un vrai conte à vous embrumer les yeux de joie et de sérénité.
Mais cet après-midi, ma belle enluminure s’est consumée dans les larmes de la patiente que je recevais.
Elle m’a dit l’indicible.

J’ai écouté l’inaudible récit.

Elle m’a rappelé l’horreur absolue qui s’en prend aux femmes, aux faibles, aux humains que d’autres humains écrasent et réduisent à néant.
Elle est d’un pays en guerre, peu importe lequel.Ils se valent tous quand les hommes sont barbares et écrasent tout ce qui s’oppose à leurs saletés de croyances.
Elle a été violée,violée et encore violée, elle connait le nombre exact de ses bourreaux.
Son mari et ses fils ont été assassinés devant elle et sa fille de 8 ans qui est morte elle aussi d’avoir subi l’indescriptible.
Ils l’ont laissée pour morte, cadavre au milieu des cadavres .C’est elle qui le dit.
Elle a rampé.
Elle s’est trainée sur la terre et les cailloux.
Elle ne sait plus comment elle a réussi à quitter son village , ni qui l’a recueillie et soignée suffisamment pour la maintenir parmi les vivants et lui permettre de chercher un abri.
Il y a huit mois,c’était une mère de famille heureuse dans un village tranquille.
Une éternité s’est écoulée .
Elle n’a plus rien, que ce bébé qui grandit dans son ventre et qu’elle tente d’aimer malgré tout .
Elle est magnifique et terrible de dignité et de souffrance.
Pensez à elle, à toutes ses sœurs de douleur.
Pensez à elle, à sa petite fille morte ,pensez à toutes ces femmes et ces enfants assassinés .

 

Moi,j’ ai du mal à ne pas y penser ce soir encore

LE SOUFFLE

Certains sont pleins de bonne volonté mais pas vraiment à l’aise avec les « femmes en couches » ,tu sais !
Certains sont juste maladroits et pas très doués, flûte j’ai fait tomber ma reverdin, tu m’en files une autre,steuplé ?
Certains sont fatigués, énervés, débordés, pourquoi tu m’appelles si elle est pas à complète ?
C’est pas grave, vous rassure la patiente quand Monsieur a fini son tour de rage . Faut bien qu’ils apprennent eux aussi, les internes !
Et puis un jour vous dénichez la perle rare.

Celui qui sait tout sur tout, le major de promo en personne .
Celui qui manie forceps et paire de ciseaux comme un Zeus olympien ses éclairs.
Celui qui vous scotche au pilori pendant un staff parce que comment, si tu avais lu la dernière étude de Blablatruc sur l’accouchement par le siège tu saurais que c’est hyper-dangereux, la voie basse !
Celui que le patron encense et qui est aussi indispensable à la salle de travail que le piment l’est au chili.
Bref, celui que tout le monde admire, mais que vous, vous adorez haïr.

Un jour cependant,l’idole tombe de son piédestal,
Il sort comme une fusée d’une salle d’examen en râlant parce que la patiente étrangère ne comprend rien à son espagnol pourtant parfait.
Là vous vous apercevez en un instant que par chance, le couloir est bondé, que le chef est à portée d’oreilles.
Vous vous laissez dominer par vos vilaines envies de vengeance et vous affirmez d’un ton sans réplique, assez fort pour que toute la maternité soit au courant, que c’est pas étonnant, vu que la patiente en question est brésilienne et que suivant la dernière étude de Blablatruc sur l’Amérique du Sud et ses particularités, aux dernières nouvelles au Brésil, on parle plutôt portugais.
Et vous laissez retomber le soufflé,