OMBRE

Je voulais écrire un petit article.Pas bien drôle, sans doute, parce qu’en ce moment la vie ne tourne pas plus rond à la mater que ce qu’on en voit dans les journaux télévisés.
Mais bon,je pensais trouver un petit quelque chose de réconfortant.Une petite histoire qui vous ferait venir un léger sourire aux lèvres au moins.
J’ai convoqué mon triumvirat cérébral personnel.
Watson et ses coups de cœur.
Sherlock et ses scrupules administratifs.
Le Bibliothécaire et ses carnets-souvenirs débordants de prénoms et de visages.
On a agité la malle en tout sens,en se disant qu’il nous restait bien dans un petit neurone une image souriante,un clone de Tchoutchanpotche agitant sa main au dessus de la boîte de biscuits.
On a cogité,cherché.
On a ramené à la surface autant de dossiers sinistres que les vidangeurs du Canal Saint Martin ce mois -ci.
Des récits de souffrance identiques à ceux de Mamounette la grand-mère arménienne de mes 20 ans.
Des récits de guerre identiques à ceux du petit Docteur C. venu de la baie d’Halong dans un boat-people, comme on disait alors.
Des récits de misère .
Des récits de honte ravalée quand les poubelles de nos trottoirs se transforment en supermarché pour migrants .
Des récits sordides de survie à tout prix quand il ne reste que sa dignité à vendre.

On n’a pas trouvé.
On s’est juste juste serré les uns contre les autres dans ma tête pour faire une place à la recrue qui s’est glissée à nos côtés.Une ombre silencieuse et endeuillée.
C’est le nouveau membre de l’équipe,Madame Désespoir.
Parce que des femmes enceintes dorment dans la rue et qu’il n’y a pas d’hébergement possible.
Parce qu’elles ne font souvent qu’un repas dans la journée  et qu’il n’y a pas d’association pour les nourrir plus souvent.
Parce que nous détournons les yeux pour ne pas y penser le soir en rentrant chez nous.
Parce que de plus en plus de voix susurrent qu’elles n’ont rien à faire chez nous,ces trouble-fête qui voudraient profiter de notre vie à nous.

Parce que Sherlock se désespère de ne pas pouvoir respecter la justice .
Parce que le Bibliothécaire se désespère de voir ressurgir de vieux démons  .
Parce que Watson se désespère de n’avoir plus la force de protester .

MIGRANTE ? VOUS AVEZ DIT MIGRANTE?

Migrantes
Le jeu dont vous ne souhaiterez pour rien au monde être le héros

Pour jouer vous n’avez besoin d’aucun accessoire.

Ni dé,ni crayon.
Pas de papiers non plus ou alors des faux .
De toute façon personne ne vous croira.

Commençons.
Vous êtes une femme.Enceinte. Pas le choix.

Si vous êtes un homme débrouillez vous tout seul,ce jeu n’est pas pour vous;vous n’avez pas les autorisations nécessaires pour participer.

Si vous n’êtes pas enceinte,allez directement dans la rue .Ou en centre de rétention.Allez où vous voulez en fait,ce jeu n’est pas pour vous;vous n’avez pas les autorisations nécessaires pour participer.

Si vous êtes une femme enceinte,répondez aux questions suivantes pour continuer à jouer :
Êtes vous sûre que c’est bien raisonnable un bébé dans votre situation? Une interruption de grossesse ,ça ne serait pas mieux pour vous et ce malheureux que vous allez entraîner dans votre errance ?
Êtes vous sûre de n’avoir aucune preuve de l’histoire que vous nous racontez ? Pas de passeport,pas de visa,nada ,nichts?Comment c’est possible,ça?Sur votre canot pneumatique y avait pas la place pour un passeport?
Êtes vous sûre que vous ne seriez quand même  pas mieux chez vous sous les bombes,voire en prison ou en camp de réfugiés plutôt qu’à dormir dans cette cage d’escalier,sans votre famille  ?
Êtes vous sûre que vous allez supporter de changer d’hébergement tous les quatre matins,sans savoir où vous dormirez le soir ni même si vous serez à l’abri?
Êtes vous sûre de pouvoir sauter deux repas sur trois ? Ou de pouvoir fouiller dans les poubelles quand vraiment votre estomac n’en pourra plus ? Parce que pour manger,va falloir être imaginative,hein Madame!
Êtes vous sûre de supporter les réflexions charitables sur votre mise défraichie,vos vêtements de récup’ et votre mine tristoune ?
Êtes vous sûre de ne pas fondre en larmes quand on vous égrènera les largesses
dont vous êtes censée bénéficier gratuitement grâce à la gentillesse de ceux qui travaillent, eux,et qui n’ont pas le quart de ce que vous leur arrachez sournoisement ?
D’abord êtes vous bien sûre de comprendre tout ce qu’on vous dit? Avec vous on ne sait jamais,hein ? Vous dites oui oui , mais vous ne faites pas d’effort pour parler !

Si vous avez répondu oui à TOUTES les questions vous avez le droit d’avancer en case 115.
Sinon, vous ne pouvez pas participer au jeu de la migrante.

Repartez sur votre canot pneumatique et refaites un tour pour rien.

Retentez votre chance ailleurs.

Arrivée en case 115,recommencez et recommencez encore.On est pas pressés,nous.Avec un peu de chance vous irez accoucher dans un autre hôpital.

Ou mieux dans un autre pays.Les voyages ça forme les migrants aussi.

Allez,bien le bonjour chez vous,sans rancune,hein !

CHAT SAUVAGE

Elle entre en trainant les pieds et s’affale sur la chaise devant le bureau.
Elle est trop tout.
Trop jeune,trop maquillée,trop agressive.
Trop seule.
Grandie trop vite.Elle sait tout de toute façon,et moi je la saoule avec mes recommandations.
Ne pas fumer. Ah ouais mais sa mère a bien fumé,elle!
Ne pas boire. Pis comment je peux penser qu’elle boit d’abord !Elle est pas alcoolique,hein !
Continuer à aller au collège où tout est organisé pour ne pas perdre pied,pour ne pas rester seule toute la journée. D’toute façon,les profs la saoulent,tout la saoule.Tout ça ça sert à rien.
Préparer l’arrivée d’un bébé dont je me demande quelle place elle va savoir lui faire dans sa vie .D’toute façon elle a droit à des sous et à des tas de trucs pour ça.Elle le sait, ses copines le lui ont dit.Même un appart si elle veut.
Je fais mon travail,tant bien que mal.Je n’ai pas trop  envie de faire des efforts pour ce chat sauvage qui me regarde à peine et répond de mauvaise grâce à mes questions .
Nan,elle a mal nulle part.
Nan,elle n’a besoin de rien.
Ouais,il bouge bien,surtout quand elle regarde des films d’horreur.C’est son truc,les films d’horreur.
Elle passe toutes ses nuits à en regarder,c’est trop bien.
Je rédige mes ordonnances,mes prescriptions..Pfffffff tous vos examens là ,ça me saoule,ça sert à rien.
Grrrrrrr un « Pourquoi venez vous me voir ? Si je comprend bien je ne sers à rien non plus ! »
Je n’ai pas pu le retenir, celui là !
Elle se marre .Parce que j’aime bien vous saouler moi aussi .C’est quand que je reviens vous voir ?

Le chat sauvage sort du bureau et rejoint son éducateur dans la salle d’attente.C’est bon,on peut y aller,on a fini.Pis j’ai faim!J’ai envie d’un MacDo,d’abord.

L’éducateur soupire.Elle le saoule.Mais il est comme moi,il fait son travail.

Tous les jours.

 

 

QUAND JE SERAI LOIN

J’ai revu Papa Plume.

Je veux dire on s’est vraiment retrouvés comme autrefois à discuter ferme dans une salle de café.
Sans Maman Plume murée dans son cachot de mémoire depuis que Miss Plume est morte.

Ce n’était pas le Cafédézamis de notre jeunesse,il a fermé il y a déjà longtemps.
Le patron a rejoint l’aumônier et le prof de philo de l’autre côté de nos souvenirs.
Ce n’est pas plus mal,on aurait eu l’air bête,Papa Plume et moi à jouer encore au babyfoot à nos âges.
On a fait un tournoi de «Tu te souviens de Unetelle? Mais si la prof d’histoire qui nous racontait les volées de cloches de l’armistice de 1918 et le père dont elle a vainement guetté des jours durant les pas dans l’escalier.»
«Et Machin le prof de maths qui promenait dans le monde logique de Lewis Carroll nos esprits de littéraires brouillés avec Pythagore et Euclide….»
«Et encore Truc,le prof de grec et ses muses dionysiaques…Le sifflet magique de Ptitzoizos rythmant nos déambulations graves pendant les récrés»
J’ai gagné la joute,Papa Plume était distrait.Tout fatigué et meurtri.
Au quatrième café, il a pris un air grave.
Il m’a redonné ce surnom que j’avais oublié.
Quand la prof de français chahutée perdait tout contrôle et prétendait envoyer même les absents chez le grand chef de bahut.
Quand le prof de philo me faisait changer de place dans la classe d’un Mademoiselle-La-Raisonneuse,allez donc aiguiser le cerveau de vos condisciples plutôt que de papoter avec votre alter ego.
Quand je lui donnais du Saint Augustin.
«Socrate, j’aurais pu au moins te demander en mariage à ce moment là,non?»
J’ai pffffuté bêtement.
J’aurais dit non de toute manière.D’ailleurs j’ai bien peur d’avoir dit non.
En ce temps là je voulais garder cet oiseau-là sur mon épaule.


Papa Plume a soupiré,il a ajouté
«C’est un peu con une déclaration avec 40 ans de retard,ça fait vraiment réchauffé.»
Du coup j’ai repffffuté que effectivement il y avait prescription, mais que d’ici une centaine d’années je changerais sans doute d’avis.
Il n’a pas vraiment souri.
Moi non plus.
Il m’a dit que pour Noël il allait offrir à Maman Plume un voyage en Suisse,un long voyage tranquille et serein,qu’il m’enverrait une carte postale de là-bas quand le moment serait venu.

Il a soufflé.
«Quand tu l’auras reçue, quand je serai loin,Socrate,tu viendras me rejoindre au Cafédézamis,j’espère.»

Alors j’ai compris que ce jour-là,quand la carte arrivera,Fifi l’oiseau s’envolera définitivement de mon épaule.

TCHOUTCHANGPOTCHE

Tchoutchangpotché entre dignement dans mon bureau entre Papa et Maman .
Il s’assied, sérieux et concentré.
Sage comme une image.
Tchoutchangpotché est toujours sérieux,toujours sage.
Il ne sourit même pas quand je m’escrime à prononcer son nom.De travers bien sûr.Mon tibétain est de niveau débutant pas doué.
Tchoutchangpotché ne parle pas beaucoup.L’interprète qui les a accompagnés la première fois m’a confié que Tchoutchangpotché est devenu bien silencieux depuis qu’il a quitté son infini de ciel et de nuages,là bas loin à l’est.
Il ne parle plus beaucoup,juste un peu avec Papa et Maman depuis qu’ils ont laissé derrière eux la ferme et les chèvres pashmina des grands parents.
Les pas d’exil les ont conduits dans une banlieue triste et sale,pas bien accueillante.
Tchoutchangpotché me regarde avec méfiance.Mais je suis une vieille sorcière gentille,j’ai toujours sur mon bureau une boîte pleine de friandises pour les petits Tchoutchangpotché tristes.
La première fois,j’ai poussé la boîte ouverte doucement et j’ai dit:
« Prends un biscuit,Tchoutchangpotché.»
Papa et Maman ont ri parce que vraiment je prononce très mal.Maman a pris un biscuit qu’elle a tendu à un Tchoutchangpotché impassible.
J’aime bien le mot biscuit, quand on le prononce on voit la pâte dorer dans le four.
On entend plein de petits bruits sucrés et odorants.
Aux rendez-vous suivants, Tchoutchangpotché s’est enhardi.Il a pris lui-même le biscuit dans la boîte.Papa et maman ont dit merci, Tchoutchangpotché s’est contenté d’un regard noir dans ma direction.
Aujourd’hui, j’ai oublié d’ouvrir la boîte.
Tchoutchangpotché est assis bien raide sur la chaise moche de mon bureau.Il me foudroie de ses yeux de petit garçon gourmand.
Papa et Maman ont parlé du bébé qui arrive bientôt.Maman est inquiète,pour Tchoutchangpotché elle a accouché dans la maison bleue et rouge des ses parents,au milieu des douces pashminas.
Elle sait qu’ici ce sera différent.
Nous sommes absorbés,j’essaie de la rassurer au mieux avec le peu de français qu’elle comprend.Papa se débrouille mieux et traduit d’une voix douce.
Tchoutchangpotché se tortille sur la chaise,je le vois du coin de l’oeil qui grimace et s’agite.
Tout à coup,une petite voix très décidée s’élève
« BISCUIT »
Papa,Maman et moi on se regarde en riant.
Papa me confie d’un air entendu :
« Tchoutchangpotché français apprend ! »

Un petit biscuit tout moelleux, un moment de joie légère et tendre

DANS TON PAYS LES FENÊTRES N’ONT PAS DE BARREAUX

Dis,tu veux pas recevoir la dame,là?Elle dit qu’elle est arrivée hier en France,elle n’a aucun papiers,je peux pas l’inscriiiiire,moi!!Elle dit qu’elle accouche le mois prochain,tu t’en
occupes,heiiiiin ??

Voilà donc dans mon bureau la dame en question (visiblement fort enceinte), un minuscule   PetitHomme de six ou sept ans sérieux comme un pape collé contre elle.Et moi, le stylo dégainé pour essayer de remonter le fil de leur histoire.
Elle commence à l’envers,cette histoire,six mois au moins de leur vie.
Le long voyage jusque chez nous,la traversée en bateau durant laquelle elle a cru tout perdre.
Nous remontons encore.
Le périple qu’ils ont accompli tous les deux,elle portant PetitHomme, PetitHomme l’encourageant des ses petites mains serrées autour de son cou.
Soudain elle s’interrompt,elle pleure sans bruit.
Je n’ose plus questionner,ma main est en arrêt au dessus de la page.
PetitHomme me dit qu’il va dessiner leur histoire, celle du pays où il est né et qu’ils ont quitté.

J’ai hésité, je ne savais pas comment la raconter ,cette histoire;Alors je vous mets ici le dessin de Petithomme que j’ai recopié de mémoire,parce qu’il n’a pas voulu le laisser.

C’était son dessin.

Malheureusement pour moi,j’ai une excellente mémoire visuelle

013

DE LA FRAGILITÉ DES TUYAUX DE PIPES

Cette garde là, on avait bossé comme des dieux,selon ma co-garde.
Ou comme des forçats selon moi.
Concours de déclenchements organisé par la Team Gynéco,à celui qui en mitonnerait le plus .
Regardez-Moi tenait la corde, forcément avec ses deux sièges et sa gémellaire mode Mais-Si-Ca-Va-Passer.
MacGynéco était bien placé, il avait réussi à persuader trois aventurières primipares qu’un déclenchement c’est bien plus pratique pour être sûr de ne pas avoir à se lever à 3 heures du mat pour justifier du chèque d’honoraires pouvoir s’organiser et être de retour chez soi pour le week-end et recevoir touuuute la famille éblouie, chère Madame.
Pétoches pétochait et s’était découvert une paire d’hypertendues à la limite de l’explosion utérine selon lui, qu’il fallait donc incontinent arracher aux noires augures de la pré-éclampsie.
Ma co-garde gérait l’avancement des opérations tel Jean Gabin aux commandes de sa Lison,suant et grommelant en circulant à grande vitesse entre les salles.
Bref la crise du logement s’était étendue aux couveuses de la salle de travail qui ne désemplissaient pas.
Pour un peu,les pitchouns auraient fait la queue en braillant de rage de se voir malmenés par une équipe survoltée.
Je faisais partie des renforts, j’avais été réquisitionnée en suites de couches comme assistante des hautes œuvres ,ma co-garde menaçant de partir en vrille devant le fourmillement de candidates à l’accouchement In-The-Pocket promis par ces messieurs à leur clientèle enthousiaste.
J’étais chargée des deux patientes hors normes qui avaient refusé le confort organisationnel de la délivrance sur rendez-vous et qui avaient glissé leur utérus rebelle entre deux commandes.On papotait tranquille en attendant que les petits bouts pointent leur occiput en douceur .
Sur le front,ma co-garde se débrouillait plutôt bien, agitant les boîtes d’accouchement pour améliorer sans doute l’effet des ocytociques coulant à flots dans les tubulures ! Mais petit à petit, les candidates parturientes se hissaient péniblement sur le podium des nouvelles accouchées,arborant en guise de bouquet final un minot tout étonné de faire connaissance sur rendez-vous avec ses parents.
La Team Gynéco recevait les félicitations de qui de droit,se congratulant mutuellement de leur palmarès respectifs du jour.
Bon,il y avait eu quelques embûches,une procidence du cordon, une hémorragie de la délivrance,deux césariennes à l’arraché, mais force était restée à la médecine .
Du coup,le pédiatre et l’anesthésiste avaient quasiment passé la journée en salle, sursautant chaque fois que ma co-garde appelait à la rescousse quand le déclenchement prenait du gîte .
Sans trop de bruit,mes troupes de l’unité physiologique avaient tenu le cap,nos bébés étaient arrivés en bon ordre et somnolaient dans les bras de leur mère en attendant de gagner leur chambre .
Le calme était revenu en salle au fur et à mesure que la nuit s’installait.
On avait nettoyé,rangé les salles,vérifié le matériel et poussé un soupir de soulagement en regardant partir la Team Gynéco auréolée de gloire dans le soleil couchant la lumière blafarde des néons du couloir de salle.
On avait profité du calme retrouvé pour pique-niquer super équilibré,chips et poulet froid mayonnaise,café serré pour tenir jusqu’à l’aube  , avec le pédiatre et l’anesthésiste avant qu’ils ne regagnent leurs chambres de garde.
On avait plaisanté comme des vieux soldats enfin au bivouac après une rude journée, en fumant clope sur clope.
On avait dit du mal de Regardez-Moi,c’était facile.
On avait raconté des histoires bêtes, de celles qui vous  plaisent bien à minuit quand vous êtes super-soulagés que finalement aucune baleine de pathologie ne vous ait avalé et que le monde s’en soit tiré.

On s’est dit comme à chaque fois qu’on faisait vraiment un boulot de dingues, assis là dans une pièce sans fenêtre à grignoter des cochonneries pendant que nos enfants dormaient chez nous .
On a raconté des bêtises. Beaucoup.
On a ri.Beaucoup .

Tranquillité,silence régnaient enfin en salle.
Les heures coulaient lentement,je suis repartie vers la routine des suites de couches.Le pédiatre et l’anesthésiste sont remontés dans leurs chambres .
On attendait la relève .

Quand ma co-garde super-énérvée m’a sommée de réveiller ce crétin d’anesthésiste,tu comprends, ça fait un quart d’heure que je l’ai bipé pour une péridurale et il arriiiive pas !
Je me souviens d’avoir regardé la pendule au dessus du bureau où je somnolais vaguement entre deux surveillances de tension et de perfusion.Il était quatre heures et demie,les heures froides que je redoutais le plus,celles où l’éternité semble s’inviter à prendre la garde avec vous.
Quand j’ai frappé à la porte de la chambre il n’a pas répondu .
J’ai agité la poignée pour faire plus de bruit, la porte s’est ouverte.
J’ai réalisé pourquoi l’anesthésiste ne répondait pas à son bip.Il était sur le lit,sa dernière cigarette consumée entièrement lui avait brûlé les doigts .
J’ai fermé la porte, bêtement, pour qu’on ne le dérange pas.
J’ai appelé l’interne de cardio sans paniquer.
J’ai prévenu d’une voix égale ma co-garde que l’anesthésiste ne répondrait plus à aucun appel.
Et je me suis assise dans le couloir, par terre , en pleurant sans pouvoir m’arrêter.
C’est fragile,la vie.
On rit,on raconte des trucs idiots et puis on meurt tout seul,épuisé,dans sa chambre de garde,juste à côté des ses collègues.

TOUT EST PERDU FORS LE DOSSIER

Vous avez remarqué ??
Je suis retournée à l’hôpitaaaaal,cette fabuleuse MaisonQuiRendFou !
Je mène désormais une vie d’étoile de mère (pardon,c’est trop tentant) ballotée par les marées administratives dans les abysses (niveau moins un,quand même) de la maternité de MaxiVille,entre les bas-fonds PourLePipiCEstParLà et les récifs MonBureauEstToutPetitEtSansFenêtre.
J’ai redécouvert les longs moments d’attente hospitaliers qui s’étirent de la CaisseDesAdmissionsQuiOuvreAprèsLeDébutDesRendezVous, provoquant un goulot d’étranglement pour tous les petits poissons consultants contraints de s’agglutiner autour du distributeur de tickets magiques , et la magnifique salle d’attente aux peintures rupestres d’époque pré-AssistancePublique.C’est bien simple, même les chaises ont cette délicate patine propre aux vestiges des civilisations disparues. Inébranlables dans leur laideur de mobilier public elles remplissent parfaitement leur rôle : rendre l’attente longue et inconfortable.Leur couleur mochasse entre marron déprimé et chocolat périmé absorbe même le peu de lumière naturelle d’un puits de clarté fatigué par les sédiments qui l’obscurcissent d’année en année.
Bref,c’est à peu près aussi coquet et guilleret qu’un poste de commandement de sous-marin en pleine guerre froide.
Les blouses s’agitent en tous sens, passant et repassant au gré d’activités mystérieuses pour les profanes échoués sur le pourtour de la salle (oui, le courant a repoussé tous les galets chaises le long des murs ) . Les petits poissons somnolent les oreilles aux aguets pour ne pas louper le bienheureux moment où leur nom écorché retentira .Chaque blouse qui passe fait luire leurs yeux d’un espoir insensé,ils frétillent sur l’assise raide et hostile:c’est leur tour !!! Mais non,la blouse s’éloigne .Les épaules retombent,le regard se fait à nouveau lointain, l’attente reprend….. Les petits poissons sont patients.
J’ai aussi redécouvert l’artéfact qui seul fait exister les petits poissons, le grimoire magique qui les empêche d’être tout à fait transparents :LE DOSSIER .Avec lui,ils sont juste translucides,laissant filtrer un peu de leur vie sitôt oubliée par les blouses blanches.Le dossier qui s’épaissit au gré des mésaventures des petits poissons, gros dossiers bouffis de pathologies sinistres ou petits cahiers proprets de grossesse tranquille, ils sont l’alpha et l’oméga , l’indispensable sésame sans lequel les petits poissons ne sont rien.
Certes sur mon rocher bigornesque de PMI, je rédigeais moi aussi mes petits compte-rendus de grossesse,légers, ,succincts ,réduits à l’essentiel.

Mais le dossier exige son content de notes diverses, son catalogue exhaustif, ses actes et minutes d’une précision tatillonne .Tout doit être traçable,identifiable,mesurable.La crainte des procédures embusquées dans les hauts-fonds judiciaires sévit chez les blouses blanches

Les scribes scrupuleux s’exécutent,notant tout et rien,griffonnant ça et là au gré des révélations des petits poissons des NotesDeBasDePage qui me font quelquefois hérisser les écailles !
Patiente prostituée
Mari en prison
Patiente schizophrène
Patiente sans papiers
Patiente constipée,conseils d’usage .
SI, SI C’EST ÉCRIT.

Si les petits poissons savaient que la moindre de leurs confidences est là,gravée dans le marbre inaltérable des archives hospitalières !!
Alors souvent je risque un dossier buissonnier.
J’ellipse,je condense,j’édulcore.
J’imagine alors un Anubis en blouse blanche jugeant chaque page et me tançant sévèrement parce que je n’ai pas assez détaillé la consultation :

Bilan prénatal,bilan prénatal ?? mais qu’est ce que tu lui as prescrit alors??

Échographie,oui,mais quel trimestre???

Problèmes conjugaux,oui mais quels problèmes ? Il la bat?Il la viole???

Elle veut accoucher sous secret mais pourquoi donc????

Il faut ex-pli-ci-ter !!!!

Alors raconte !!!

 

Pfiou,chères patientes,si vous saviez les risques que je prends pour que votre vie ne s’étale pas jusque dans les couloirs de la maternité bien au delà vos neuf mois réglementaires !!

KAJ ZHAS AMEN, ROMALES

Aujourd’hui je suis en colère.
Très en colère.
Encore un peu plus que d’habitude.
Je vais finir par vous lasser, je crains.
Je suis en colère contre une collègue que j’apprécie par ailleurs pour ses qualités professionnelles.
Je suis en colère contre les petites réflexions quotidiennes des équipes, comme ça, mine de rien, contre les patientes trop jeunes,trop vieilles,trop grosses, trop indociles.
Trop voilées.
Trop exotiques.
Trop étrangères.
Bref trop pas comme nous.
En colère contre moi aussi.J’aimerais dire que je suis fidèle à mes quinze ans,fidèle à Papa Plume et à nos indignations contre l’injustice et le mépris.
Mais je relève de moins en moins les vilaines petites phrases qui enlaidissent à pas feutrés les bonnes âmes de maintenant.
Je détourne les yeux quand une collègue monte en décibels sous prétexte que la patiente comprendra bien mieux le français hurlé.
Je me bouche les oreilles quand un « En même temps à quatorze ans,qu’est ce qui la pousse à écarter les jambes comme ça » jaillit dans le dos d’une ado enceinte.
Je relève à peine le sarcasme qui accueille la ribambelle de marmots remorqués dans une inhospitalière salle d’attente par un majestueux boubou, allez encore une qui ne fait des mômes que pour les allocations,alors que la pilule c’est pas fait pour les chiens

Je me lasse.
Je me déçois.

Et puis de temps en temps, quand même je me retrouve.
Comme hier.
Quand l’anesthésiste a refusé de recevoir avec une moue de dégoût une patiente rom arrivée avec une heure de retard .
Sûr que l’odeur des palettes de bois brûlées en chauffage incommode les narines proprettes et diorisées de Miss Chloroforme.

Tant pis pour elle si la police est venue la semaine dernière dans le camp bricbroqué pas trop loin de l’hôpital.
Tant pis pour elle si les caravanes vétustes ont repris la route vers un autre terrain vague à vingt kilomètres de là.
Tant pis pour elle si elle a vaillament marché durant près de trois heures pour honorer ce foutu rendez-vous matinal,si elle a fait la queue pour avoir des étiquettes debout au guichet .
Tant pis tant pis tant pis!Miss Chloroforme en a marre des gens en retard, elle en a sa claque des gens sans sécu qui mangent les bénéfices de l’hôpital avec leurs exigences de vivre comme les honnêtes citoyens respectables.Elle bosse, elle et c’est pas pour des étrangers,surtout ceux-là, qu’elle va bouleverser son planning, et d’abord c’est l’heure de manger.
Pas question de la recevoir,elle n’a qu’à reprendre rendez-vous et être à l’heure cette fois.

J’ai fermé la porte du bureau le plus calmement possible.Même comme ça ,j’ai fait un peu de bruit.
J’ai pris la main de Rahéla qui pleurait – elle s’en fiche bien que je cite son prénom,vu que là-bas dans les montagnes où elle est née,personne ne lui a proposé de venir à l’école.Elle ne sait pas lire de toute façon.
Je ne lui ai pas donné d’autre rendez-vous, je m’en fiche, ils se débrouilleront quand elle accouchera.
J’ai pris mon manuel de roumain,celui qui la fait bien rire quand j’essaie de baragouiner mes laborieuses explications.
On est allées à la cafétéria,elle a goûté à plein de choses en riant comme une petite fille.
On a nommé tout ce qu’on voyait chacune dans notre langue.
En vrai, elle a seize ans, elle est belle comme Esméralda la gitane, comme Carmen la cigarière.
Elle m’a embrassée et elle est repartie en agitant la main vers son misérable chez-elle.
Derrière elle j’ai fait le signe de protection que m’avait appris il y a longtemps un garnement tsigane.,

En passant devant le bureau de l’anesthésiste,je me suis retenue de faire le mauvais sort.Des fois que ça marcherait.mais j’ai dû résister,ah oui.

DEUX ANS,C’EST UN BEL AGE POUR UN BLOG

 

Un petit billet pour fêter les 2 ans  de mon alter ego virtuel, qu’ une très sympa journaliste m’a demandé pour une revue professionnelle – eh oui, mon alter ego a les chevilles qui gonflent un peu.

 

 

Il y a 2 ou 3 petits trucs que j’aime bien faire quand je suis en compagnie de mes semblables.

Des jeux de mots innocents que ne renierait pas une célèbre petite barre caramélisée.

Observer les inconnus autour de moi et leur inventer des aventures qui les surprendraient sans doute.

Et par dessus tout j’adore quand arrive le moment d’avouer à l’assemblée ma profession,

Ce que j’exerce comme métier ?

Ah, je suis sage-femme PMI.

C’est à cet instant qu’une cohorte d’anges passe dans la conversation,le temps que s’organise la riposte dans l’esprit de mes interlocuteurs.

Sage-femme, sage-femme .Mais bon sang,c’est bien sûr,sage-femme c’est celle qui accouche euh. s’occupe .euh . enfin vous savez bien,la nana qui encourage les femmes ,allez ma p’tite dame poussez ,poussez , vous allez y arriver,vous êtes une championne. Euh les bébés,les accouchées,le miracle de la vie, quoi !

Et soudain,la phrase que nous avons tous et toutes entendue

Quel beau métier,le plus beau métier du monde !

C’est tellement magnifique,tous ces bébés que vous aidez à naître.

C’est drôle comme souvent vous zappez le PMI de l’intitulé.Déjà,sage-femme ça évoque pour beaucoup une moyenâgeuse société secrète,alors PMI, c’est carrément une langue étrangère.Beaucoup se contentent de cela.

Si vous vous intéressez un peu plus, je vous achève en expliquant que je suis une sage-femme qui ne fait plus du tout d’accouchement-enfin sauf pendant mes congés, mais ceci est une autre histoire.

Je fais de la protection maternelle et infantile.

J’accompagne des futures mères,des jeunes ,des moins jeunes,des heureuses qui vont conquérir le monde malgré les soucis, des aussi tristes que leur vie de laissées-pour-compte , des Mauricette and co version titi parisien,des Meriem ,Fatoumata ,des Merveille .

Quelquefois je me sens comme un vilain ange gardien, je guette leur moindre dérapage pour passer le relais aux équipes de protection de l’enfance, mes cousins germains en quelque sorte.

Mais de temps à autre je me sens comme une béquille qui leur permet d’avancer sans trop de casse pour que leur avenir les rattrape le plus tard possible.J’aide un peu,un tout petit peu .

Parce que comme dit Mauricette,le bébé, avant de l’avoir dans les bras,faut déjà l’avoir dans la tête et c’est pas gagné avec tout ce qu’il nous fait endurer dans le ventre.Et elle s’y connait, Mauricette, presque autant que moi, dans les livraisons des cigognes !

Voilà, Mauricette, le mot de la fin t’appartient : je ne fais pas naître les bébés, je les fais exister dans la tête de leurs parents, ce qui est bien une autre forme de naissance, non ?