Archives pour la catégorie non,PMI ne veut pas dire petits moyens intellectuels

DEUX ANS,C’EST UN BEL AGE POUR UN BLOG

 

Un petit billet pour fêter les 2 ans  de mon alter ego virtuel, qu’ une très sympa journaliste m’a demandé pour une revue professionnelle – eh oui, mon alter ego a les chevilles qui gonflent un peu.

 

 

Il y a 2 ou 3 petits trucs que j’aime bien faire quand je suis en compagnie de mes semblables.

Des jeux de mots innocents que ne renierait pas une célèbre petite barre caramélisée.

Observer les inconnus autour de moi et leur inventer des aventures qui les surprendraient sans doute.

Et par dessus tout j’adore quand arrive le moment d’avouer à l’assemblée ma profession,

Ce que j’exerce comme métier ?

Ah, je suis sage-femme PMI.

C’est à cet instant qu’une cohorte d’anges passe dans la conversation,le temps que s’organise la riposte dans l’esprit de mes interlocuteurs.

Sage-femme, sage-femme .Mais bon sang,c’est bien sûr,sage-femme c’est celle qui accouche euh. s’occupe .euh . enfin vous savez bien,la nana qui encourage les femmes ,allez ma p’tite dame poussez ,poussez , vous allez y arriver,vous êtes une championne. Euh les bébés,les accouchées,le miracle de la vie, quoi !

Et soudain,la phrase que nous avons tous et toutes entendue

Quel beau métier,le plus beau métier du monde !

C’est tellement magnifique,tous ces bébés que vous aidez à naître.

C’est drôle comme souvent vous zappez le PMI de l’intitulé.Déjà,sage-femme ça évoque pour beaucoup une moyenâgeuse société secrète,alors PMI, c’est carrément une langue étrangère.Beaucoup se contentent de cela.

Si vous vous intéressez un peu plus, je vous achève en expliquant que je suis une sage-femme qui ne fait plus du tout d’accouchement-enfin sauf pendant mes congés, mais ceci est une autre histoire.

Je fais de la protection maternelle et infantile.

J’accompagne des futures mères,des jeunes ,des moins jeunes,des heureuses qui vont conquérir le monde malgré les soucis, des aussi tristes que leur vie de laissées-pour-compte , des Mauricette and co version titi parisien,des Meriem ,Fatoumata ,des Merveille .

Quelquefois je me sens comme un vilain ange gardien, je guette leur moindre dérapage pour passer le relais aux équipes de protection de l’enfance, mes cousins germains en quelque sorte.

Mais de temps à autre je me sens comme une béquille qui leur permet d’avancer sans trop de casse pour que leur avenir les rattrape le plus tard possible.J’aide un peu,un tout petit peu .

Parce que comme dit Mauricette,le bébé, avant de l’avoir dans les bras,faut déjà l’avoir dans la tête et c’est pas gagné avec tout ce qu’il nous fait endurer dans le ventre.Et elle s’y connait, Mauricette, presque autant que moi, dans les livraisons des cigognes !

Voilà, Mauricette, le mot de la fin t’appartient : je ne fais pas naître les bébés, je les fais exister dans la tête de leurs parents, ce qui est bien une autre forme de naissance, non ?

ON PEUT ÊTRE SAVANT ET BÊTE A LA FOIS

Aujourd’hui Chef-Compétente-Mais-Lunatique a frappé fort.

Déjà que c’est pas une spécialiste de la communication tout en délicatesse, mais plutôt une adepte de l’annonce genre j’ai quelque chose de moche à vous dire sur votre grossesse, mais c’est pas grave vous en ferez un autre, de bébé.

Je sais bien qu’elle ne sait pas comment annoncer alors elle enfile sa carapace de combat,ses grosses bottes chirurgicales et brandit son scalpel informatif .

Tout peut et doit être dit,c’est son credo.

Scrupuleusement elle détaille scientifiquement et méthodiquement tout ce qu’elle estime nécessaire au consentement éclairé et bombarde les futurs parents d’informations indispensables à leur décision .

Quand elle les a bien tétanisés elle passe à la grande question comme elle refermerait un dossier de staff . Rapide et pragmatique.

« Alors,dites moi ce que vous voulez que nous fassions »

La plupart des couples trouve que c’est bien, qu’il est préférable de ne pas être bercés de faux espoirs quant à l’avenir de ce bébé dont ils rêvent encore.Dans certains cas,il n’y a pas d’échappatoire et ils savent que leur enfant ne fêtera aucun anniversaire. Et ils choisissent de lui dire adieu de la façon qui leur convient.

Maintenant ou plus tard.

La place et le rôle de Chef-Compétente sont certainement lourds à porter,mais pas autant que la détresse de ce couple qu’elle a reçu il y a quelques jours pour une « annonce » de test HT 21 statistiquement très mauvais.

J’aime bien Chef-Compétente parce qu’elle l’est VRAIMENT et qu’elle est toujours disponible quand je déboule dans son bureau en agitant le chiffon rouge de la pathologie.Mais là, oubliés ses connaissances et son savoir diagnostique, je suis à deux doigts de la pulvériser contre le mur du box de consultation.

D’ailleurs, ses oreilles doivent siffler si elle entend ce que je rumine en mon for intérieur.

Ils étaient jeunes, amoureux et confiants.

Pour l’instant ils sont perdus et en pleurs.

Je suis leur sage-femme parce qu’ils viennent d’ailleurs et que je suis la préposée aux suivis de grossesse à problèmes financiers (pour la direction de l’hôpital,tu payes ou tu accouches ailleurs!) .

J’ai fait quelques virées dans leur pays du temps de mes années universitaires, je baragouine encore un peu comme-là-bas.

Ils sont venus à tout hasard en sortant du bureau de Chef-Compétente.

Chef-Compétente qui pour bien leur décrire ce que pouvait recouvrir le terme a cru bon de grimacer ce qu’elle pense être l’image de la trisomie 21.Forcément, avec des étrangers qui ne parlent pas bien français .

Grozyeux qui roulent bêtement.

Langue tirée et air stupide.

Explications en termes simples et compréhensibles selon elle.

Le père mime la scène, la mère détourne les yeux .

Ils ont attendu une bonne heure pour me voir et me parler de ce test pour lequel ils ne sont plus très sûrs d’avoir donné leur consentement.

Je réexplique, j’argumente, bref je suis l’attachée de presse de Chef-Compétente pour les piloter dans la paperasse qu’elle leur a distribuée pour « faire-ce-qu’il-faut »

Et d’un coup je revois ma Miss Plume.

Je l’entends rire de son gromosome en peluche qui la rendait différente,j’ai envie de boire une grenadine à bulles avec elle.

Je me souviens de Papa Plume découvrant ce petit bout d’humain pas vraiment comme nous,mais si semblable pourtant.

J’entends la voix de Maman Plume chantonnant pour sa fille  lovée dans ces bras comme un chaton.C ‘est la vie, Lily .

Ils me disent qu’ils s’en fichent, que de toute façon ce bébé a déjà sa place dans leur vie.Ils n’ont pas d’autre envie que de le faire venir au monde.

Je suis presque sûre d’entendre Miss Plume me souffler à l’oreille « Dis-leur à quel point c’est compliqué d’être parents d’une Miss Plume, dis leur combien cela peut être doux et insupportable à la fois.

Dis leur que ce sera leur choix de tout façon et que c’est la vie,la leur, pas celle de Chef-Compétente.

Et dis leur aussi que gogole, ça veut pas dire bêtasse,hein ! »

Je reprends, je redis que tout cela leur appartient.

Ils ont signé le refus d’amniocentèse.

Pfft,m’a dit Chef-Compétente quand je lui ai remis le formulaire,ça les regarde mais qu’ils ne viennent pas se plaindre ensuite .OK, tu as fait ton boulot,Chef, tu as donné les informations médico-légales.

Voilà,Chef, ne viens pas non plus te plaindre si ce couple t’évite.

Tu n’as pas lu le dossier, au fait, Chef.Au pays , lui était médecin.Elle professeur de littérature européenne.

Dans ma tête Miss Plume se marre.

Étranger, ça veut pas dire crétin non plus.

BISOUNOURS DE NOEL

Cher Père Noël,

Je viens de me souvenir que ça fait bien cinquante ans que je ne t’ai pas écrit.

J’ai des excuses.

Tu te souviens de Madame PasUnBruitDansMaClasse ??? Si,si tu sais bien,le dragon de cours élémentaire filles première année!!J’ai encore des crampes dans le cœur d’avoir été punie pour avoir chuchoté aux copines dans la cour de récré que j’avais des doutes sur ton existence.Vois-tu,mes laborieuses  cent lignes au porte-plume baveur de « Je ne dois pas dire que le Père Noël n’existe pas » j’espère qu’elle te les a envoyées et que tu les as encadrées au dessus de ta cheminée, hein, parce que les taches d’encre ,je les vois encore certains soirs étoiler mes doigts.

Mais passons,ce n’était pas ta faute si je n’avais pas eu dans mes petits souliers le merveilleux costume d’Alsacienne pour lequel j’avais été sage au moins quinze jours ! Une éternité, à 7 ans, tu en es convaincu, j’espère.

Entre toi et moi c’est une longue histoire, ne restons pas sur cette brouille stupide et réconcilions nous.Parce que ces temps ci je veux te remercier du petit coup de pouce que tu m’ as accordé encore une fois.

Grâce à toi, remplir certains petits souliers sera plus facile.Et j’en ai aligné,des bottes,des pantoufles,des chaussons ,des babouches et même des pieds nus cette année au fil de mes dossiers.Et on ne peut même plus compter sur l’âne et le bœuf pour réchauffer les petits petons ,il y a belle lurette qu’ils ont déserté la ville.

Pourtant, grâce à tous ceux qui répondent présents quand je les sollicite, grâce à tous ceux pour lesquels tu n’es pas qu’un vieux bonhomme bien nourri qui chante d’éternelles rengaines à clochettes,grâce à ceux qui jour après jour donnent du temps et de l’attention,grâce à GrandDirecteurDeMagasinTrèsConnu , cette année encore mes petits Jésus perdus auront vêtements et jouets, au moins.

Je t’ai percé à jour, je sais que tu triches quand tu prétends ne venir qu’une fois l’an.

Je te rencontre bien plus souvent et je te dis merci de travailler incognito le reste de l »année.Mais chuuuuut, je ne le dirai à personne.

Ou presque.

A l’année prochaine,cher père Noël, même date, même lieu, même heure.

                             Rose de Noël

PS regarde dans même dans tes réserves,on ne sait jamais.Si tu retrouves tout au fond de ton grenier un costume d’Alsacienne,c’est pour moi.J’ai été très sage, tu sais pendant toutes ces années.

 

 

GUERRE

Je m’étais dit que j’allais vous envoyer une petite lettre sympa, une chouette histoire de Noël avec joli décor hivernal, flocons qui tourbillonnent gracieusement sur fond de nuit de garde et miracle de la vie, paquet cadeau de fin d’année pour mes fidèles et endurants lecteurs.
J’avais même choisi le titre, tiens, la cigogne de Noël, un vrai conte à vous embrumer les yeux de joie et de sérénité.
Mais cet après-midi, ma belle enluminure s’est consumée dans les larmes de la patiente que je recevais.
Elle m’a dit l’indicible.

J’ai écouté l’inaudible récit.

Elle m’a rappelé l’horreur absolue qui s’en prend aux femmes, aux faibles, aux humains que d’autres humains écrasent et réduisent à néant.
Elle est d’un pays en guerre, peu importe lequel.Ils se valent tous quand les hommes sont barbares et écrasent tout ce qui s’oppose à leurs saletés de croyances.
Elle a été violée,violée et encore violée, elle connait le nombre exact de ses bourreaux.
Son mari et ses fils ont été assassinés devant elle et sa fille de 8 ans qui est morte elle aussi d’avoir subi l’indescriptible.
Ils l’ont laissée pour morte, cadavre au milieu des cadavres .C’est elle qui le dit.
Elle a rampé.
Elle s’est trainée sur la terre et les cailloux.
Elle ne sait plus comment elle a réussi à quitter son village , ni qui l’a recueillie et soignée suffisamment pour la maintenir parmi les vivants et lui permettre de chercher un abri.
Il y a huit mois,c’était une mère de famille heureuse dans un village tranquille.
Une éternité s’est écoulée .
Elle n’a plus rien, que ce bébé qui grandit dans son ventre et qu’elle tente d’aimer malgré tout .
Elle est magnifique et terrible de dignité et de souffrance.
Pensez à elle, à toutes ses sœurs de douleur.
Pensez à elle, à sa petite fille morte ,pensez à toutes ces femmes et ces enfants assassinés .

 

Moi,j’ ai du mal à ne pas y penser ce soir encore

LES AVENTURES TRES TRISTES ET TRES ORDINAIRES D’UNE PATELLE

Quand vous êtes toute petiote,la première fois que vous allez à la plage,vous pouvez passer des heures à décoller des rochers les petites patelles en chapeau chinois.
Vous examinez la curieuse trace de leur passage sur les algues,vous supputez la durée du marquage et l’éventualité d’un retour de la bestiole sur son garde-manger personnel.
Vous vous amusez bien.
La patelle doit trouver ça beaucoup moins épanouissant, comme aventure.
Peut-être même qu’elle oublie son petit coin de rocher,et le goût familier des algues qu’elle y broutait ?
Quoique …. peut-être qu’elle se réjouit de découvrir le rocher d’en face et ses patelles  indigénes ?
Bref,j’ai l’âme patelline en ce moment,vu que je viens de m’arracher à ma PMI de -presque- trente ans !
Et j’en suis bien aise finalement ! Parce que je croyais y avoir glané plus de souvenirs heureux que tristes .Je me trompais.
Oh,certes, je salue encore le petit Paul qui mesure près de 1,80métre à ce jour tandis que se superpose à ce grand gaillard l’image d’un petit bonhomme rigolard.
Je demande toujours à Djata des nouvelles de mon « fiancé » Tidiane aux bisous poisseux ,même si ledit fiancé l’a déjà rendue grand-mère .
Je revois toujours la blondinette Vanessa réfugiée sous la table de la cuisine quand je passais voir sa mère même si je l’ai suivie à son tour pour l’arrivée de ses 2 MiniBlondinette si semblables à elle .
Mon Bibliothécaire cérébral n’en finit pas de me faire la revue de mes patientes dès que je flâne dans les rues que je connais bien.Ici, Mouna et ses quatre pioupious.Là, Roselor ou Elife ,et leur accueil toujours caféiné si d’aventure je passais dans le coin.
La patelle regrette,la patelle pleurniche sur ces morceaux de vie qu’elle a partagé avec tant de si belles personnes. Elle bat sa coulpe en se disant qu’elle aurait dû rester là,dans son petit pré-carré .
Bref,la patelle a des remords.
Et puis,soudain au hasard d’une ultime rencontre lors d’une ultime consultation, d’autres images remontent du puits de mes souvenirs . Une patiente suivie il y a 14 ans, un peu paumée,un peu toxico,un peu trop jeune.
Suivi chaotique et survolté d’une ado pas coopérative du tout,qui venait en consultation à contrecœur comme elle serait venue en cours, parce que le juge pour enfants lui en avait intimé l’ordre.
Suivi que j’essayais d’assurer tant bien que mal,un pensum pour elle autant que pour moi . Elle me le montrait bien, je n’étais pas loin à chaque rencontre d’exploser tant elle était insupportable d’insolence et d’agressivité.
Nous avons tenu le cap pourtant , bricolant au fur et à mesure un semblant de suivi .
Jusqu’à cet appel téléphonique de ma rebelle en pleurs hurlant que son bébé était mort dans son ventre et qu’elle allait sûrement en mourir elle aussi.
C’était vrai.
Je suis allée à la clinique,je lui ai tenu la main jusqu’à la naissance de cette petite Victoria qui ne respirait pas.
Nous sommes allées ensemble au cimetière . Je me rends compte que j’ai enregistré jusqu’au bruit des graviers sous nos pas ce jour-là,et chaque image de ce jour m’est revenue avec netteté.
Quand elle est entrée dans le bureau 14 ans plus tard,tout a ressurgi.
Sa vie avait changé. Elle revenait apaisée pour enfin accueillir un bébé. J’ai fait mon travail,je l’ai dirigée ensuite vers la maternité parce que cette fois ,comme elle l’a souligné , elle était décidée à tout faire pour que « tout se passe bien »
Juste avant de partir,la main posée sur la poignée de porte,elle a dit,sans me regarder,qu’elle venait parce que j’avais connu Victoria, pour clore enfin son histoire.
Elle est partie, je savais que je ne la reverrais pas.
Le Bibliothécaire m’a soudain entraînée dans une danse de souvenirs.Telle la déesse Frigg,je réajustais les limbes de ma mémoire pour des bébés disparus dont la cohorte ténue me poursuivait Gokan,Anis,Enzo..et bien d’autres encore.
Pour moi aussi était arrivé le temps de clore leurs dossiers,cher Bibliothécaire, et de laisser s’estomper leurs dernières traces .
Au fond,je souhaite à la patelle d’abandonner ses souvenirs quand elle quitte son rocher.

CHANT DU CYGNE

Ce qui est vraiment super quand tu restes longtemps sur le même secteur PMI ,genre 28 ans au hasard,c’est que tu finis par connaître pas mal tout le monde .
Et inversement tout le monde te connait.
Tu vois arriver les petits nouveaux.
Tu vois partir les anciens.
Tu participes aux pots d’arrivée,aux pots de départ, aux joyeuses embrassades pré-retraite ou aux hypocrites salutations de changement de poste,qu’est ce qu’on va regretter que tu ne sois pas partie plus tôt, très chère est content pour toi que tu aies réussi ton concours !!
Tu fais partie des meubles, du paysage, du casting de toutes les réunions, surtout celles où tu vas en trainant les pieds parce que tu en connais par cœur les atroces PowerPoint participer à la vie du service.
Les collègues déboulent dans ton bureau à la poursuite d’un nom,d’un vieux souvenir,d’un fantôme dont tu aurais gardé mémoire, puisque tu joues les vieux sages sous l’arbre du village depuis trop longtemps avant même qu’ils aient posé la photo des gosses et leur pot à crayon made in maternelle à côté de l’ordinateur.Mais si, enfin, tu sais bien,y a ton nom sur le vieux dossier des archives, ce bébé que tu es allée récupérer à la maternité le jour où sa mère l’a confondu avec un cafard a été hospitalisée d’office en psychiatrie ? Et ce jeune, là, déjà père à 20 ans de trois enfants nés de ses folles équipées alcoolo-fumette de magnifiques mais hélas trop brèves histoires d’un soir, n’est -il pas le rejeton ultime de cette farandole d’enfants placés qui ont agrémenté ta longue marche dans le désert social carrière ?
Tu te retrouves à jouer les archivistes pour ramener à la surface de ta mémoire ces souvenirs boueux dont tu te passerais bien, ces morceaux de vie sordides qui te reviennent si souvent en ressacs déprimants.
Tu te fais soudain l’effet d’une vieille Carabosse qui se penche sur les berceaux pour égrener des ronchonnes malédictions .
«Toi, tu finiras placé, comme tes six frères et sœurs.Parce que ta mère au QI moins élevé que son allocation d’adulte handicapé croit dur comme fer à l’amour du premier tourtereau, mais que son esprit bat la campagne depuis si longtemps qu’elle ne se souvient même pas de vous. »
«Toi, tu finiras écartelé entre une mère et un père qui déjà au dessus de ton couffin imaginaient les pires arguments pour réclamer chacun au juge de disposer de toi comme du chien et de l’appartement »
«Quant à toi, ton père viendra un beau matin te prendre à la crèche, ou à la sortie de l’école, et tu ne seras plus qu’une ombre de prénom,une esquisse à peine  parce que cette salope ne t’aura pas vivant si jamais elle le quitte . »
Tu te demandes comment tu as pu rester aussi longtemps dans cette géhenne de misère et de doute.
Tu te dis qu’il est temps au fond de laisser l’oubli nettoyer toutes ces images,toutes ces acides remontées d’impuissance et d’échec.
Tu te dis qu’il est temps de laisser le fardeau à d’autres.

Tout à coup,tu penseras à Mauricette, à Mélissa, à Fanta et Khadiatou, à Mariamou . A Mériem et Corinne, à Dahlia et Germaine et à toutes les autres qui t’appellent encore « ma sage-femme »
Tu rangeras les derniers bouquins, les derniers rappels de toutes ces années.
En regardant les faire-parts ornés des petites bouilles mignonnes de bébés, tu souriras un peu en pensant qu’ils ont quand même bien changé depuis.
Mais tu les enfermeras bien vite dans le carton et tu tireras la porte du bureau pour la dernière fois.
Ne pas se retourner.
Oublier les noms,les petites confidences et les lourds chagrins dont tu as été dépositaire.
Ne plus y penser .

LES DANAIDES ET LE BIBLIOTHECAIRE

Quand j’étais toute môminette,j’allais sauver le monde.

J’en étais sûre .

Comment, mystère et croissants frais du dimanche, en digne petite-fille de boulanger .

Je me voyais bien trouver un fantastique remède qui sauve les grand-pères malades.

Ou les vaches, parce qu’une vache qui sait qu’elle va mourir, elle vous regarde d’une manière à vous faire fondre les yeux en gros sanglots.

Je le sais,

j’en ai vu mourir, des vaches, avant même de savoir que ça pouvait nous arriver à nous, les bipèdes, et que ça vous laissait des trous dans le cœur quand les grand-pères s’en allaient avec vos souvenirs .

Ou alors écrire le plus merveilleux livre de tous les temps, un énorme volume en cuir bleu avec des lettres dorées, dont les mamans n’auraient qu’à lire chaque soir un petit morceau pour endormir les petits sans crainte.Un livre qui regorgeait de vallées et de forêts, de gens heureux et paisibles.

Ou inventer un appareil à exaucer les souhaits …Faire revenir les vaches entre autres choses…

Depuis, j’ai un peu grandi.

J’ai caché dans un coin de ma tête mes fabuleux projets.

Sous la garde du Bibliothécaire,l’ami imaginaire dont je prétendais qu’il s’occupait de ranger mes souvenirs dans de grandes armoires de bois ciré.Les armoires débordent au fil du temps de vieux dossiers poussiéreux que je rafistole de temps à autre .

Mais là ,juste aujourd’hui, j’aimerais bien retrouver insouciance et enthousiasme, comme dans les histoires que je dévidais au commis qui montait les panières de croissants du fournil. .. « Quand je seras grande, je seras super intelligente et j’inventeras des trucs ! »

Je me dis qu’un petit miracle serait bienvenu pour une jeune patiente dont le bébé sera plus démuni que les oiseaux des champs de la parabole de Sœur Angélique.Pas de logement décent,un tout petit travail qui lui maintient à peine la tête hors de l’eau, et une cynique cacophonie administrative qui empoisonne ses dossiers.

Je me dis que ça serait bien aussi pour cette autre que le conjoint a achetée, mais oui, pour 6 pots de confiture dans son lointain village, et qui s’affole de se faire rabrouer quand elle oublie de faire ses horribles et inquiétants examens prescrits à l’hôpital.Je me dis que c’est aussi bien que la barrière de la langue, comme dit doctement l’assistante sociale qui note son peu d’investissement dans la maternité,la mette à l’abri de commentaires méprisants et suspicieux,non ? Et ne comptez pas sur moi pour les lui traduire !

Quant à la petite choupinette qui vient de m’avouer pudiquement que,vraiment non, vues ses habitudes de vie -vous comprenez,Madame,je vois des Messieurs- elle ne savait pas qui pouvait bien être le père de ce bébé qui va métamorphoser, elle en est certaine, sa pauvre petite vie d’enfant placée ballotée de foyer en famille d’accueil en une longue félicité sans nuages,que pourrais-je bien lui proposer ? Un jeu de l’oie perdu d’avance, un bégaiement de sa propre vie que je discerne déjà dans ses yeux ?

Quand j’étais môminette, j’ai sauvé le monde.

Cent fois, mille fois.

J’ai grandi ,et je n’ai pas même sauvé une seule personne.De temps à autre, j’aimerais m’asseoir aux côtés du Bibliothécaire, dans une vallée tranquille, et me dire que ce que j’ai fait est grandiose .

Extraordinaire..

Mais non,je suis juste une sage-femme de PMI, et comme mes collègues je vois autour de moi plus de misère que je n’en soulage .

Cent fois,mille fois,j’ai essayé d’en remplir le vaste tonneau sans fond .

Et puis, n’est-ce pas, la belle vallée heureuse  du bibliothécaire, elle s’est bien estompée dans les réalités de la société !!!

je suis une sage-femme juste ordinaire et impuissante ..

ET A MA PLACE VOUS FERIEZ QUOI

En PMI, j’ai l’occasion de bien m’énerver, des fois .Souvent même. Tous les jours, en y réfléchissant bien.

Mais bon, à quoi ça sert, hein, que je râle parce que Cindy a encore pris 4 kilo ce mois-ci. Pas la peine de lui redire qu’il faut manger équilibré, elle le sait. Elle regarde la télé, Cindy. Le coup des cinq fruits et légumes par jour, elle me le récite comme un bon petit disciple médiatique.

Sauf que les fruits et légumes pour elle ça se résume à ceux qu’elle peut dégoter avec sa mère après le marché, les laissés-pour-compte, les moches, les invendus jetés à même le sol patiemment récupérés et triés par les petites mains de la misère. Et ils sont nombreux, ces temps-ci, les glaneurs ! Comme elle dit, Cindy, avec ce qu’on ramasse, ma mère nous fait du bon manger. Sinon, je pourrais pas faire comme ça serait bien. Mais quand même faut bien manger des trucs qui remplissent le ventre, les jours sans marché ! Bienvenue aux raviolis dégoulinants de mauvaise sauce, aux machins chimiques panés et aux desserts bien glucosés fournis par les restos du cœur, que si ils étaient pas là, je sais pas je ferais comment.

Sa syntaxe est pourrie, à Cindy, comme les légumes dont elle essaie de se nourrir mais elle se construit à coup de barbarismes naïfs une vie modèle. Alors, non, je ne peux pas lui dire à Cindy, que les frites et nouilles à la sauce tomate à chaque repas, question équilibre alimentaire, c’est un mauvais plan .Non, je la rassure même, ça n’est pas elle que j’ai envie de culpabiliser !

 

Et pour Mélissa qui n’a pas fait les examens biologiques ni l’écho que j’ai prescrits le mois dernier, je pique une grosse rage, ou je laisse tomber, à votre avis ? Parce que Mélissa, elle a bien une carte vitale, mais ses droits se sont égarés lors d’un changement de caisse, il y a quelques mois. Bien sûr, si elle fait l’avance des frais, elle sera remboursée, plus tard. Un jour. En attendant, y a juste assez de sous dans sa musette de serveuse pour payer l’obligeante voisine qui garde Nénette, son ainée de vingt mois .Que même elle est sympa, la voisine, elle aide un peu Mélissa pour le repas du soir auquel Nénette a droit gracieusement avant que sa mère ne la récupère à minuit en sortant du boulot.

Vous savez quoi ? Non seulement, je ne m’emporte pas, mais je vais me fendre d’une prise en charge PMI pour Mélissa, pendant que c’est encore possible. Parce que les braves petites Mélissa qui se lèvent à 6 heures du matin pour aller bosser dans un bar à l’autre bout du département et en revenir à nuit noire, que voulez-vous, j’ai du mal à considérer qu’elles profitent indûment des aides sociales !

 

Quant à celle qui déboule dans mon bureau, venant de je ne sais quel pays, par je ne sais quels obscurs chemins périlleux, sans papiers, sans rien d’autre qu’un rêve de fraternité et d’espoir qui se brise sur nos raideurs administratives, je ne vous dirai pas ce que je fais. Elle est enceinte, je suis sage-femme. Que cela vous suffise pour imaginer la suite, et vous explique pourquoi je râle plus souvent qu’à mon tour.

MAURICETTE

 Mauricette m’a arrêtée ce matin sur la place du marché.

Elle a tenu comme d’habitude à m’offrir un café au Bistrot de la Place, qu’elle a payé avec les sous gagnés dans son nouvel emploi,Elle y met un point d’honneur pour me remercier,dit-elle.

Cela fait bien longtemps qu’elle me remercie au fil de ses grossesses.

Elle a fait sa commande à la serveuse  avec un clin d’œil digne d’un acteur de cinéma muet qui a ébranlé ses faux-cils aile-de-corbeau.

« Un café debout pour ma sage-femme,et un allongé pour moi,hihi! »

Mauricette a semé huit petites graines qui ont plus souvent poussé dans les jardinières des services sociaux qu’ à l’abri de leur mère,vu l’obstination qu’elle mettait à ne fréquenter que des mauvais garçons.mais elle finissait toujours par les récupérer lorsque le donjuan castagneur avait mis les voiles .

Des hommes,des vrais, répète-t-elle à l’envi !

Des aussi durs que son paternel qui pratiquait la berceuse musclée et la baffe éducative .

Des Julots,des Johnny,des Roger dont elle parle avec une nostalgie attendrie,affirmant que c’était la plus belle période de sa vie à chaque fois ! Même qu’elle en a marié un et qu’ils ont fait une fiesta d’enfer avant qu’il ne la motive à coup de savate parce que la nuit de noces lui paraissait un peu longue,à Mauricette .Faut comprendre,cet homme-là,il avait de gros besoins ! me souffle-t-elle en rosissant .

Mauricette n’a jamais eu vraiment d’envie ni de projet, elle prenait ce qui venait.Elle n’a pas non plus subi,non,elle s’est juste laissée porter sans enthousiasme,mais sans rancœur.Elle a compté et recompté les coups de chacun de ses hommes, qui tombaient plus régulièrement que la paye à la fin du mois et elle en tire une surprenante fierté d’ancien combattant ,parce qu’elle a tenu le coup malgré tout.

Amour,enfants torgnoles et visites de l’assistante sociale ,remontrances des policiers blasés ont rythmé sa vie et forgé un passé qu’elle revit  avec volupté à chacune de nos rencontres.

Mauricette a vécu comme elle parle,avec des à-peu-près cocasses et des inventions naïves ,sans révolte contre une vie qu’elle estime malgré tout heureuse.Elle vous ferait peut-être sourire, Mauricette,si vous la croisiez .

Ses enfants sont tous au loin ,elle ne les voit plus trop ,c’est la vie ! Pis,c’est ingrat,les mômes quand on a pas pu leur offrir grand chose.Même qu’un jour son aîné lui a dit qu’il aimait mieux vivre au foyer,parce là-bas y avait la télé et des vacances à la mer !

Mais elle a dans son portefeuille une collection toujours en expansion de bébés rieurs .Elle adore me piéger quand je ne reconnais pas le quart des bambins dont elle égrène les prénoms..

Mauricette n’a plus besoin de moi maintenant pour surveiller ses futurs lardons depuis qu’elle a eu son inauguration des trompes par le gonopologue de la clinique.Même qu’il va lui retirer le petirus,vu qu’elle n’en a plus l’usage.Parce que Mauricette,elle sait que les vieilles dames qui ont beaucoup d’enfants,des fois elles finissent avec une descente d’orgasme,et ça c’est coton à récupérer ! Surtout si le petirus en prime est plein de citromes qui font morragie sur morragie,et adieu Mauricette.

Elle regrette juste,Mauricette, le temps où son Julot, ou Johnny ,ou Roger lui disait des gentillesses . Le temps où elle arrivait à la PMI en claironnant qu’elle n’avait rien vu depuis deux mois.

Le temps où elle disait à la sage-femme « Allez,faisez pas cette tête-là,y a bien toujours un ange gardien quelque part pour les gens comme moi »

Allez,Mauricette,bonne journée et merci pour le café,

A bientôt,Mauricette,

IMPUISSANCE

Petite surprise en salle d’attente !
Un monsieur, sagement occupé à feuilleter les  publications départementales.
C’est pas courant,ça,un monsieur tout seul pour attendre la sage-femme ! En plus,je ne suis pas sûre de le connaître.
L’infirmière à l’accueil m’a juste glissé qu’il avait quelque chose à me demander.
Il entre,s’installe sur le petit tabouret « spécial invité » -le bureau est trop petit pour héberger deux fauteuils- Je le reconnais à cet instant, il est venu avec sa femme le mois dernier pour un entretien prénatal précoce.
Je les avais trouvés attendrissants tous les deux,serrés l’un contre l’autre, et si attentifs avec leur liste de questions soigneusement rassemblées dans le classeur de grossesse,
Sympas,mignons et déterminés à tout faire dans le bon ordre pour leur premier-né.Un suivi en clinique chic- tiens,d’ailleurs,que font-ils dans notre modeste PMI ?. Une future mère rayonnante ,un futur père très concentré et attentionné,un couple visiblement heureux et serein.Une vie douillette et aisée..
Presque des vacances pour moi,qui navigue habituellement avec un équipage rompu aux tempêtes administratives,aux règlements de comptes conjugaux et aux  abysses de la misère affective et sociale.Une bouffée de vie normale et tranquille…
Il hésite,se lance d’un seul coup.
Il est venu dire quelque chose qui lui paraît tellement inconcevable qu’il n’a pu encore le formuler devant personne…Des idées qui lui paraissent monstrueuses après ce qu’ils viennent d’affronter, sa femme et lui.Une procréation médicalement assistée avec donneur …Ils n’en avaient pas parlé..
Je me dis que je devrais l’interrompre,le diriger vers un autre professionnel,mais je le laisse parler,presque tétanisée sous ce flot de mots que j’ai du mal à suivre.
Cette grossesse le terrorise,il est dépassé par des sentiments violents de rejet et de haine envers cet enfant qui n’est pas le sien.Sa femme est si heureuse qu’elle a occulté ce qui le ronge maintenant : ce bébé n’est pas le sien.. .Il doute même de pouvoir l’appeler son fils..
Sa femme souhaitait tellement cette grossesse qu’il s’est laissé convaincre, elle est pleinement satisfaite maintenant..
Son entourage le félicite alors que ce bébé n’est pas le sien…
Il se sent anormal, ingrat même après ce que sa femme a enduré pour avoir cet enfant…Au fond,il n’en avait pas envie, de cet enfant.
Mais sans doute que tout sera différent après la naissance….n’est-ce pas ???Puisque maintenant tout est réuni pour un bonheur complet..
Je n’ai rien dit.
Je l’ai laissé parler,et parler encore parce que je ne savais que dire devant tant de souffrance.
J’ai cherché ensuite quelle aide je pouvais lui proposer…
Je lui ai suggéré de partager tout cela avec sa femme, de prendre rendez-vous peut-être avec un psychologue …de voir son médecin traitant aussi …J’ai rassemblé sur un post-it les idées que j’avais,quelques adresses . en me disant que c’était peu  ,et que je n’étais guère efficace …
Il m’a remerciée de l’avoir écouté.
Il est sorti du bureau.
Je suis restée un moment assise, à me dire que quelquefois les désirs de l’autre réalisés un peu trop vite vous conduisent tout droit à votre enfer personnel.Une paternité somme toute imposée et mal gérée dont vous ne pouvez être reconnaissant même si tout vous sourit dans la vie.

Je me suis souvenue  tout à coup de Mauricette,brave petit soldat aux prises avec un mari violent et des fins de mois plus qu’aléatoires,qui s’attendrissait sur les malheurs parentaux d’une star quelconque . Tu sais, sage-femme,même chez les gens riches et heureux y a de la misère, pfiou !!