Archives pour la catégorie dis, tante Rose, une histoire de quand tu étais petite

SOUVENIR SOMBRE

Ahhh,vous êtes restés fidèles !

Moi ,pas.

J’ai rangé tous mes tiroirs, j’ai vidé et nettoyé les trois étagères de l’armoire généreusement allouées par MamanAdministration.

J’ai récupéré tout le fourbi accumulé de ci de là, tasses, photos de nouveaux-nés, bouquins glanés pour me délivrer les notions dont mon petit cerveau de sage-femme a cru bon de s’encombrer au fil du temps afin de rester une bonne professionnelle.

Vade retro, Mauricette et Meriem, Fatou et Otie. Je ne suis plus votre sage-femme.

J’ai relégué dans un coin de ma mémoire le Bibliothécaire,Watson et Sherlock afin de repartir avec un esprit neuf.Vierge de tous ses souvenirs.

Cela ne leur a pas plu.Ils passent leur temps à comploter, à regarder de vieux dossiers, à me chuchoter des images enfouies qui reviennent inopinément à la charge.

Quelquefois en une danse macabre….

Comme ce souvenir d’un matin où en écoutant les infos, je me suis convaincue que l’enfant égorgé par son père, à l’autre bout du département était un des pitchouns dont j’avais suivi la mère. Je reconnaissais chaque détail donné par le journaliste,jusqu’au prénom si caractéristique.

Je revois encore le petit appartement où chaque semaine j’écoutais une jeune femme en larmes me décrire sa vie avec un conjoint jaloux .

Et je revis ce jour où j’ai appelé le SAMU .Elle venait d’avaler une bouteille de vodka et une boîte de somnifères, parce qu’elle voulait en finir avec la violence de son homme et emmener son bébé avec elle pour ne pas le laisser à sa merci.

Même aujourd’hui je ressens la rage qui m’avait saisie lorsqu’il l’avait sortie comme une fleur de la maternité parce que  «  Madame, c’est une manipulatrice ! Son mari est aux petits soins pour elle, il est venu chaque jour.Elle vous a menée en bateau. Contentez vous de suivre sa grossesse et laissez nous faire! »

Pourtant je la croyais lorsqu’elle me répétait les paroles de cet homme -Si tu me quittes,je tuerai le bébé pour qu’il ne te reste rien.

Je la croyais, moi, lorsqu’elle me parlait des gifles,des coups derrière la tête ,des humiliations et des menaces quotidiennes .

J’ai continué à la croire,mais j’ai arrêté de le dire.

J’ai arrêté de sonner l’alarme dans tous les services,j’ai arrêté de lui répéter qu’elle ne devait pas se laisser faire,qu’elle pouvait être protégée.

J’ai lâché.

Le bébé est arrivé,tout est redevenu lisse et tranquille, elle n’a jamais porté plainte .

Nous nous sommes revues deux ou trois fois, elle disait que tout allait bien, que son mari était un très bon père.

Elle, oh elle tiendrait le coup.Pour sa fille.

Ils ont déménagé et j’ai oublié pendant presque deux ans .

Jusqu’à ce matin sinistre où ma collègue m’a dit que finalement j’avais bien évalué le risque.

J’aurais préféré ne pas travailler en PMI, ce jour là.

Parce que évaluer le risque et laisser filer droit dans le mur, c’est très amer comme souvenir.

ET VOTRE PREMIERE GARDE C ‘ ETAIT COMMENT

Mais mais mais !! Je viens de me relire depuis le premier article, et j’ai réalisé que je ne vous ai jamais narré ma toute première garde !!!

Celle qui m’a vue louper …au moins un accouchement ?

Celle qui m’a valu de terminer les plus longues merveilleuses 24 heures de garde de ma fantastique carrière  en larmes et à bout?

Non, je n’ai pas encore osé démolir ma réputation devant vous et ramener mon ego à de justes proportions.

C’est le moment, suivez-moi dans le couloir de la salle de travail.

Je passe devant, parce que c’est quand même moi qui raconte, hein ?,,

Donc, figurez-vous une jeunesse (tout juste 22 ans, héhé ) en blouse rose arpentant comme un seigneur de guerre un superbe champ de bataille : clinique privée adossée au CHU, deux vrais gynéco diplômés, échographiste et biologiste dans la place, des internes pas trop loin..Une ambiance provinciale, certes,mais des méthodes pas si éloignées de MégaVille .

Bon,d’accord, les déclenchements à la quinine, je ne connaissais pas.

Les périnées sans épisiotomie, pas vraiment non plus ! Pfff,qu’est-ce que tu vas bien faire avec tes ciseaux que la nature ne peut pas faire elle même ? m’a dit un jour SuperChef . Et pourtant, c’étaient pas les ciseaux qui nous manquaient, hein, vu le nombre de paires que j’ai pu recevoir en cadeau d’accouchée.Habitude locale et tradition ménagère sans doute!

D’ailleurs, de façon surprenante et à contre-courant de ce que mes monitrices m’avaient fait entrer dans la tête, je n’ai jamais eu à déplorer de complications périnéales ni de déchirures sérieuses tant que j’ai travaillé dans ma petite clinique campagnarde au rythme des bébés.Sûrement que le périnée des champs qu’on laisse s’assouplir tranquillement est moins fragile que le périnée des villes ?

Mais bon,je m’égare. Revenons à nos vaches à cette première garde !

Au début de ma première garde, j’ai eu un morceau de chance,une fois ! comme le brave Jolitorax,des mes lectures d’enfant. Parce que j’avais beau être née à au bas mot 10 lieues de la charmante préfecture où j’officiais désormais pas loin, j’étais en terre étrangère.Et la salle de travail inoccupée me permettait de prendre quelques marques avant le grand saut.

Ici, pas de problèmes de toilettes à faire au jet rotatif récalcitrant bock, les accouchées détestaient ça.Et moi donc, comme je les ai délaissés avec joie, cet indomptable tuyau sournois, cette eau toujours trop froide, ce misérable instrument dignes des temps obscurs !!! Un petit coup d’œil, une main autorisée tout juste à masser un peu le ventre et hop, un regard vous invitait à sortir vite parce que les visites arrivaient.

Certes, j’avais fait un pansement de césarienne, ou peut-être deux, le matin en arrivant en garde. Avec papotages sur MégaVille, les nouvelles vont vite dans ces cas-là. Je crois me souvenir m’être sentie plus guide touristique que sage-femme, mais c’était plaisant.

En fin de matinée, quand ils ont fait leur apparition, serrés l’un contre l’autre à la sortie de l’ascenseur, je les ai accueillis avec enthousiasme .

Mes premiers clients futurs parents,pour moi toute seule !!!

Pas de deuxième année empressée avidement autour de nous. « Dis,c’est une primi ? Tu me la laisses,hein, dis ? J’ai jamais fait encore,dis !!»

Pas de sage-femme suspicieuse pour mettre en doute mon examen. « Et son col, vous ne le trouvez pas un peu rigide,là ? Et la tête,elle est encore un peu haute,non ? »

Pas d’interne en vue à la recherche d’un p’tit bidule pathologique pour compléter sa formation « Dis,elle a eu une pelvimétrie ? Parce que je trouve que sa hauteur utérine,hein ! Mais bon,c’est toi qui vois ! »

Nan,j’étais sûre de moi.

Contractions OK ? Oui,M’dame.

Dilatation commencée? Trois centimètres,oui oui, Mdame ! Col tout souple et bien effacé

Présentation engagée ? Oui,ça descend bien pendant la contraction,M’dame !

Foetus bien positionné ? Oui,règlementairement en occipito gauche antérieure,M’dame !

Parfait, je reviens dans un petit moment.

J’ai installé mon jeune couple en chambre, je leur ai bien expliqué où était la sonnette, et je suis allée vaquer.

Je suis revenue après une heure,parce que je m’étonnais de ne pas avoir d’appel.

Tout va bien ?

Oui, contractions toutes les 5 minutes,non pas trop mal,j’ai suivi les cours, bébé en forme.Déception,le col s’en tient à ses 3 centimètres.Bon, un peu de patience, je reviens dans une petite heure.

Trois fois encore j’ai fait mon petit tour de piste.Rien, pas l’ombre d’un frémissement dans la dilatation.Un col imperturbable fixé à 3 malgré la bonne volonté des participants, utérus et bébé en tête.

John Wayne passé faire coucou conseille un coup de pouce médicamenteux.J’obtempère mais mon fabuleux cocktail, LargaDolo puis ocytociques pour les plus anciens, pourtant réputé à l’époque dans toutes les salles de travail ne réussit pas à convaincre ce foutu col récalcitrant Trois centimètres semblait être son maximum .

J’ai tout essayé,Votre Honneur,je le jure!

J’ai fait bouger la brave petite patiente,j’ai appelé à la rescousse tous les saints pharmaceutiques que je connaissais (heu, pas tant que ça en réalité), malgré toute la bonne volonté et le courage de mes troupes de la future mère et de l’enfant, rien n’y fit.

La mort dans l’âme je suis allée jeter mon tablier de caoutchouc déposer les armes aux pieds de Jonh Wayne dans la soirée.Mon communiqué de capitulation était des plus laconiques.

Col centré souple, dilatation bloquée à 3 depuis plus de cinq heures.

John Wayne sortit son bistouri, sauva ma réputation au final en déclarant qu’il avait déjà vu ça plusieurs fois,que c’était juste une épreuve du travail non concluante,tout simplement!

Mais j’étais vexée. Toute imprégnée de mes cours et auréolée de mon diplôme,je n’avais pas réussi à vaincre,pffff . Mon degré de dépit était proportionnel au nombre d’ampoules de médicaments que j’ai rageusement jetées ensuite.

Heureusement,les parents ont été adorables, ils ont jugé que je m’étais bien décarcassée pour eux.et que je méritais ma paire de ciseaux,mes dragées dans une jolie tasse et ma bouteille de bulles .

Baptême du feu et grande claque pour mon ego, c’est ça aussi le métier.

Ca calme pour la suite

 

LA SOLITUDE DE LA SAGE-FEMME DE FOND

Petite consultation de soirée,version PMI.
C’est à dire qu’il est dans les 19 heures.
Depuis le début de l’après-midi, je caresse des bedons pour décrire comment le piou-piou est installé dans son studio à location limitée, je console des Mauricette éplorées parce que Johnny vient encore de perdre son boulot. Je parlemente avec Cindy parce que cette dixième cigarette quotidienne, elle serait mieux dans le cendrier.
Me reste juste une patiente à voir,Mariamou.Elle vient régulièrement me voir.
Presque tous les deux ans en fait, parce que Monsieur Mariamou est très puissant en amour. Enfin c’est ce qu’elle dit .
Elle a essayé, un petit peu, pour me faire plaisir je crois, un petit bonbon magique qui permettrait à Monsieur Mariamou d’être puissant chaque fois qu’il revient du Pays-de-Mariamou sans risque d’augmenter la famille.encore une fois,
Depuis qu’elle vient me voir, le compteur est à 6.
Elle est magnifique, Mariamou ; toujours vêtue avec soin, parfumée et souriante,

Dans son pays,elle marcherait au soleil en allant au marché, elle s’occuperait des champs et des enfants, en riant avec ses sœurs et ses amies.
Ici, elle marche la nuit dans les couloirs sinistres du métro pour aller faire « le ménaze » dans des bureaux déserts, elle pousse son lourd chariot et vide nos poubelles,
Quand elle entre,elle s’assied toujours avec majesté et me tend l’enveloppe des résultats d’examens prescrits…Ou pas, selon son humeur.
Nous parlons un peu, beaucoup .. Ou pas, selon ses envies.
Des enfants, du mari qu’elle n’ a pas vraiment choisi, mais dont elle entend bien régir un minimum la vie.
De l’enfant qui pousse dans son ventre et qu’elle attend mi-résignée,mi-satisfaite.
Elle m’apprend quelques mots et se moque gentiment quand je m’essaie aux claquements de langue .J’aime bien baragouiner,mon bagage linguistique est constellé de petits papillons bambara, arabes, portugais et même serbes ou chinois !
Quand elle estime que nous avons assez bavardé, elle s’installe derechef sur la table d’examen, emballée dans son boubou dont elle écarte les pans. Souvent je me contente de palper son ventre pour « dire bonjour à l’enfant » parce qu’elle n’aime pas que je prenne le chemin du mari.Sauf si je lui explique que je dois vérifier pourquoi son ventre est tendu .

Pas si souvent en fait.Nous avons de la chance,toutes les deux.
Mais aujourd’hui, notre bonne étoile est aux abonnés absents .Quand je commence à écouter le jeune cœur de 18 semaines,même nos oreilles ont du mal à suivre, le rythme est voisin des 200 battements par minute.
Je panique un peu, Mariamou comprend vite que rien n’est comme d’habitude …
19heures 30.Un petit cœur d’à peine 3 mois et demi qui bat la chamade , une sage-femme prise au dépourvu .
A l’aide !!! Un appel pressant à la mater .
Premier interlocuteur, l’interne qui me propose gentiment d’ignorer le problème,parce que à 18 semaines,enfin qu’est ce qui m’a pris d’écouter les bruits du cœur ? Et qu’il ne peut rien,vu que manifestement ce n’est pas une urgence !!
Mignon,l’interne ! Je décide de passer en mode agressif et réclame à cor et à cris le chef de garde . Mon diplôme pour une conduite à tenir ! Pitié,juste une petite conduite à tenir pour une pauvre petite sage-femme de PMI !!!
Le chef m’écoute,c’est une gynéco que je connais déjà . Elle me demande si je pense à une TSV . Un instant ,mon cerveau en pleine déroute me suggère ToucherSansVisibilité, ce qui est somme toute normal dans l’exercice de la profession. Avant que je n’explose en pleine conversation, un neurone me souffle qu’elle doit parler de tachycardie supra ventriculaire,et je bafouille un vague assentiment.
Dieu merci, la chef est réactive et nous trouve en à peine 15 minutes un rendez-vous rapide dans le service adapté de MaxiVille. Me reste à expliquer à Mariamou et à MariDeMariamou prévenu par téléphone que l’enfant a un petit souci de santé et que le spécialiste de l’hôpital les recevra très vite . Pour essayer de le soigner avant même sa naissance si c’est possible.
Mariamou se sent obligée de me consoler.
« Tu sais,femme-saze, c’est pas ta faute pour celui-là.Peut-être c’est la volonté de Dieu que sa route ne soit pas la nôtre. C’est pas ta faute et ze t’aime bien parce que tu es trop zentille de t’occuper de moi »
Elle me quitte en m’embrassant, dans un puissant sillage de noix de coco et d’épices.
C’est pas toujours facile,quand même, de trouver le bon interlocuteur quand une pathologie juste casse- pieds parce que vrai,c’est pas une urgence mais y a des trucs à faire, vous rend visite, un soir, à l’improviste.
PS  dès le lendemain,un traitement adapté a été mis en place par le spécialiste de MaxiVille.
Enfant 7 et son cœur ont poussé sans problèmes dans le ventre de Mariamou et ont fait connaissance avec les aînés quelques mois plus tard en pleine forme.
Mariamou et MariDeMariamou sont passés voir la femme-saze pour le lui dire .

J’ai augmenté ma collection de bracelets en perles et j’ai collé un nouveau mot sur la malle aux souvenirs,
Juru,la dette

BIEN-PENSANT , MAL-FAISANT

Bon,je suis sage-femme, vous l’avez compris, mais quelquefois ,je me souviens qu’avant tout je suis un être humain.

Et je fais de drôles de choses,dont je ne me croyais pas capable.

Et j’en suis fière,alors je vous les raconte.

Régulièrement,notre vénéré employeur nous permet d’aller à Maxiville ou à VilleSurPlage quand il est généreux pour compléter notre formation. Il est lucide, notre employeur, il sait bien que tous les séminaires qu’il organise sur le management, la conduite de réunions à l’aide de Power-Point , les subtilités de  l’aménagement territorial, c’est bien joli, mais c’est pas notre tasse de thé, à nous ses fourmis médicales .

Alors il autorise des absences, il cagnotte même pour nos petits voyages-qui-forment-les-bons-professionnels-au-service-de-la-collectivité, repos,vous pouvez fumer !

Pas tous les ans,hein,et pas tout le monde en même temps s’il vous plaît, Messieurs et surtout Mesdames vu la sur-représentation féminine dans les effectifs,n’exagérons pas,et pas trop loin quand même .

Or donc,par un grand froid d’hiver,je bénéficiais d’une petite remise à niveau à GrandeMater, notre usine à pioupious en pointe sur les vilaines pathologies du placenta.

Trois jours de crapahute forcée dans les transports démocratiques de MaxiVille, en même temps que la migration quotidienne de mes malheureux frères et sœurs de combat, qui eux font cela tout au long de l’année, pfiou les valeureux !!

Ce soir-là,ma motivation de sardine compressée était au plus bas et je me suis réjouie de me trouver un espace presque au bout du wagon,une inespérée banquette inoccupée.

Trente secondes plus tard,je connaissais la raison de ce miracle. Un jeune homme, presqu’encore enfant et son chien serrés l’un contre l’autre, à même le sol. Sur son trente -et- un,le chien ! Brossé, lavé, un chic foulard autour du cou en guise de collier . Tout sage, le chien ! Le jeune homme, moins. Un peu agité, un peu odorant, il marmonnait l’histoire de sa vie à la bestiole attentive. Les années de foyer enfance,le retour chez son paternel à la main lourde et au gosier si léger,la dernière bagarre et les adieux du charmant papa « fous le camp, t’as 18 ans et tu te démerdes ! » en guise de viatique.

A vrai dire, il puait autant qu’un container à ordures, le brave garçon . Crasse, alcool et misère, la trinité des sans-logis . Je n’aime pas plus que ça,mais je sais combien elle vous englue et vous cajole cette horrible odeur,Elle vous appartient, elle vous tient compagnie dans la rue quand les bien-pensants se détournent.

Je n’ai pas bougé,je l’écoutais monologuer son histoire, ses meurtrissures et ses désillusions à son chien . L’hiver, toute la journée pour avoir chaud, pour se sentir l’illusion de vivre,ils tournaient tous les deux dans le métro, sans ticket, sans but et sans espoir.

C’était compter sans les braves gens autour de nous, les chics bourgeoises en manteau de fourrure – dame, faut se couvrir pour faire les magasins- les joyeux trentenaires cravatés et attache-casés assis sur le bout des fesses pour manifester leur désapprobation .

J’entendais les commentaires qui bruissaient crescendo . Et comment,ces gens là ! c’est scandaleux . Il faudrait faire quelque chose,c’est honteux, Madame !! Ils ne pensent qu’ à boire ,c’est le rebut de la société, Monsieur !

Le chien écoutait, il connaissait les nuits froides, les nuits sans sommeil , les nuits passées à marcher le ventre vide quand il n’y avait plus de lits d’accueil dans les foyers. Le chien la connaissait lui, cette peur qui  ne vous quitte jamais, la peur de mourir tout seul sur un bout de trottoir comme le déchet que votre père a reconnu en vous…

J’hésitais, je tripotais encore mon porte-monnaie quand les contrôleurs sont montés dans la rame. Ils ont commencé à vérifier les tickets.

Le charmant couple installé juste derrière moi se félicitait de leur présence . Enfin, ils allaient nous débarrasser de ce répugnant parasite puant .

Ils approchaient ..

Ils avaient repéré l’intrus.

Soupirs d’aise de mes voisins.

Une colère Donquichottesque m’a saisie, alors que le contrôleur passait .Je lui ai tendu mon billet en lui montrant du menton le garçon affalé . J’avais le sentiment de soulever au moins une montagne,de traverser une ligne de feu, que-sais-je.

Une héroïne de roman au moins juste avec ce petit bout de carton.

Un monseigneur Myriel en jupe et talons plats tenant tête à la maréchaussée !

Les hyènes dans mon dos ricanaient et chuchotaient.

J’ai vu en me levant la belle croix en or qui tressautait sur le poitrail de la bonne dame outragée.je lui ai dit qu’elle ferait mieux de la retourner,sa croix,parce qu’elle  avait déjà assez vu de bêtise et de méchanceté.Elle a arrondi la bouche  de surprise.

Le contrôleur m’a toisée en souriant, il a soigneusement examiné mon billet.

Avec un clin d’œil il me l’ a rendu.

Avec un clin d’œil il a sorti un coupon de sa poche et l’a glissé dans le foulard du chien .

A l’arrêt suivant,ils sont descendus,les contrôleurs sympa.

Le chien et son frère de rue  sont descendus aussi ,avec un vague geste d’adieu vers moi.

Fini, ma carrière de mère Térésa et mon long parcours de sacrifice !

Mais qu’est ce que je me sentais bien quand je suis arrivée chez moi ..

VALSE TRISTE

Aujourd’hui,j’avais envie d’écrire un petit billet drôle,une bulle légère de ma vie de sage-femme.

J’ai essayé.Vraiment ..

Mais je n’y arrive pas.J’ai beau choisir quelques souvenirs amusants et les tourner dans tous les sens,le fil se dilue,se transforme subtilement en volutes tristes que je n’arrive pas à dissiper….

Un de mes premiers stages en chirurgie orthopédique avec ma copine V. Une chambre seule,un lit à matelas d’eau pour supporter le plus doucement possible une ombre dévorée par le cancer.Chaque matin de la semaine,nous faisions la toilette d’un corps quasi immobile,dont seuls les yeux restaient vifs et agiles,suivant tous nos mouvements.Nous allions le plus doucement possible en racontant les mille et unes petites aventures de notre vie.

Pour vous, notre malade..Le café pris à toute vitesse parce que je m’étais réveillée en retard….. Les chaussettes dépareillées de V ,un lendemain de garde.. Les petits cailloux du square voisin que vous faisiez glisser d’une paume à l’autre … La pluie tombant sur les troènes de l’hôpital,tiens je vous ai cueilli une petite branche pour que vous en respiriez le parfum douceâtre..V…vous a apporté une part de la sublime tcheureg de sa Mounette…Et puis,Madame, comme vous avez été prof de latin-grec,je vais vous réciter les chants de l’Odyssée que mon prof nous faisait apprendre…

Πάππα φίλ᾽, οὐκ ἂν δή μοι ἐφοπλίσσειας ἀπήνην
ὑψηλὴν ἐύκυκλον, ἵνα κλυτὰ εἵματ᾽ ἄγωμαι
ἐς ποταμὸν πλυνέουσα, τά μοι ῥερυπωμένα κεῖται

 Je m’en souviens comme si c’était hier Elle est morte un matin,sans bruit, pendant la toilette…D’un souffle elle n’était plus là,tandis que V. s’obstinait à rincer un bras inerte,C’était donc aussi simple que cela, mourir ? Respirer ,respirer encore,et soudain nous laisser là, en larmes et désemparées ? Les infirmiers sont venus,ils ont pris le relais et ont envoyé les petites Roses éplorées à la cafétéria avec un externe compatissant. Quand nous sommes revenues,la chambre était vide. Propre, briquée et vide..

C’était notre première vraie rencontre avec la mort,et pas la dernière.

Je me souviens de cette jeune femme rieuse que nous étions en train de transférer dans une chambre particulière le lendemain de sa césarienne. Elle a juste eu le temps de plaisanter sur le nombre de sacs que je trimballais derrière son brancard avant qu’une vilaine embolie pulmonaire ne signe la fin de partie pour elle malgré tous les efforts du chef venu à la rescousse.

Je me souviens de cette autre dont la vie filait goutte à goutte en une inextinguible hémorragie, et dont le seul souci était de savoir si sa fille allait bien,elle qui nous répétait  au moins je laisse quelque chose de beau derrière moi.

Je me souviens de ma camarade de promo sanglotant dans le couloir de la salle de travail parce que le pédiatre avait donné le signal d’arrêt de la réanimation pour un tout petit bonhomme ..

Je me souviens de la sage-femme m’apprenant à tailler tant bien que mal dans les champs du bloc un semblant de brassière et de couche, vous comprenez,petite Rose,ce seront les seuls vêtements de toute leur vie ,c’est notre devoir de les habiller avant de les descendre à la morgue..

Je revois les petits fantômes dans leurs couveuses,les trop petits,les trop faibles, ceux qui arrêtaient de lutter, ceux dont je caressais une dernière fois les minuscules doigts tout en débranchant les appareils qui nous avaient donné l’illusion de pouvoir faire quelque chose pour eux..

Aujourd’hui,je voulais juste dire que je suis aussi faite de ces souvenirs -là .Alors je vous les offre,même s’ils sont tristes.

PETIT A PETIT LA SAGE-FEMME SE CONSTRUIT

Sans vouloir me vanter,comme sage-femme, je me trouvais plutôt dégourdie quand j’ai débuté.J’ai bien tout potassé pendant mes études,j’ai lu attentivement les manuels, j’ai pris des notes et j’ai fait des fiches.

Très important,les fiches.

Une couleur par matière pour s’y retrouver aisément,si si, j’ai tenté des mariages hasardeux pour les faire entrer dans ma classification personnelle.Genre fiche rose pour la pédiatrie,verte pour la neurologie,Sauf que j’ai dû rajouter des pastilles de couleurs pour dire que,bon,ça c’était de la neurologie pédiatrique,,mais que je la mettais sur la fiche verte avec une gommette rose pour montrer que j’avais bien compris que c’était pas du tout pareil,le cerveau version mini,et le méga cortex adulte capable de fonctionner à plein.Et ainsi de suite,un vaste jeu des 7 familles de la grossesse et de l’accouchement tels qu’ils étaient figés dans mes gros bouquins et mes fiches multicolores.

Et ça a marché,Je connaissais mes codes couleurs sur le bout du doigtier. Mes fiches n’avaient plus aucun secret pour moi.

J’ai eu mon diplôme tout beau tout neuf.J’ai commencé à appliquer ce que mes chers enseignants avaient martelé à leurs ouailles attentives.

En vrai j’ai commencé à tricher avec mes fiches,surtout celles qui concernaient la grossesse et l’accouchement normaux.A oublier les règles et lois de l’accouchement hospitalier.Faut dire que Super-Chef et John Wayne étaient passés par là.Quelques solides dictons et proverbes obstétricaux plus loin, je naviguais plutôt confortablement dans mon rôle de sentinelle de la physiologie,je prenais de l’assurance et c’était bien.

Et puis,patatras me tombe dessus la mission suicide que je n’attendais pas.Les travaux pratiques appliqués à ma personne.La grossesse de la sage-femme !!!

L’angoisse s’est installée en moi ,une farandole de pathologies suggérées par mes petites fiches revenues en force . Même Pétoches ,le plus précautionneux des gynécos,que j’avais bien entendu choisi comme entraîneur personnel, était dépassé par mes trouvailles quasi-hebdomadaires.Les mois ont passés, j’ai rangé mes fiches au fur et à mesure, puisqu’il ne m’arrivait rien,ouf !

Et puis j’ai survécu. J’ai accouché à terme.Fiston Premier m’a juste fait cadeau d’une petite présentation bizarroïde à laquelle,ô surprise je n’avais pas pensé.

De cette période j’ai retenu que les mots les plus anodins prononcés par un professionnel distrait vous ouvrent les portes de l’enfer, parce qu’ils tournent en boucle dans votre tête.

Qu’une minute d’attention qui vous est consacrée,un geste prévenant pour vous éviter la gêne valent mieux que les explications les plus rationnelles et péremptoires,

J’ai retenu que la grossesse et l’accouchement ne se mettent en fiches que dans la tête de ceux qui ne sont pas très à l’aise dans le soin et l’humanité, ceux qui ne savent pas juste s’asseoir à côté et prendre la main d’autrui.

J’ai ensuite complété ma formation de mère.Difficilement.

Fiston Premier était pourtant d’un calme à toute épreuve.

Le ventre plein,l’âme paisible,il s’est montré d’un imperturbable courage pour m’apprendre mon nouveau job.Sans fiches,avec comme mentor une sage-femme géniale dont le savoir et la sérénité m’ont permis de mener un allaitement fort long pour l’époque,puisque Fiston premier a eu le bon goût d’attendre de savoir parler pour m’avertir d’un solennel « Moi ,trop grand!Fini les lolos ! » que l’heure du sevrage avait sonné !

J’ai eu aussi la chance de fréquenter un pédiatre qui a su très tôt me rassurer lorsque je sanglotais dans son bureau que je n’arriverais pas à être une bonne mère avec un bébé d’à peine trois semaines dans les bras. Fiston Premier et lui se sont contemplés un bon moment.Fiston avait ce regard très concentré et sérieux des très jeunes bébés.Le pédiatre lui a tiré la langue,Fiston a laissé passer un petit bout de la sienne en réponse. Le pédiatre lui a demandé si je lui convenais comme mère,parce qu’il allait devoir faire avec.Fiston a fait une drôle de grimace trop mignonne. Alors le pédiatre m’a dit en riant que Fiston en savait plus que moi question parent idéal, que j’apprendrais bien mieux en le regardant lui qu’en potassant tous les bouquins du monde.

Une nouvelle découverte ! Être parents,c’était le genre de tempête permanente à affronter avec un équipage guère plus éprouvé que toi,mais plein de bonne volonté,tout disposé à suivre son capitaine et à louvoyer en le guidant au travers des écueils .

Depuis,j’ai embarqué encore trois fois,avec des moussaillons différents,puisque Fiston Premier a été rejoint par N°2,spécialiste du dressage de parents,champion dès trois ans des aphorismes du style « quand l’enfant le veut vraiment,il faut qu’il insiste jusqu’à ce que la maman craque »

N°3 quant à elle maniait en jeune renarde aux dents aiguisées la petite phrase perfide ; lorsque je la contrariais,d’un définitif «même qu’un jour tu seras vieille et moche » elle me renvoyait à l’idée qu’un jour,elle serait à son tour maître à bord .De quoi relativiser sur l’essentiel à transmettre !

Quant au p’tit dernier,celui qui clôt le dossier maternité puisqu’il faut bien passer à autre chose, il allie flegme et fermeté, c’est en quelque sorte mon bâton de maréchal.Il se débrouille bien pour me rappeler que les donneurs de conseils,les Moi-à-ta-place, les idéologues de l’éducation qui à coup de il faut vous devez faire comme je le dis font encore beaucoup de dégâts.

Je ne suis pas mécontente au fond d’avoir su ne pas les entendre,ceux-là.Juste parce que sur ma route par chance j’ai croisé des professionnels respectueux .

CHRONIQUE D’OUTRE-MERE

Tiens, de quoi pourrions nous parler aujourd’hui ??

De mes études , de ce temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ? Ce temps où de grands mots voltigeaient dans nos petites cervelles d’élèves dociles…vocation…abnégation…obéissance…sacrifice même d’après notre sorcière de mère supérieure charmante directrice qui jappait sans arrêt sur nos talons…Unetelle,vous n’êtes vraiment pas faite pour ce métier,vous n’êtes pas assez endurante…Quant à vous,vous êtes bien trop rebelle pour rester à votre place ! on ne discute pas les ordres ,ici! Non,je vous en ai assez dit déjà…

  Passons à autre chose…

 La visite postnatale, tiens,la dernière roue du carrosse pour certains.Pfff,c’est même pas intéressant,ta visite post-natale,d’abord.C’est du temps perdu,une petite révision de routine vite fait avant de partir sur la grand’route de la vie de parents !

 Hopla dix minutes tout va bien ? Alors, bonheur total avec votre bébé,chère petite Madame ?Ah tiens au fait,n’oubliez pas de votre ordonnance de contraception, on ne va quand même pas prendre un abonnement , vous et moi ?Tenez,  le passeport pour une remise à neuf complète, périnée et abdo,je vous le mets en prime.allez,la vie est belle !

Ben non,justement.

 Oh,certes quand vous entrez dans le bureau,nous commençons souvent sur le mode paradis sur terre.

 Votre enfant est le plus beau,le plus sage, le plus conforme à vos rêves. Tout s’est merveilleusement passé,et tous les soirs vous vous penchez tendrement sur le berceau où votre chérubin sourit aux anges…Comment ça, le sus-nommé est noctambule et ne consent à somnoler que dans vos bras ? Où voulez vous qu’il se sente en sécurité,si ce n’est niché contre son garde-manger personnel ?

 Ah,vous pensiez qu’un bébé n’avait que deux grandes idées ,dormir et manger ? Vous aviez cru à la belle histoire d’un BébéCharmant qui viendrait vous réveiller d’un long sommeil de neuf mois, et vous voilà avec BébéCarabosse qui grogne comme le méchant loup,fait des bruits bizarres qu’on entend d’un bout à l’autre de l’appartement ! Un ensorceleur qui vous fait prendre la nuit pour le jour, un micro-dictateur super entrainé qui règle d’une menotte de fer vos trop courtes journées ?

 Et ce corps transformé qui a eu besoin de neuf mois pour vous livrer cette nouvelle histoire, il lui en faudra bien autant pour vous ré-apprivoiser . Un peu de patience . Je vous dirais bien de prendre votre temps,de vous installer doucement et tranquillement.De ne pas croire tout ce que vous pouvez lire ,Super-Maman-Woman !

 Eh,oui, on a le droit de pleurer dans le bureau de la sage-femme.,De chouiner d’épuisement ou de déception.De râler que les câlins conjugaux pour l’instant,ça n’est pas votre priorité,avec votre bedon tout étonné d’être à nouveau vide.

 Nous passons encore un peu de temps ensemble,à tirer un trait sur votre grossesse et les petits arrangements qu’il vous a fallu faire avec la vraie vie.A toutes vos questions, j’ai envie de répondre que c’est normal, qu’il n’y a surtout pas de recette pour devenir parents. Il y a des tâtonnements,des ajustements,des jours avec et des jours sans .

 Trop tard,je vous l’ai dit….

 J’aime bien la visite postnatale,moi,J’aime bien regarder la tapisserie de votre vie et vous aider à en faire passer les petits nœuds disgracieux derrière,là où plus personne ne les verra.Vous finirez par les oublier,comme vous oublierez le nom de la sage-femme,

 

PETITE SOEUR

Je ne suis pas toujours une sage-femme sérieuse. Quelquefois même je me fais bien rire en   feuilletant mes petits carnets retrouvés. Alors, pour rasséréner ma lectrice Béatrix qui me trouve un peu triste ces derniers billets, je retourne aujourd’hui en salle de naissance…

 

Une fois par mois environ, j’avais droit à la journée des ovaires. Pas les miens, hein ceux de ma co-garde qui préférait alors se réfugier en suites de couches. Faut dire que ses ovaires étaient du genre commando, avec feu d’artifice algique et nausées hollywoodiennes. Elle  trainait avec peine d’une chambre à l’autre sa féminité triomphante et me laissait gérer le gang des déclencheurs et de leurs disciples fervents.

Mes ovaires et moi étions réconciliés depuis l’arrivée dans ma vie de la p’tite pilule magique qui les rendait aussi effacés et muets que ceux de ma co-garde étaient démonstratifs…

Comme mes progrès en déclenchements allaient piano ma sano, la tolérance des stakhanovistes prostaglandeurs à la perfusion universelle (ô que j’ai honte, mais que dire de gentils messieurs en blouse qui se contentaient de taper du pied au téléphone en râlant que la p’tite dame n’était pas encore à complète, qu’est-ce que tu fiches encore ,pousse la perf !!!) leur sollicitude donc pour ma feignante malheureuse collègue s’étendait à ma personne et la bande infernale réduisait  d’autant la voilure question accouchements provoqués ….

Je leur mitonnais donc des petites naissances à dilatation douce, prenez votre temps,  Madame, tout va bien sans perfusion pour accélérer. Une petite permission à l’arrière en quelque sorte.

Mais quand la cigogne avait fait son ouvrage, que tous les bébés fraichement livrés somnolaient   tranquillement, je vaquais .Et qui dit sage-femme qui vaque dit sage-femme qui s’ennuie. Je me transformais donc illico en fée de la salle de travail, Cleaning Lily ! Autant pour me donner l’illusion que la garde passait plus vite que par souci d’impeccable propreté.

Or donc, armée de mes éponges et essuie-tout chéris je me préparais à une action de grande envergure ce jour-là. A moi les dessus de portes, les étagères du dernier rang, les dessous de tiroirs inexplorés….

 

Je brique et je brique tellement que je n’entends pas Monsieur Bricolage arriver. Tel le génie hors de sa lampe, il a dû jaillir de la boîte de forceps que je fourbis consciencieusement…

« Tu es libre, là ? ».

Ben pas vraiment, M’sieur. Je fignole l’hygiène et j’extermine la poussière sur votre scène de gloire. J’essaie de prendre mon air  tu-ne-vois-pas-que-tu-me-gènes  pas-de-souci-j’ai-tout-mon-temps.

« Parce que j’ai un truc perso à te demander… »

Argh…Re-argh….Dernièrement, Regardez-Moi-Je-Suis-Beau  a proposé des cours d’anatomie comparée à ma co-garde …Elle n’est pas encore remise de sa colère.

Pas Bricolo, quand même !

Pas à moi, quand même !

Je vais lui en retourner une.

Bricolo a dû voir s’allumer mes feux d’alarme. Il  fait une grimace qui pourrait passer pour un sourire.

« Ahhh non, c’est pour ma sœur… »

Pfff, si ce n’est pas pour mon irrésistible charme et mes fabuleux atouts féminins, me voilà rassurée !

Je lui dédie mon regard 2 bis, version allez-y-je-suis-toute-ouïe !!

« Euh. C’est ma sœur-bis repetita, je dois avoir l’air d’une  simplette. Elle est enceinte et elle cherche une sage-femme pour ses cours d’accouchement. »

En même temps si tu veux bien on va plutôt partir sur des cours de cuisine. Ou de couture. Ou de je-sais-pas-quoi-répondre-là. Parce que les cours d’accouchement sont prévus et organisés dans la clinique, suffit de s’inscrire, pas besoin de coincer la sage-femme dans le local de pharmacie pour une demande confidentielle.

 « Tu comprends, elle veut accoucher le plus naturellement possible. Elle veut une sage-femme sympa et patiente qui pourrait venir le jour J.Ici, c’est pas vraiment le profil de la maison..J’ai pensé à toi.»

Waouh, mes chevilles en frémissent d’aise.

Bricolo me regarde.

Je le regarde.

On se regarde. Longuement.

Bon, allez, on arrête.

 Bien sûr que je vais lui expliquer, à ta sœurette,  comment résister à la déclenchite aigue que vous prônez assidument, ô vénérables gynécologues. Cours intensifs de guérilla obstétricale par votre serviteur….Pour une fois que tu reconnaitrais presque que la naissance sur rendez-vous, ça peut se refuser ….

Même que ta sœur  m’appellera  en début de travail et qu’à nous trois, avec son prof de mari, on oubliera un peu de prévenir à temps son gynéco. Remarque à cinq heures du mat’, pas sûr qu’il n’ait pas délégué Gentil Remplaçant pour officier. Faut pas pousser, c’est ta sœur, pas la sienne…

Même que tu lui diras au cher confrère que vraiment un travail aussi rapide pour un premier,  sans coup de pouce perfusant bien appuyé, ça t’a esbaubi !!!

 

 

Je n’ai pas su tout de suite que tu avais changé, qu’ une nouvelle doxa t’avait séduit J’ai quitté le ring peu après parce que je sentais venir l’overdose de médicalisation.

J’ai retrouvé plus tard ton nom par hasard dans un article sur le respect de la physiologie de l’accouchement. Tu brûlais ce que tu avais adoré.

 J’ai ri. Enfin, j’ai fait semblant .Dommage quand même pour les vétérans de tes premiers faits d’armes. Celles qui sous le règne de l’efficacité et de la rapidité avaient courageusement effectué leur parcours….

On perfuse, on rompt, on appelle l’anesthésiste, on pousse à votre place et vous voilà accouchée, Madame !!!

 

AIE…OUILLE…BOBO…SI J’AVAIS SU

Pétoches me regarde en biais. Je vois dans ses yeux comme un reflet métallique, l’ombre d’une lame. Sûr que si j’avais encore les idées claires, je serais moi-même sur le pont avec dans une main mon manuel de pathologie et dans l’autre une trousse de secours de la parfaite sage-femme…

Mais là, je défends mon utérus et son droit à la contraction libre.
Bon, je suis arrivée dans la nuit en début de travail, il est cinq heures de l’après-midi, et ça n’avance pas beaucoup, dixit ma co-garde copine sage-femme qui tente tant bien que mal d’éloigner un Pétoches au bistouri entre les dents.
Je suis femme, aujourd’hui, j’ai laissé tomber le sage dans les oubliettes de mon cerveau mal remis d’une révélation personnelle : les contractions, ça fait mal. Voire même très mal. Tant qu’à dire c’est même horrible, malgré la perfusion d’antalgiques qui coule larga manu…
J’avais bien rempli pourtant le bon de commande modèle grossesse heureuse, coché les bonnes cases de mon QCM de future mère.
Pas de nausées, OK.
Pas d’infection urinaire ou de cochonnoses diverses, OK.
Pas de contractions intempestives, OK.
Bref un genre de truc idyllique dont je n’osais même pas rêver…
Mais la livraison promet de se faire oulala…au rythme lent d’un sénateur en pleine digestion…Oups, j’avais oublié ce détail. Neuf mois, ça peut paraitre long, mais pas aussi long que neuf heures à se tortiller dans tous les sens sans trouver de position qui permette à la tempête utérine de s’apaiser. Einstein devait être la réincarnation d’une femme en couches.
Pour le coup, je propose à l’équipe de terminer sans moi…Boudiou, maaaaaaal ! Pfff, putain de dos postérieur de présentation en OS de m…Très maaaaaaaal. Les shoots à la morphine m’embrument l’esprit, mais pas les nerfs sensitifs…
Pétoches me barre la route. Argh, je suis séquestrée !!! Ah, non il a fait appel aux sections spéciales, le préposé au dodo fait son entrée.
Bou houhou, je suis en train de rater mon accouchement, j’ulule tel un hibou déprimé dans les bras compatissants de ma collègue tandis que le cher homme fait sa popote miracle de péridurale  dans mon dos…Pétoches et lui tiennent conciliabule.
Pas folle la guêpe, j’ai bien compris qu’ils aiguisent leur césarienne…
Tiens, calme plat dans mon bedon…La voix lointaine de Super-chef dans mon cerveau me susurre de marcher jusqu’au bloc. Pendant que mes garde-chiourme deux lascars papotent anesthésie générale et Pfannenstiel, j’entreprends de descendre de la table… C’est plus dur que je ne le pensais, j’ai à peine le temps d’esquisser mon évasion que déjà la brigade me rattrape.
Pétoches commence sa séance de persuasion opératoire,

Il trouve que ça a assez duré.

Et moi, donc !!! Allons, finissons-en, monsieur le gynéco…
Toutefois, si Sainte Rita était aux abonnés absents ce jour-là, elle avait laissé ses consignes. Un dernier contrôle avant le passage au bloc, et miracle, un engagement de présentation à l’arrache et une naissance par voix basse.
Conclusions douces-amères….

De mon point de vue de sage-femme, mon accouchement était un fiasco. Je m’étais persuadée que rien ne pouvait clocher ce jour-là, convaincue que j’étais d’une sorte d’impunité conférée par ma profession.

Orgueil et présomption.

Pfff,même pas cap  d’accoucher sans péridurale et sans ameuter l’équipe au grand complet….

Je m’en suis remise,hein,et ça ne m’a pas empêchée de compléter ma collection de renardeaux.J’ai acquis cependant l’humilité qui me manquait.Je n’avais ni raté un examen,ni loupé une sélection.J’avais juste été dépassée par une  nature que je croyais maîtriser…

Et oui,une contraction,ça fait mal même pour Miss Moi-J’Accouche-TIp-Top
Mais plus on en sait, plus on en a à oublier le moment venu.

JOUR DE FETE

Ce week-end,  pèlerinage sur les traces de la petite Rose que j’ai été.Entièrement raté

J’ai franchi le porche monumental de l’hôpital.

J’ai fait quelques pas vers les bâtiments que je connaissais si bien.

Je n’ai pas osé aller plus loin..

La maternité a fermé, absorbée en un mariage forcé par une autre, plus grande, plus moderne, plus rentable.

Déjà mes repères s’étaient dilués en arrivant. Je n’ai pas retrouvé le petit troquet où nous passions en coup de vent entre stages et cours pour un croissant- crème, sous le regard amusé du patron … « Bonjour, mes princesses…Une p’tite douceur pour vous réveiller ? »

Disparue la librairie exiguë où je débusquais avidement mes nouveaux coups de cœur littéraires grâce à une charmante et éclectique propriétaire presqu’aussi usée que le comptoir du magasin.

Envolée la petite épicerie qui nous ravitaillait au débotté juste avant les gardes pour tenir au-delà de nos hypoglycémies d’élèves sages-femmes dévouées…

J’ai égrené quelques souvenirs encore à la mémoire de mes années d’études avant de tourner les talons..

Mon dernier jour, celui qui m’a vu basculer de Rosa Major à Sage-femme.

Ma dernière garde entamée sous la tutelle infantilisante d’une monitrice et achevée en professionnelle…

Une dernière patiente, un malin petit jeune homme en siège mais des conditions de parfaite eutocie … Une surveillance tranquille juste entrecoupée par l’entrevue avec le triumvirat du jury d’examen…

Un retour en salle avec des étoiles dans le cœur…

J’ai réussi, je suis devenue ce pour quoi j’ai passé trois années à apprendre, à supporter les vexations, à serrer les dents et à courber l’échine. Parce que ça se fait comme ça depuis toujours, tu comprends. Un long tunnel de bizutage pour te former le caractère.

Je redescends en salle, je suis Caesar imperator parcourant le Forum sous les vivats !!! Enfin, je croise juste la sage-femme de garde qui m’intronise d’un souriant « Ah, notre collègue est de retour »

Je ris poliment, je joue le jeu.

 Mais je ne suis tout de même pas assez magnanime pour épargner l’interne qui prétend me voler ma proie et « faire »  l’accouchement de MON siège. Je le foudroie, je l’étripe, je le réduis en poussière…et je sors de la salle en mode fin du monde. Il va me piquer mon tout premier acte officiel de diplômée, mon baptême du feu, ma consécration.

Je trépigne presque dans le couloir, sans voir arriver le Patron, celui qui il n’y a pas deux heures m’a gratifiée d’un « bravo, mademoiselle la sage-femme » en me tendant mon passeport  officiel vers la SageFemmerie .

Je hoquète de rage en lui tombant quasiment dans les bras. Au diable la hiérarchie. C’est le genre à nœud’pap’, col soigneusement relevé et toute-puissance en étendard Le PATRON, quoi !. Je suis en train de monter volontairement  à l’échafaud.

Mais ô surprise, notre monarque obstétrical m’écoute. Mieux, il ouvre la porte  de la salle et s’adresse au peuple. La hiérarchie n’est pas un vain mot à l’hôpital.

« Vous êtes diplômée, l’interne ne l’est pas encore. Faites ce siège et appelez l’interne si vous le jugez utile! »

Sonnez tambours, résonnez trompettes de Pinard.je suis sage-femme, et l’accouchement se fera à ma façon. Ma sorcière-monitrice souriante collègue cligne de l’œil en sémaphore.

Le petit jeune homme en siège est arrivé. A ma façon. Sans y mettre les mains. Juste avec l’aide de  la maman qui a poussé en vraie pro.

On a regardé pointer les petites fesses, vérifié à l’œil que mes doigts ne s’étaient pas trompés en annonçant un garçon.

On a regardé les petites jambes dodues prendre appui sur la table et  se redresser sur la table.

On a regardé la nuque apparaitre.

 Et puis, un soudain pincement au cœur .Sage-femme depuis quelques heures, et déjà agrippée à mes prérogatives tout comme les  monitrices qui m’avaient  fait pleurnicher plus d’une fois..

Une vague d’ indulgence… Allez,zou,l’interne,partageons nous les lauriers.Je t’ai laissé faire une petite manœuvre, que tu testes un peu tes gants.Fallait bien que tu apprennes,toi aussi.