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DE LA FRAGILITÉ DES TUYAUX DE PIPES

Cette garde là, on avait bossé comme des dieux,selon ma co-garde.
Ou comme des forçats selon moi.
Concours de déclenchements organisé par la Team Gynéco,à celui qui en mitonnerait le plus .
Regardez-Moi tenait la corde, forcément avec ses deux sièges et sa gémellaire mode Mais-Si-Ca-Va-Passer.
MacGynéco était bien placé, il avait réussi à persuader trois aventurières primipares qu’un déclenchement c’est bien plus pratique pour être sûr de ne pas avoir à se lever à 3 heures du mat pour justifier du chèque d’honoraires pouvoir s’organiser et être de retour chez soi pour le week-end et recevoir touuuute la famille éblouie, chère Madame.
Pétoches pétochait et s’était découvert une paire d’hypertendues à la limite de l’explosion utérine selon lui, qu’il fallait donc incontinent arracher aux noires augures de la pré-éclampsie.
Ma co-garde gérait l’avancement des opérations tel Jean Gabin aux commandes de sa Lison,suant et grommelant en circulant à grande vitesse entre les salles.
Bref la crise du logement s’était étendue aux couveuses de la salle de travail qui ne désemplissaient pas.
Pour un peu,les pitchouns auraient fait la queue en braillant de rage de se voir malmenés par une équipe survoltée.
Je faisais partie des renforts, j’avais été réquisitionnée en suites de couches comme assistante des hautes œuvres ,ma co-garde menaçant de partir en vrille devant le fourmillement de candidates à l’accouchement In-The-Pocket promis par ces messieurs à leur clientèle enthousiaste.
J’étais chargée des deux patientes hors normes qui avaient refusé le confort organisationnel de la délivrance sur rendez-vous et qui avaient glissé leur utérus rebelle entre deux commandes.On papotait tranquille en attendant que les petits bouts pointent leur occiput en douceur .
Sur le front,ma co-garde se débrouillait plutôt bien, agitant les boîtes d’accouchement pour améliorer sans doute l’effet des ocytociques coulant à flots dans les tubulures ! Mais petit à petit, les candidates parturientes se hissaient péniblement sur le podium des nouvelles accouchées,arborant en guise de bouquet final un minot tout étonné de faire connaissance sur rendez-vous avec ses parents.
La Team Gynéco recevait les félicitations de qui de droit,se congratulant mutuellement de leur palmarès respectifs du jour.
Bon,il y avait eu quelques embûches,une procidence du cordon, une hémorragie de la délivrance,deux césariennes à l’arraché, mais force était restée à la médecine .
Du coup,le pédiatre et l’anesthésiste avaient quasiment passé la journée en salle, sursautant chaque fois que ma co-garde appelait à la rescousse quand le déclenchement prenait du gîte .
Sans trop de bruit,mes troupes de l’unité physiologique avaient tenu le cap,nos bébés étaient arrivés en bon ordre et somnolaient dans les bras de leur mère en attendant de gagner leur chambre .
Le calme était revenu en salle au fur et à mesure que la nuit s’installait.
On avait nettoyé,rangé les salles,vérifié le matériel et poussé un soupir de soulagement en regardant partir la Team Gynéco auréolée de gloire dans le soleil couchant la lumière blafarde des néons du couloir de salle.
On avait profité du calme retrouvé pour pique-niquer super équilibré,chips et poulet froid mayonnaise,café serré pour tenir jusqu’à l’aube  , avec le pédiatre et l’anesthésiste avant qu’ils ne regagnent leurs chambres de garde.
On avait plaisanté comme des vieux soldats enfin au bivouac après une rude journée, en fumant clope sur clope.
On avait dit du mal de Regardez-Moi,c’était facile.
On avait raconté des histoires bêtes, de celles qui vous  plaisent bien à minuit quand vous êtes super-soulagés que finalement aucune baleine de pathologie ne vous ait avalé et que le monde s’en soit tiré.

On s’est dit comme à chaque fois qu’on faisait vraiment un boulot de dingues, assis là dans une pièce sans fenêtre à grignoter des cochonneries pendant que nos enfants dormaient chez nous .
On a raconté des bêtises. Beaucoup.
On a ri.Beaucoup .

Tranquillité,silence régnaient enfin en salle.
Les heures coulaient lentement,je suis repartie vers la routine des suites de couches.Le pédiatre et l’anesthésiste sont remontés dans leurs chambres .
On attendait la relève .

Quand ma co-garde super-énérvée m’a sommée de réveiller ce crétin d’anesthésiste,tu comprends, ça fait un quart d’heure que je l’ai bipé pour une péridurale et il arriiiive pas !
Je me souviens d’avoir regardé la pendule au dessus du bureau où je somnolais vaguement entre deux surveillances de tension et de perfusion.Il était quatre heures et demie,les heures froides que je redoutais le plus,celles où l’éternité semble s’inviter à prendre la garde avec vous.
Quand j’ai frappé à la porte de la chambre il n’a pas répondu .
J’ai agité la poignée pour faire plus de bruit, la porte s’est ouverte.
J’ai réalisé pourquoi l’anesthésiste ne répondait pas à son bip.Il était sur le lit,sa dernière cigarette consumée entièrement lui avait brûlé les doigts .
J’ai fermé la porte, bêtement, pour qu’on ne le dérange pas.
J’ai appelé l’interne de cardio sans paniquer.
J’ai prévenu d’une voix égale ma co-garde que l’anesthésiste ne répondrait plus à aucun appel.
Et je me suis assise dans le couloir, par terre , en pleurant sans pouvoir m’arrêter.
C’est fragile,la vie.
On rit,on raconte des trucs idiots et puis on meurt tout seul,épuisé,dans sa chambre de garde,juste à côté des ses collègues.

QUATRE FOIS QUINZE ANS

 

Depuis le temps que je vous parle de moi, je pourrais un peu changer de sujet.

Vous parler de Papa Plume, le plus chouette Papa de tous les chouettes Papa selon Miss Plume et moi.

Bon, d’accord c’est pas celui que j’ai choisi pour mes renardeaux.

On se ressemble trop, lui et moi.

Pis p’t’être que ça n’aurait pas marché  aussi bien que ça entre nous.

Pis Maman Plume s’est installée dans nos cartables de garnements de la communale – eh oui, on est des vieux routiers d’un temps où  les filles  quittaient les garçons après les petites classes pour ne les retrouver qu’en sixième.

Avec Papa Plume j’ai tout affronté, les fables de La Fontaine et le théorème de Pythagore.

Les « Quousque tandem abutere,infantes, patientia nostra ?» du prof de latin, excédé par nos inventions grammaticales et nos approximatives traductions.

Les vagissements des kangourous sauteurs, oui, oui, ces hordes de joyeux sportifs nous faisant coucou par les fenêtres pendant que nous étions en colle.Bestioles étranges poursuivies dans les couloirs à coup de trilles furibards par le dénommé LesP’titsZoiZeaux, ci-devant surveillant général, virtuose du sifflet à roulette et auteur de la phrase mémorable « moi quand j’en vois un qui fait une bêtise,je siffle ! » qui lui avait valu son surnom.

Les ouragans des discussions au ‘Café des Amis’ où nous avions baby-foot et soda ouverts quand ont poussé nos ailes de contestataires et notre esprit critique.

Jours terribles et houleux où nous nous brouillions à mort pour au moins une heure avant de signer traité de paix et d’amitié éternelle en sanglotant sous les yeux du patron de bistrot attendri.

Les premières manif ,celles qui nous ont vus pâles et tétanisés devant une haie floue et hostile de CRS.

J’ai tenu la main de Papa Plume, il serrait la mienne très fort parce qu’en vrai on était morts de trouille et fiers comme des guerriers victorieux.Pensez donc, à 17 ans , c’était grisant de changer les vieilles lunes contre des libertés  qu’on pensait éternelles .

Trop de moments nous réunissaient, Papa Plume et moi,  pour ne pas réussir à  nous séparer à force de se rappeler tous ces instants partagés. Les mêmes chanteurs à contre-courant de nos pairs, les mêmes indignations ,les mêmes colères.

Je commençais une phrase, il la terminait.

Il sifflait quelques notes et je reprenais à capella.

Il est devenu toubib, moi sage-femme et la vie a continué.

Bref, l’arrivée de Maman Plume a sauvé notre couple d’amis.

Ils se sont mariés, ont attendu et attendu encore devant un berceau vide.

J’ai couru de ci de là , quelques renardeaux sont venus alourdir ma besace d’ado .

Quand je repassais voir Papa Plume, j’apercevais une ombre lorsqu’il regardait les photos de mes héritiers .Mais Maman Plume et Papa Plume ne disaient rien.

Et puis Bébé Plume s’est annoncé, comme un convive qu’on n’espère plus.

Ils n’étaient pas si vieux, à peine plus que trentenaires, Papa Plume et Maman Plume.

Tout se passait bien, Bébé Plume faisait son nid tranquillement.

Je suis venue souvent dans la petite maison que Maman Plume bariolait de joyeuses couleurs pour se sentir comme au pays .

Je n’étais pas loin quand Bébé Plume a pointé le bout de son bec.

Papa Plume et moi on a déchiffré avec angoisse sur son museau la marque du Gromosome.

Alors j’ai dit oui quand Papa Plume m’a demandé d’une petite voix d’être sa marraine.

J’ai dit oui, comme une promesse de  vieux briscard à son copain soldat juste avant la bataille.

Je ne savais pas qu’elle serait si rude pour Papa Plume et Maman Plume, et que l’ennemi prendrait la forme d’une petite bonne femme un peu bizarre, au cœur gros comme tout .

Ce n’est pas moi que les gens dans la rue regardaient avec pitié, quelquefois agacement .Surtout la fois où on est allés au cinéma avec MonCopainChéri de classe et que la dame des tickets ne voulait pas nous laisser entrer parce  que Miss Plume se fichait bien des conventions et bramait sa joie comme un garde-champêtre les nouvelles du village.

Papa Plume n’a rien dit, Maman Plume n’a rien dit.

Moi j’ai reniflé dans mon mouchoir, en poltronne que je suis.On était prêts à reculer, et j’avais déjà honte de moi.

 MonCopainChéri nous a sauvés ce jour là, en se roulant courageusement par terre en hurlant qu’il voulait voir le fiiiiiiiiiiilm jusqu’à ce que le directeur gêné mais compréhensif nous fasse entrer en bout de salle.

Miss Plume a grandi, je la voyais de loin en loin.Je savais bien que Papa Plume et Maman Plume affrontaient bien plus de dragons que Miss Plume n’en dessinait sur ses cahiers.

Je m’éloignai un peu.Par maladresse. Par ignorance. Par impuissance.

C’est pas si facile d’être adulte et d’oublier comment expliquer ce qui vous tortille le cœur .

Mais à chaque fois je revenais à Miss Plume . Je retrouvais le chemin de la petite maison aux joyeuses couleurs.

Papa Plume me disait juste, ça fait un bail, hein ! Et on écoutait des ballades irlandaises pendant que Miss Plume donnait un solo de cuillèrezécasseroles endiablé.Maman Plume nous servait un café d’enfer et la vie continuait .

On ne refaisait plus le monde comme au « Café des Amis », on se contentait de rafistoler celui qui nous emprisonnait dans nos souvenirs.

Celui où Maman Plume et Miss Plume avaient leur place.

Miss Plume est partie l’année dernière, je n’arrive pas à parler d’elle au passé.

Papa Plume veille désormais sur Maman Plume qui tricote son chagrin dans la petite maison silencieuse,un neurone à l’endroit, un neurone à l’envers . Elle ne chante plus qu’à  mi-voix pour ne pas réveiller l’ombre légère de Miss Plume .

Papa Plume me téléphone de temps à autre.On joue à « Tu te souviens? ».

On cafédezamise un petit peu.

Il chantonne « Natacha » ou « La Fanette »

L’espace d’un battement de souvenir, LesPtitsZoziaux menace de nous coller samedi prochain.Le prof de philo se félicite de nous voir aussi attentifs  à boire ses paroles alors que nous attendons juste qu’il perde son dentier.

On parle un peu de Miss Plume,juste quelques mesures légères .

On berce nos peines en se disant qu’elle a su faire   de nous des adultes meilleurs grâce à  Nounours que d’autres regardaient avec gêne.

On a vieilli.

Mais bientôt, dès qu’on aura 17 ans, on se retrouvera au ‘Café des Amis,.

Sûr que le prof de philo et l’aumônier nous auront précédés, Jésus et Marx réunis dans la petite arrière-salle pour nous affûter la comprenotte.

On chantera La butte rouge et  Les cerises de Monsieur Clément .

Pour sûr que ça arrivera.

 

 

 

LE SOUFFLE

Certains sont pleins de bonne volonté mais pas vraiment à l’aise avec les « femmes en couches » ,tu sais !
Certains sont juste maladroits et pas très doués, flûte j’ai fait tomber ma reverdin, tu m’en files une autre,steuplé ?
Certains sont fatigués, énervés, débordés, pourquoi tu m’appelles si elle est pas à complète ?
C’est pas grave, vous rassure la patiente quand Monsieur a fini son tour de rage . Faut bien qu’ils apprennent eux aussi, les internes !
Et puis un jour vous dénichez la perle rare.

Celui qui sait tout sur tout, le major de promo en personne .
Celui qui manie forceps et paire de ciseaux comme un Zeus olympien ses éclairs.
Celui qui vous scotche au pilori pendant un staff parce que comment, si tu avais lu la dernière étude de Blablatruc sur l’accouchement par le siège tu saurais que c’est hyper-dangereux, la voie basse !
Celui que le patron encense et qui est aussi indispensable à la salle de travail que le piment l’est au chili.
Bref, celui que tout le monde admire, mais que vous, vous adorez haïr.

Un jour cependant,l’idole tombe de son piédestal,
Il sort comme une fusée d’une salle d’examen en râlant parce que la patiente étrangère ne comprend rien à son espagnol pourtant parfait.
Là vous vous apercevez en un instant que par chance, le couloir est bondé, que le chef est à portée d’oreilles.
Vous vous laissez dominer par vos vilaines envies de vengeance et vous affirmez d’un ton sans réplique, assez fort pour que toute la maternité soit au courant, que c’est pas étonnant, vu que la patiente en question est brésilienne et que suivant la dernière étude de Blablatruc sur l’Amérique du Sud et ses particularités, aux dernières nouvelles au Brésil, on parle plutôt portugais.
Et vous laissez retomber le soufflé,

MON MANUEL DE GUERILLA ET MOI

Un jour,dans ma librairie Prochel’HôpitalGrandeMater, j’ai trouvé un drôle de bouquin.
En anglais, »Nursing in maternity hospital »
Une rencontre impossible entre une vieille mochasse couverture cartonnée d’un révulsant jaune moutarde – allusion finement mystérieuse au pouvoir du cataplasme de cette petite graine ,quel brillant esprit je fais ! ! et une élève sage-femme un peu endormie à sa sortie de garde.
Enfin,il me semble que le titre c’était ça.
Je ne lisais alors pas mieux l’anglais que le jeune Chaussillon de Jacques Bodouin, si, si, celui-là même dont l’interprétation du célèbre « Apples, apples » réjouit l’inspecteur !
Et je le comprenais encore moins.

Mais bon,revenons à nos bouquins ! Enfin, à ce bouquin pas vraiment attirant ,mais qui m’intriguait grandement . «Maternity », un véritable appeau à sage-femme ! Je l’ai acheté, sans réfléchir .
Dans le métro qui me ramenait chez moi, j’ai essayé d’en percer les arcanes. Je me suis endormie,Par chance,j’allais en bout de ligne.
Mon histoire de cœur avec la bientraitance britannique commençait décidément à petits pas !
Je me suis accrochée, page après page, avec pour compagnons de soirée une grammaire anglaise des plus avenantes et un manuel de vocabulaire ad-hoc !
C’était long,et fastidieux, mais je découvrais une autre façon de penser l’obstétrique, loin du tout médical avec lequel je me colletais à chaque garde un peu plus .

Suivi de grossesse à la baguette, mais Madame, si vous ne suivez pas les prescriptions du médecin,c’est grâââââve,voyons! d’ailleurs voici votre ORDONNANCE!

Consultations en 10 minutes montre en main,toutes à poil dans les cabines, pour sortir le plus dignement possible sous l’œil du conseil de guerre au grand complet .

Cours d’accouchement SANS DOULEUR , mais oui, auxquels les patientes se devaient d’être assidues sous peine d’avoir une mauvaise appréciation de leur accoucheur…

Accouchement ligotée sur une p***** de table aussi dure qu’une pierre tombale, avec un ballet de fantômes masqués  et bottés .
Mais quand même, je n’étais pas sûre de bien traduire,c’était tellement loin de ce que j’apprenais dans ma merveilleuse maternité de pointe .J’ai fini par demander l’aide de mon externe préférée,Dès lors, j’ai avancé très vite .
J’ai égaré depuis ce merveilleux viatique,mais j’en ai appris et retenu beaucoup.
La bienveillance, l’autonomie garantie pour les futures mères qui n’étaient pas de simples « patientes », mais des partenaires dans la relation soignant-soigné.

Qu’elles pouvaient être rebelles,opposantes et que c’était leur droit.

Parce que c’était leur grossesse, leur accouchement.
.
J’ai appris à poser des questions utiles,mais respectueuses .
J’ai appris à n’être qu’un interlocuteur discret, patient et surtout j’ai appris à laisser venir doucement la confiance,sans asséner mes propres vérités médicales sans discussion possible .
J’ai appris à utiliser les bons mots ceux qui ne créent ni peur ni incompréhension.
Bien sûr,je ne suis pas la meilleure sage-femme qui soit .
Quelquefois, je suis fatiguée, énervée, je sais que je me force à un rôle qui me pèse.Je ne suis pas une sage-femme « efficace » comme pouvaient me l’enjoindre mes monitrices à l’école.Hop hop hop, Madame faites ce que je vous ordonne et puis c’est tout ! Je SAIS, moi, j’ai ÉTUDIÉ pour ça, moi, Madame !
Mais quand j’ai passé un bon moment à expliquer que tel examen est important,mais non obligatoire,que non,on est pas OBLIGÉE d’accoucher sous péridurale si on n’a pas envie, quand ma patiente me répond qu’elle va réfléchir, je formule un merci muet à ce manuel qui a traversé ma vie au bon moment.

Je suis une vilaine sage-femme, catégorie  rebelle insolente aurait dit la dragonne qui prétendait faire de nous de bonnes praticiennes autoritaires et omniscientes ,de vraies sages-femmes,quoi !

SOUVENIR SOMBRE

Ahhh,vous êtes restés fidèles !

Moi ,pas.

J’ai rangé tous mes tiroirs, j’ai vidé et nettoyé les trois étagères de l’armoire généreusement allouées par MamanAdministration.

J’ai récupéré tout le fourbi accumulé de ci de là, tasses, photos de nouveaux-nés, bouquins glanés pour me délivrer les notions dont mon petit cerveau de sage-femme a cru bon de s’encombrer au fil du temps afin de rester une bonne professionnelle.

Vade retro, Mauricette et Meriem, Fatou et Otie. Je ne suis plus votre sage-femme.

J’ai relégué dans un coin de ma mémoire le Bibliothécaire,Watson et Sherlock afin de repartir avec un esprit neuf.Vierge de tous ses souvenirs.

Cela ne leur a pas plu.Ils passent leur temps à comploter, à regarder de vieux dossiers, à me chuchoter des images enfouies qui reviennent inopinément à la charge.

Quelquefois en une danse macabre….

Comme ce souvenir d’un matin où en écoutant les infos, je me suis convaincue que l’enfant égorgé par son père, à l’autre bout du département était un des pitchouns dont j’avais suivi la mère. Je reconnaissais chaque détail donné par le journaliste,jusqu’au prénom si caractéristique.

Je revois encore le petit appartement où chaque semaine j’écoutais une jeune femme en larmes me décrire sa vie avec un conjoint jaloux .

Et je revis ce jour où j’ai appelé le SAMU .Elle venait d’avaler une bouteille de vodka et une boîte de somnifères, parce qu’elle voulait en finir avec la violence de son homme et emmener son bébé avec elle pour ne pas le laisser à sa merci.

Même aujourd’hui je ressens la rage qui m’avait saisie lorsqu’il l’avait sortie comme une fleur de la maternité parce que  «  Madame, c’est une manipulatrice ! Son mari est aux petits soins pour elle, il est venu chaque jour.Elle vous a menée en bateau. Contentez vous de suivre sa grossesse et laissez nous faire! »

Pourtant je la croyais lorsqu’elle me répétait les paroles de cet homme -Si tu me quittes,je tuerai le bébé pour qu’il ne te reste rien.

Je la croyais, moi, lorsqu’elle me parlait des gifles,des coups derrière la tête ,des humiliations et des menaces quotidiennes .

J’ai continué à la croire,mais j’ai arrêté de le dire.

J’ai arrêté de sonner l’alarme dans tous les services,j’ai arrêté de lui répéter qu’elle ne devait pas se laisser faire,qu’elle pouvait être protégée.

J’ai lâché.

Le bébé est arrivé,tout est redevenu lisse et tranquille, elle n’a jamais porté plainte .

Nous nous sommes revues deux ou trois fois, elle disait que tout allait bien, que son mari était un très bon père.

Elle, oh elle tiendrait le coup.Pour sa fille.

Ils ont déménagé et j’ai oublié pendant presque deux ans .

Jusqu’à ce matin sinistre où ma collègue m’a dit que finalement j’avais bien évalué le risque.

J’aurais préféré ne pas travailler en PMI, ce jour là.

Parce que évaluer le risque et laisser filer droit dans le mur, c’est très amer comme souvenir.

ET VOTRE PREMIERE GARDE C ‘ ETAIT COMMENT

Mais mais mais !! Je viens de me relire depuis le premier article, et j’ai réalisé que je ne vous ai jamais narré ma toute première garde !!!

Celle qui m’a vue louper …au moins un accouchement ?

Celle qui m’a valu de terminer les plus longues merveilleuses 24 heures de garde de ma fantastique carrière  en larmes et à bout?

Non, je n’ai pas encore osé démolir ma réputation devant vous et ramener mon ego à de justes proportions.

C’est le moment, suivez-moi dans le couloir de la salle de travail.

Je passe devant, parce que c’est quand même moi qui raconte, hein ?,,

Donc, figurez-vous une jeunesse (tout juste 22 ans, héhé ) en blouse rose arpentant comme un seigneur de guerre un superbe champ de bataille : clinique privée adossée au CHU, deux vrais gynéco diplômés, échographiste et biologiste dans la place, des internes pas trop loin..Une ambiance provinciale, certes,mais des méthodes pas si éloignées de MégaVille .

Bon,d’accord, les déclenchements à la quinine, je ne connaissais pas.

Les périnées sans épisiotomie, pas vraiment non plus ! Pfff,qu’est-ce que tu vas bien faire avec tes ciseaux que la nature ne peut pas faire elle même ? m’a dit un jour SuperChef . Et pourtant, c’étaient pas les ciseaux qui nous manquaient, hein, vu le nombre de paires que j’ai pu recevoir en cadeau d’accouchée.Habitude locale et tradition ménagère sans doute!

D’ailleurs, de façon surprenante et à contre-courant de ce que mes monitrices m’avaient fait entrer dans la tête, je n’ai jamais eu à déplorer de complications périnéales ni de déchirures sérieuses tant que j’ai travaillé dans ma petite clinique campagnarde au rythme des bébés.Sûrement que le périnée des champs qu’on laisse s’assouplir tranquillement est moins fragile que le périnée des villes ?

Mais bon,je m’égare. Revenons à nos vaches à cette première garde !

Au début de ma première garde, j’ai eu un morceau de chance,une fois ! comme le brave Jolitorax,des mes lectures d’enfant. Parce que j’avais beau être née à au bas mot 10 lieues de la charmante préfecture où j’officiais désormais pas loin, j’étais en terre étrangère.Et la salle de travail inoccupée me permettait de prendre quelques marques avant le grand saut.

Ici, pas de problèmes de toilettes à faire au jet rotatif récalcitrant bock, les accouchées détestaient ça.Et moi donc, comme je les ai délaissés avec joie, cet indomptable tuyau sournois, cette eau toujours trop froide, ce misérable instrument dignes des temps obscurs !!! Un petit coup d’œil, une main autorisée tout juste à masser un peu le ventre et hop, un regard vous invitait à sortir vite parce que les visites arrivaient.

Certes, j’avais fait un pansement de césarienne, ou peut-être deux, le matin en arrivant en garde. Avec papotages sur MégaVille, les nouvelles vont vite dans ces cas-là. Je crois me souvenir m’être sentie plus guide touristique que sage-femme, mais c’était plaisant.

En fin de matinée, quand ils ont fait leur apparition, serrés l’un contre l’autre à la sortie de l’ascenseur, je les ai accueillis avec enthousiasme .

Mes premiers clients futurs parents,pour moi toute seule !!!

Pas de deuxième année empressée avidement autour de nous. « Dis,c’est une primi ? Tu me la laisses,hein, dis ? J’ai jamais fait encore,dis !!»

Pas de sage-femme suspicieuse pour mettre en doute mon examen. « Et son col, vous ne le trouvez pas un peu rigide,là ? Et la tête,elle est encore un peu haute,non ? »

Pas d’interne en vue à la recherche d’un p’tit bidule pathologique pour compléter sa formation « Dis,elle a eu une pelvimétrie ? Parce que je trouve que sa hauteur utérine,hein ! Mais bon,c’est toi qui vois ! »

Nan,j’étais sûre de moi.

Contractions OK ? Oui,M’dame.

Dilatation commencée? Trois centimètres,oui oui, Mdame ! Col tout souple et bien effacé

Présentation engagée ? Oui,ça descend bien pendant la contraction,M’dame !

Foetus bien positionné ? Oui,règlementairement en occipito gauche antérieure,M’dame !

Parfait, je reviens dans un petit moment.

J’ai installé mon jeune couple en chambre, je leur ai bien expliqué où était la sonnette, et je suis allée vaquer.

Je suis revenue après une heure,parce que je m’étonnais de ne pas avoir d’appel.

Tout va bien ?

Oui, contractions toutes les 5 minutes,non pas trop mal,j’ai suivi les cours, bébé en forme.Déception,le col s’en tient à ses 3 centimètres.Bon, un peu de patience, je reviens dans une petite heure.

Trois fois encore j’ai fait mon petit tour de piste.Rien, pas l’ombre d’un frémissement dans la dilatation.Un col imperturbable fixé à 3 malgré la bonne volonté des participants, utérus et bébé en tête.

John Wayne passé faire coucou conseille un coup de pouce médicamenteux.J’obtempère mais mon fabuleux cocktail, LargaDolo puis ocytociques pour les plus anciens, pourtant réputé à l’époque dans toutes les salles de travail ne réussit pas à convaincre ce foutu col récalcitrant Trois centimètres semblait être son maximum .

J’ai tout essayé,Votre Honneur,je le jure!

J’ai fait bouger la brave petite patiente,j’ai appelé à la rescousse tous les saints pharmaceutiques que je connaissais (heu, pas tant que ça en réalité), malgré toute la bonne volonté et le courage de mes troupes de la future mère et de l’enfant, rien n’y fit.

La mort dans l’âme je suis allée jeter mon tablier de caoutchouc déposer les armes aux pieds de Jonh Wayne dans la soirée.Mon communiqué de capitulation était des plus laconiques.

Col centré souple, dilatation bloquée à 3 depuis plus de cinq heures.

John Wayne sortit son bistouri, sauva ma réputation au final en déclarant qu’il avait déjà vu ça plusieurs fois,que c’était juste une épreuve du travail non concluante,tout simplement!

Mais j’étais vexée. Toute imprégnée de mes cours et auréolée de mon diplôme,je n’avais pas réussi à vaincre,pffff . Mon degré de dépit était proportionnel au nombre d’ampoules de médicaments que j’ai rageusement jetées ensuite.

Heureusement,les parents ont été adorables, ils ont jugé que je m’étais bien décarcassée pour eux.et que je méritais ma paire de ciseaux,mes dragées dans une jolie tasse et ma bouteille de bulles .

Baptême du feu et grande claque pour mon ego, c’est ça aussi le métier.

Ca calme pour la suite

 

LA SOLITUDE DE LA SAGE-FEMME DE FOND

Petite consultation de soirée,version PMI.
C’est à dire qu’il est dans les 19 heures.
Depuis le début de l’après-midi, je caresse des bedons pour décrire comment le piou-piou est installé dans son studio à location limitée, je console des Mauricette éplorées parce que Johnny vient encore de perdre son boulot. Je parlemente avec Cindy parce que cette dixième cigarette quotidienne, elle serait mieux dans le cendrier.
Me reste juste une patiente à voir,Mariamou.Elle vient régulièrement me voir.
Presque tous les deux ans en fait, parce que Monsieur Mariamou est très puissant en amour. Enfin c’est ce qu’elle dit .
Elle a essayé, un petit peu, pour me faire plaisir je crois, un petit bonbon magique qui permettrait à Monsieur Mariamou d’être puissant chaque fois qu’il revient du Pays-de-Mariamou sans risque d’augmenter la famille.encore une fois,
Depuis qu’elle vient me voir, le compteur est à 6.
Elle est magnifique, Mariamou ; toujours vêtue avec soin, parfumée et souriante,

Dans son pays,elle marcherait au soleil en allant au marché, elle s’occuperait des champs et des enfants, en riant avec ses sœurs et ses amies.
Ici, elle marche la nuit dans les couloirs sinistres du métro pour aller faire « le ménaze » dans des bureaux déserts, elle pousse son lourd chariot et vide nos poubelles,
Quand elle entre,elle s’assied toujours avec majesté et me tend l’enveloppe des résultats d’examens prescrits…Ou pas, selon son humeur.
Nous parlons un peu, beaucoup .. Ou pas, selon ses envies.
Des enfants, du mari qu’elle n’ a pas vraiment choisi, mais dont elle entend bien régir un minimum la vie.
De l’enfant qui pousse dans son ventre et qu’elle attend mi-résignée,mi-satisfaite.
Elle m’apprend quelques mots et se moque gentiment quand je m’essaie aux claquements de langue .J’aime bien baragouiner,mon bagage linguistique est constellé de petits papillons bambara, arabes, portugais et même serbes ou chinois !
Quand elle estime que nous avons assez bavardé, elle s’installe derechef sur la table d’examen, emballée dans son boubou dont elle écarte les pans. Souvent je me contente de palper son ventre pour « dire bonjour à l’enfant » parce qu’elle n’aime pas que je prenne le chemin du mari.Sauf si je lui explique que je dois vérifier pourquoi son ventre est tendu .

Pas si souvent en fait.Nous avons de la chance,toutes les deux.
Mais aujourd’hui, notre bonne étoile est aux abonnés absents .Quand je commence à écouter le jeune cœur de 18 semaines,même nos oreilles ont du mal à suivre, le rythme est voisin des 200 battements par minute.
Je panique un peu, Mariamou comprend vite que rien n’est comme d’habitude …
19heures 30.Un petit cœur d’à peine 3 mois et demi qui bat la chamade , une sage-femme prise au dépourvu .
A l’aide !!! Un appel pressant à la mater .
Premier interlocuteur, l’interne qui me propose gentiment d’ignorer le problème,parce que à 18 semaines,enfin qu’est ce qui m’a pris d’écouter les bruits du cœur ? Et qu’il ne peut rien,vu que manifestement ce n’est pas une urgence !!
Mignon,l’interne ! Je décide de passer en mode agressif et réclame à cor et à cris le chef de garde . Mon diplôme pour une conduite à tenir ! Pitié,juste une petite conduite à tenir pour une pauvre petite sage-femme de PMI !!!
Le chef m’écoute,c’est une gynéco que je connais déjà . Elle me demande si je pense à une TSV . Un instant ,mon cerveau en pleine déroute me suggère ToucherSansVisibilité, ce qui est somme toute normal dans l’exercice de la profession. Avant que je n’explose en pleine conversation, un neurone me souffle qu’elle doit parler de tachycardie supra ventriculaire,et je bafouille un vague assentiment.
Dieu merci, la chef est réactive et nous trouve en à peine 15 minutes un rendez-vous rapide dans le service adapté de MaxiVille. Me reste à expliquer à Mariamou et à MariDeMariamou prévenu par téléphone que l’enfant a un petit souci de santé et que le spécialiste de l’hôpital les recevra très vite . Pour essayer de le soigner avant même sa naissance si c’est possible.
Mariamou se sent obligée de me consoler.
« Tu sais,femme-saze, c’est pas ta faute pour celui-là.Peut-être c’est la volonté de Dieu que sa route ne soit pas la nôtre. C’est pas ta faute et ze t’aime bien parce que tu es trop zentille de t’occuper de moi »
Elle me quitte en m’embrassant, dans un puissant sillage de noix de coco et d’épices.
C’est pas toujours facile,quand même, de trouver le bon interlocuteur quand une pathologie juste casse- pieds parce que vrai,c’est pas une urgence mais y a des trucs à faire, vous rend visite, un soir, à l’improviste.
PS  dès le lendemain,un traitement adapté a été mis en place par le spécialiste de MaxiVille.
Enfant 7 et son cœur ont poussé sans problèmes dans le ventre de Mariamou et ont fait connaissance avec les aînés quelques mois plus tard en pleine forme.
Mariamou et MariDeMariamou sont passés voir la femme-saze pour le lui dire .

J’ai augmenté ma collection de bracelets en perles et j’ai collé un nouveau mot sur la malle aux souvenirs,
Juru,la dette

BIEN-PENSANT , MAL-FAISANT

Bon,je suis sage-femme, vous l’avez compris, mais quelquefois ,je me souviens qu’avant tout je suis un être humain.

Et je fais de drôles de choses,dont je ne me croyais pas capable.

Et j’en suis fière,alors je vous les raconte.

Régulièrement,notre vénéré employeur nous permet d’aller à Maxiville ou à VilleSurPlage quand il est généreux pour compléter notre formation. Il est lucide, notre employeur, il sait bien que tous les séminaires qu’il organise sur le management, la conduite de réunions à l’aide de Power-Point , les subtilités de  l’aménagement territorial, c’est bien joli, mais c’est pas notre tasse de thé, à nous ses fourmis médicales .

Alors il autorise des absences, il cagnotte même pour nos petits voyages-qui-forment-les-bons-professionnels-au-service-de-la-collectivité, repos,vous pouvez fumer !

Pas tous les ans,hein,et pas tout le monde en même temps s’il vous plaît, Messieurs et surtout Mesdames vu la sur-représentation féminine dans les effectifs,n’exagérons pas,et pas trop loin quand même .

Or donc,par un grand froid d’hiver,je bénéficiais d’une petite remise à niveau à GrandeMater, notre usine à pioupious en pointe sur les vilaines pathologies du placenta.

Trois jours de crapahute forcée dans les transports démocratiques de MaxiVille, en même temps que la migration quotidienne de mes malheureux frères et sœurs de combat, qui eux font cela tout au long de l’année, pfiou les valeureux !!

Ce soir-là,ma motivation de sardine compressée était au plus bas et je me suis réjouie de me trouver un espace presque au bout du wagon,une inespérée banquette inoccupée.

Trente secondes plus tard,je connaissais la raison de ce miracle. Un jeune homme, presqu’encore enfant et son chien serrés l’un contre l’autre, à même le sol. Sur son trente -et- un,le chien ! Brossé, lavé, un chic foulard autour du cou en guise de collier . Tout sage, le chien ! Le jeune homme, moins. Un peu agité, un peu odorant, il marmonnait l’histoire de sa vie à la bestiole attentive. Les années de foyer enfance,le retour chez son paternel à la main lourde et au gosier si léger,la dernière bagarre et les adieux du charmant papa « fous le camp, t’as 18 ans et tu te démerdes ! » en guise de viatique.

A vrai dire, il puait autant qu’un container à ordures, le brave garçon . Crasse, alcool et misère, la trinité des sans-logis . Je n’aime pas plus que ça,mais je sais combien elle vous englue et vous cajole cette horrible odeur,Elle vous appartient, elle vous tient compagnie dans la rue quand les bien-pensants se détournent.

Je n’ai pas bougé,je l’écoutais monologuer son histoire, ses meurtrissures et ses désillusions à son chien . L’hiver, toute la journée pour avoir chaud, pour se sentir l’illusion de vivre,ils tournaient tous les deux dans le métro, sans ticket, sans but et sans espoir.

C’était compter sans les braves gens autour de nous, les chics bourgeoises en manteau de fourrure – dame, faut se couvrir pour faire les magasins- les joyeux trentenaires cravatés et attache-casés assis sur le bout des fesses pour manifester leur désapprobation .

J’entendais les commentaires qui bruissaient crescendo . Et comment,ces gens là ! c’est scandaleux . Il faudrait faire quelque chose,c’est honteux, Madame !! Ils ne pensent qu’ à boire ,c’est le rebut de la société, Monsieur !

Le chien écoutait, il connaissait les nuits froides, les nuits sans sommeil , les nuits passées à marcher le ventre vide quand il n’y avait plus de lits d’accueil dans les foyers. Le chien la connaissait lui, cette peur qui  ne vous quitte jamais, la peur de mourir tout seul sur un bout de trottoir comme le déchet que votre père a reconnu en vous…

J’hésitais, je tripotais encore mon porte-monnaie quand les contrôleurs sont montés dans la rame. Ils ont commencé à vérifier les tickets.

Le charmant couple installé juste derrière moi se félicitait de leur présence . Enfin, ils allaient nous débarrasser de ce répugnant parasite puant .

Ils approchaient ..

Ils avaient repéré l’intrus.

Soupirs d’aise de mes voisins.

Une colère Donquichottesque m’a saisie, alors que le contrôleur passait .Je lui ai tendu mon billet en lui montrant du menton le garçon affalé . J’avais le sentiment de soulever au moins une montagne,de traverser une ligne de feu, que-sais-je.

Une héroïne de roman au moins juste avec ce petit bout de carton.

Un monseigneur Myriel en jupe et talons plats tenant tête à la maréchaussée !

Les hyènes dans mon dos ricanaient et chuchotaient.

J’ai vu en me levant la belle croix en or qui tressautait sur le poitrail de la bonne dame outragée.je lui ai dit qu’elle ferait mieux de la retourner,sa croix,parce qu’elle  avait déjà assez vu de bêtise et de méchanceté.Elle a arrondi la bouche  de surprise.

Le contrôleur m’a toisée en souriant, il a soigneusement examiné mon billet.

Avec un clin d’œil il me l’ a rendu.

Avec un clin d’œil il a sorti un coupon de sa poche et l’a glissé dans le foulard du chien .

A l’arrêt suivant,ils sont descendus,les contrôleurs sympa.

Le chien et son frère de rue  sont descendus aussi ,avec un vague geste d’adieu vers moi.

Fini, ma carrière de mère Térésa et mon long parcours de sacrifice !

Mais qu’est ce que je me sentais bien quand je suis arrivée chez moi ..

VALSE TRISTE

Aujourd’hui,j’avais envie d’écrire un petit billet drôle,une bulle légère de ma vie de sage-femme.

J’ai essayé.Vraiment ..

Mais je n’y arrive pas.J’ai beau choisir quelques souvenirs amusants et les tourner dans tous les sens,le fil se dilue,se transforme subtilement en volutes tristes que je n’arrive pas à dissiper….

Un de mes premiers stages en chirurgie orthopédique avec ma copine V. Une chambre seule,un lit à matelas d’eau pour supporter le plus doucement possible une ombre dévorée par le cancer.Chaque matin de la semaine,nous faisions la toilette d’un corps quasi immobile,dont seuls les yeux restaient vifs et agiles,suivant tous nos mouvements.Nous allions le plus doucement possible en racontant les mille et unes petites aventures de notre vie.

Pour vous, notre malade..Le café pris à toute vitesse parce que je m’étais réveillée en retard….. Les chaussettes dépareillées de V ,un lendemain de garde.. Les petits cailloux du square voisin que vous faisiez glisser d’une paume à l’autre … La pluie tombant sur les troènes de l’hôpital,tiens je vous ai cueilli une petite branche pour que vous en respiriez le parfum douceâtre..V…vous a apporté une part de la sublime tcheureg de sa Mounette…Et puis,Madame, comme vous avez été prof de latin-grec,je vais vous réciter les chants de l’Odyssée que mon prof nous faisait apprendre…

Πάππα φίλ᾽, οὐκ ἂν δή μοι ἐφοπλίσσειας ἀπήνην
ὑψηλὴν ἐύκυκλον, ἵνα κλυτὰ εἵματ᾽ ἄγωμαι
ἐς ποταμὸν πλυνέουσα, τά μοι ῥερυπωμένα κεῖται

 Je m’en souviens comme si c’était hier Elle est morte un matin,sans bruit, pendant la toilette…D’un souffle elle n’était plus là,tandis que V. s’obstinait à rincer un bras inerte,C’était donc aussi simple que cela, mourir ? Respirer ,respirer encore,et soudain nous laisser là, en larmes et désemparées ? Les infirmiers sont venus,ils ont pris le relais et ont envoyé les petites Roses éplorées à la cafétéria avec un externe compatissant. Quand nous sommes revenues,la chambre était vide. Propre, briquée et vide..

C’était notre première vraie rencontre avec la mort,et pas la dernière.

Je me souviens de cette jeune femme rieuse que nous étions en train de transférer dans une chambre particulière le lendemain de sa césarienne. Elle a juste eu le temps de plaisanter sur le nombre de sacs que je trimballais derrière son brancard avant qu’une vilaine embolie pulmonaire ne signe la fin de partie pour elle malgré tous les efforts du chef venu à la rescousse.

Je me souviens de cette autre dont la vie filait goutte à goutte en une inextinguible hémorragie, et dont le seul souci était de savoir si sa fille allait bien,elle qui nous répétait  au moins je laisse quelque chose de beau derrière moi.

Je me souviens de ma camarade de promo sanglotant dans le couloir de la salle de travail parce que le pédiatre avait donné le signal d’arrêt de la réanimation pour un tout petit bonhomme ..

Je me souviens de la sage-femme m’apprenant à tailler tant bien que mal dans les champs du bloc un semblant de brassière et de couche, vous comprenez,petite Rose,ce seront les seuls vêtements de toute leur vie ,c’est notre devoir de les habiller avant de les descendre à la morgue..

Je revois les petits fantômes dans leurs couveuses,les trop petits,les trop faibles, ceux qui arrêtaient de lutter, ceux dont je caressais une dernière fois les minuscules doigts tout en débranchant les appareils qui nous avaient donné l’illusion de pouvoir faire quelque chose pour eux..

Aujourd’hui,je voulais juste dire que je suis aussi faite de ces souvenirs -là .Alors je vous les offre,même s’ils sont tristes.

PETIT A PETIT LA SAGE-FEMME SE CONSTRUIT

Sans vouloir me vanter,comme sage-femme, je me trouvais plutôt dégourdie quand j’ai débuté.J’ai bien tout potassé pendant mes études,j’ai lu attentivement les manuels, j’ai pris des notes et j’ai fait des fiches.

Très important,les fiches.

Une couleur par matière pour s’y retrouver aisément,si si, j’ai tenté des mariages hasardeux pour les faire entrer dans ma classification personnelle.Genre fiche rose pour la pédiatrie,verte pour la neurologie,Sauf que j’ai dû rajouter des pastilles de couleurs pour dire que,bon,ça c’était de la neurologie pédiatrique,,mais que je la mettais sur la fiche verte avec une gommette rose pour montrer que j’avais bien compris que c’était pas du tout pareil,le cerveau version mini,et le méga cortex adulte capable de fonctionner à plein.Et ainsi de suite,un vaste jeu des 7 familles de la grossesse et de l’accouchement tels qu’ils étaient figés dans mes gros bouquins et mes fiches multicolores.

Et ça a marché,Je connaissais mes codes couleurs sur le bout du doigtier. Mes fiches n’avaient plus aucun secret pour moi.

J’ai eu mon diplôme tout beau tout neuf.J’ai commencé à appliquer ce que mes chers enseignants avaient martelé à leurs ouailles attentives.

En vrai j’ai commencé à tricher avec mes fiches,surtout celles qui concernaient la grossesse et l’accouchement normaux.A oublier les règles et lois de l’accouchement hospitalier.Faut dire que Super-Chef et John Wayne étaient passés par là.Quelques solides dictons et proverbes obstétricaux plus loin, je naviguais plutôt confortablement dans mon rôle de sentinelle de la physiologie,je prenais de l’assurance et c’était bien.

Et puis,patatras me tombe dessus la mission suicide que je n’attendais pas.Les travaux pratiques appliqués à ma personne.La grossesse de la sage-femme !!!

L’angoisse s’est installée en moi ,une farandole de pathologies suggérées par mes petites fiches revenues en force . Même Pétoches ,le plus précautionneux des gynécos,que j’avais bien entendu choisi comme entraîneur personnel, était dépassé par mes trouvailles quasi-hebdomadaires.Les mois ont passés, j’ai rangé mes fiches au fur et à mesure, puisqu’il ne m’arrivait rien,ouf !

Et puis j’ai survécu. J’ai accouché à terme.Fiston Premier m’a juste fait cadeau d’une petite présentation bizarroïde à laquelle,ô surprise je n’avais pas pensé.

De cette période j’ai retenu que les mots les plus anodins prononcés par un professionnel distrait vous ouvrent les portes de l’enfer, parce qu’ils tournent en boucle dans votre tête.

Qu’une minute d’attention qui vous est consacrée,un geste prévenant pour vous éviter la gêne valent mieux que les explications les plus rationnelles et péremptoires,

J’ai retenu que la grossesse et l’accouchement ne se mettent en fiches que dans la tête de ceux qui ne sont pas très à l’aise dans le soin et l’humanité, ceux qui ne savent pas juste s’asseoir à côté et prendre la main d’autrui.

J’ai ensuite complété ma formation de mère.Difficilement.

Fiston Premier était pourtant d’un calme à toute épreuve.

Le ventre plein,l’âme paisible,il s’est montré d’un imperturbable courage pour m’apprendre mon nouveau job.Sans fiches,avec comme mentor une sage-femme géniale dont le savoir et la sérénité m’ont permis de mener un allaitement fort long pour l’époque,puisque Fiston premier a eu le bon goût d’attendre de savoir parler pour m’avertir d’un solennel « Moi ,trop grand!Fini les lolos ! » que l’heure du sevrage avait sonné !

J’ai eu aussi la chance de fréquenter un pédiatre qui a su très tôt me rassurer lorsque je sanglotais dans son bureau que je n’arriverais pas à être une bonne mère avec un bébé d’à peine trois semaines dans les bras. Fiston Premier et lui se sont contemplés un bon moment.Fiston avait ce regard très concentré et sérieux des très jeunes bébés.Le pédiatre lui a tiré la langue,Fiston a laissé passer un petit bout de la sienne en réponse. Le pédiatre lui a demandé si je lui convenais comme mère,parce qu’il allait devoir faire avec.Fiston a fait une drôle de grimace trop mignonne. Alors le pédiatre m’a dit en riant que Fiston en savait plus que moi question parent idéal, que j’apprendrais bien mieux en le regardant lui qu’en potassant tous les bouquins du monde.

Une nouvelle découverte ! Être parents,c’était le genre de tempête permanente à affronter avec un équipage guère plus éprouvé que toi,mais plein de bonne volonté,tout disposé à suivre son capitaine et à louvoyer en le guidant au travers des écueils .

Depuis,j’ai embarqué encore trois fois,avec des moussaillons différents,puisque Fiston Premier a été rejoint par N°2,spécialiste du dressage de parents,champion dès trois ans des aphorismes du style « quand l’enfant le veut vraiment,il faut qu’il insiste jusqu’à ce que la maman craque »

N°3 quant à elle maniait en jeune renarde aux dents aiguisées la petite phrase perfide ; lorsque je la contrariais,d’un définitif «même qu’un jour tu seras vieille et moche » elle me renvoyait à l’idée qu’un jour,elle serait à son tour maître à bord .De quoi relativiser sur l’essentiel à transmettre !

Quant au p’tit dernier,celui qui clôt le dossier maternité puisqu’il faut bien passer à autre chose, il allie flegme et fermeté, c’est en quelque sorte mon bâton de maréchal.Il se débrouille bien pour me rappeler que les donneurs de conseils,les Moi-à-ta-place, les idéologues de l’éducation qui à coup de il faut vous devez faire comme je le dis font encore beaucoup de dégâts.

Je ne suis pas mécontente au fond d’avoir su ne pas les entendre,ceux-là.Juste parce que sur ma route par chance j’ai croisé des professionnels respectueux .