Archives pour la catégorie dis, tante Rose, une histoire de quand tu étais petite

LA VIE RÊVÉE

J’ai refermé la porte derrière elle.

Je me suis écroulée sur la chaise où elle était assise il y a quelques instants encore

Je regarde sans le voir le mur moche et délavé de la salle d’examen en me demandant ce qu’elle pouvait bien lui trouver,à ce mur.Les yeux tournés vers sa géhenne personnelle,celle qui colle à ses semelles,celle qu’elle a emportée de ce pays lointain en même temps que les souvenirs horribles dont elle a livré quelques bribes.

J’ai encore des dossiers sur le bureau,des femmes enceintes à voir,à accompagner.

Pas le moment de se laisser envahir.

Je me lève pour appeler la patiente suivante après une dernier regard au mur impassible.

Elle est repartie vers le froid,vers la solitude et les errements d’une vie de migrante perdue dans un pays inconnu et inhospitalier.Pas d’hébergement,pas de main secourable pour ce soir.

Demain peut-être avec un peu de chance,une chambre d’hôtel,un repas chaud,un peu de répit.

Elle a un peu moins faim,je lui ai donné les derniers biscuits de la boîte de Tchoutchangpotche.Mais la faim reviendra.

Elle a un peu moins froid,je lui ai fait un thé bien sucré.Mais le froid reviendra.

Elle est un peu moins triste,je lui ai donné quelques vêtements pour le petit bonhomme qui grandit dans son ventre et une couverture pour elle.Mais le chagrin reviendra

Elle a un peu moins peur,parce qu’à l’hôpital personne ne lui a demandé ses papiers ni son titre de séjour.Mais la peur reviendra.

S’il te plaît Sainte Rita ,veille à ce que la patiente suivante n’aie ni faim ni froid……

LE COUSCOUS DE NOEL

Cher ou chère Rose (dans le doute je reste prudente)

Bientôt je serai une ex-sage-femme de PMI.

Pendant plus de 35 ans j’aurai été sage-femme de PMI.

Un boulot pas bien drôle (même si on rit beaucoup)

Un boulot pas bien gratifiant (même si on prend des risques)

Un boulot pas bien considéré par les chères collègues qui elles se nourrissent à l’adrénaline de la salle de travail.En sauvant le monde à chaque accouchement tandis que toi tu rames juste (et rarement en cadence ) pour que le petit bout qui vient de pointer son museau ait une enfance protégée et heureuse ,si possible dans les bras de sa mère épuisée mais triomphante.

Ou pas.

Comme tu vas me succéder (et survivre au baptême du feu du premier placement de nouveau-né,je l’espère)je vais te raconter une belle histoire de Noël un peu avant l’heure.

Imagine toi dans une famille bric-broc.Des enfants en veux-tu en voilà ,un peu cabossés déjà par la vie(et la main agile de leur papounet). Pas vraiment délinquants,juste un peu chats sauvages sur les bords.

Des grands ,des petits

Des filles ,des gars

Une mère qui se résout ,comme on dans les romans à 2 sous,à donner la vie une ènième fois .Dans son cas,les méchantes âmes auraient dit vendre plutôt que donner,parce que ces familles-là,ça vit des allocations,même que ça fait des mômes que pour ça,j’vous dis !

Bref la vie rêvée des anges de l’aide sociale à l’enfance,ceux qui ont les ailes rognées dès le berceau par la misère et l’infortune.

Tout doucement le berceau du futur nouveau-né dérive lentement vers le bureau du juge pour enfants.

La sage-femme de PMI le sait ;avec sa collègue éducatrice elle essaie de donner un semblant de chance à cette famille si attachante( si si) mais complètement barge,où les petits de 6-7 ans habillent les 3 ans pour les emmener à l’école.Où les grands de 12-13 ans font les courses ou la lessive au lieu de faire leurs devoirs.

Bref tout se met inexorablement en place pour un désastre annoncé.

L’éducatrice et la sage-femme ne renoncent pas.Elles ont une mission,protéger les innocents( les veuves on s’en fout,faut pas pousser)

Elles veillent à être rigoureuses sans être sévères,à inspirer confiance sans être trop familières.C’est le boulot,pas question de laisser les sentiments gouverner.

Ça cahine,ça cahote vaille que vaille jusqu’à ce mois de décembre où la sage-femme décide de véhiculer la mère de famille jusqu’au centre commercial pour faire une bonne fois pour toutes les fameuses courses que gèrent les môminets d’habitude .

Le caddie se remplit(pas trop,on n’est pas si riches que ça). On papote repas…fin d’année…cadeaux…Et soudain dans un souffle une confidence qui fait tout basculer:j’aimerais cuisiner un vrai grand couscous avec plein de bonnes choses comme ma mère faisait quand on était petits,pour faire comme si on était heureux.Mais je peux pas,c’est trop cher.C’est dur la vie,madame Sage-Femme .

Au retour la sage-femme cogite.Elle alerte sa collègue l’éducatrice et ensemble elles décident de franchir la ligne professionnelle qui les sépare des familles qu’elles assistent.Bon sans rien dire aux chefs,pas trop téméraires quand même.

Les voilà parties attendrir le patron du restaurant où les joyeux travailleurs se ravitaillent.

Les voilà lancées dans une course aux jouets pour laquelle elles osent contacter un gérant de magasin.

Et ça marche !!!

La famille peut déguster son couscous de Noël,le Père Noël n’oubliera personne cette année .

La sage-femme et l’éducatrice font le dos rond en espérant que rien ne se saura,parce que c’est pas du tout professionnel ce mic-mac de bons sentiments.

Noël passe ,PetitFrère arrive et avec lui les vilaines aventures des enfants placés.Un déchirement pour toute la fratrie.

D’autres professionnels gèrent la vie des môminets ;la sage-femme et l’éducatrice passent à autre chose (enfin à d’autres dossiers).

Bientôt juste des souvenirs,des noms,des prénoms.Puis l’oubli…

Et puis des années plus tard dans le bureau de la sage-femme,consultation pour une jeune femme enceinte,venue avec sa mère .Une vague réminiscence ,des bribes qui reviennent jusqu’à ce que la plus âgée juste avant de quitter le bureau dise doucement: « Cette année,le couscous c’est moi qui vous l’offre,si vous voulez bien ! »

Tout n’avait pas été facile .Les enfants avaient grandi,certains au loin,certains revenus de placement.PetitFrère était resté longtemps en famille d’accueil.Une vie hachée et pas vraiment sereine.Mais tous les ans,la mère racontait l’histoire du couscous de Noël ,de la sage-femme et de l’éducatrice .

Et je peux te dire,Rose,que cela vaut toutes les médailles du monde !

CHAT SAUVAGE

Elle entre en trainant les pieds et s’affale sur la chaise devant le bureau.
Elle est trop tout.
Trop jeune,trop maquillée,trop agressive.
Trop seule.
Grandie trop vite.Elle sait tout de toute façon,et moi je la saoule avec mes recommandations.
Ne pas fumer. Ah ouais mais sa mère a bien fumé,elle!
Ne pas boire. Pis comment je peux penser qu’elle boit d’abord !Elle est pas alcoolique,hein !
Continuer à aller au collège où tout est organisé pour ne pas perdre pied,pour ne pas rester seule toute la journée. D’toute façon,les profs la saoulent,tout la saoule.Tout ça ça sert à rien.
Préparer l’arrivée d’un bébé dont je me demande quelle place elle va savoir lui faire dans sa vie .D’toute façon elle a droit à des sous et à des tas de trucs pour ça.Elle le sait, ses copines le lui ont dit.Même un appart si elle veut.
Je fais mon travail,tant bien que mal.Je n’ai pas trop  envie de faire des efforts pour ce chat sauvage qui me regarde à peine et répond de mauvaise grâce à mes questions .
Nan,elle a mal nulle part.
Nan,elle n’a besoin de rien.
Ouais,il bouge bien,surtout quand elle regarde des films d’horreur.C’est son truc,les films d’horreur.
Elle passe toutes ses nuits à en regarder,c’est trop bien.
Je rédige mes ordonnances,mes prescriptions..Pfffffff tous vos examens là ,ça me saoule,ça sert à rien.
Grrrrrrr un « Pourquoi venez vous me voir ? Si je comprend bien je ne sers à rien non plus ! »
Je n’ai pas pu le retenir, celui là !
Elle se marre .Parce que j’aime bien vous saouler moi aussi .C’est quand que je reviens vous voir ?

Le chat sauvage sort du bureau et rejoint son éducateur dans la salle d’attente.C’est bon,on peut y aller,on a fini.Pis j’ai faim!J’ai envie d’un MacDo,d’abord.

L’éducateur soupire.Elle le saoule.Mais il est comme moi,il fait son travail.

Tous les jours.

 

 

QUAND JE SERAI LOIN

J’ai revu Papa Plume.

Je veux dire on s’est vraiment retrouvés comme autrefois à discuter ferme dans une salle de café.
Sans Maman Plume murée dans son cachot de mémoire depuis que Miss Plume est morte.

Ce n’était pas le Cafédézamis de notre jeunesse,il a fermé il y a déjà longtemps.
Le patron a rejoint l’aumônier et le prof de philo de l’autre côté de nos souvenirs.
Ce n’est pas plus mal,on aurait eu l’air bête,Papa Plume et moi à jouer encore au babyfoot à nos âges.
On a fait un tournoi de «Tu te souviens de Unetelle? Mais si la prof d’histoire qui nous racontait les volées de cloches de l’armistice de 1918 et le père dont elle a vainement guetté des jours durant les pas dans l’escalier.»
«Et Machin le prof de maths qui promenait dans le monde logique de Lewis Carroll nos esprits de littéraires brouillés avec Pythagore et Euclide….»
«Et encore Truc,le prof de grec et ses muses dionysiaques…Le sifflet magique de Ptitzoizos rythmant nos déambulations graves pendant les récrés»
J’ai gagné la joute,Papa Plume était distrait.Tout fatigué et meurtri.
Au quatrième café, il a pris un air grave.
Il m’a redonné ce surnom que j’avais oublié.
Quand la prof de français chahutée perdait tout contrôle et prétendait envoyer même les absents chez le grand chef de bahut.
Quand le prof de philo me faisait changer de place dans la classe d’un Mademoiselle-La-Raisonneuse,allez donc aiguiser le cerveau de vos condisciples plutôt que de papoter avec votre alter ego.
Quand je lui donnais du Saint Augustin.
«Socrate, j’aurais pu au moins te demander en mariage à ce moment là,non?»
J’ai pffffuté bêtement.
J’aurais dit non de toute manière.D’ailleurs j’ai bien peur d’avoir dit non.
En ce temps là je voulais garder cet oiseau-là sur mon épaule.


Papa Plume a soupiré,il a ajouté
«C’est un peu con une déclaration avec 40 ans de retard,ça fait vraiment réchauffé.»
Du coup j’ai repffffuté que effectivement il y avait prescription, mais que d’ici une centaine d’années je changerais sans doute d’avis.
Il n’a pas vraiment souri.
Moi non plus.
Il m’a dit que pour Noël il allait offrir à Maman Plume un voyage en Suisse,un long voyage tranquille et serein,qu’il m’enverrait une carte postale de là-bas quand le moment serait venu.

Il a soufflé.
«Quand tu l’auras reçue, quand je serai loin,Socrate,tu viendras me rejoindre au Cafédézamis,j’espère.»

Alors j’ai compris que ce jour-là,quand la carte arrivera,Fifi l’oiseau s’envolera définitivement de mon épaule.

DANS TON PAYS LES FENÊTRES N’ONT PAS DE BARREAUX

Dis,tu veux pas recevoir la dame,là?Elle dit qu’elle est arrivée hier en France,elle n’a aucun papiers,je peux pas l’inscriiiiire,moi!!Elle dit qu’elle accouche le mois prochain,tu t’en
occupes,heiiiiin ??

Voilà donc dans mon bureau la dame en question (visiblement fort enceinte), un minuscule   PetitHomme de six ou sept ans sérieux comme un pape collé contre elle.Et moi, le stylo dégainé pour essayer de remonter le fil de leur histoire.
Elle commence à l’envers,cette histoire,six mois au moins de leur vie.
Le long voyage jusque chez nous,la traversée en bateau durant laquelle elle a cru tout perdre.
Nous remontons encore.
Le périple qu’ils ont accompli tous les deux,elle portant PetitHomme, PetitHomme l’encourageant des ses petites mains serrées autour de son cou.
Soudain elle s’interrompt,elle pleure sans bruit.
Je n’ose plus questionner,ma main est en arrêt au dessus de la page.
PetitHomme me dit qu’il va dessiner leur histoire, celle du pays où il est né et qu’ils ont quitté.

J’ai hésité, je ne savais pas comment la raconter ,cette histoire;Alors je vous mets ici le dessin de Petithomme que j’ai recopié de mémoire,parce qu’il n’a pas voulu le laisser.

C’était son dessin.

Malheureusement pour moi,j’ai une excellente mémoire visuelle

013

DE LA FRAGILITÉ DES TUYAUX DE PIPES

Cette garde là, on avait bossé comme des dieux,selon ma co-garde.
Ou comme des forçats selon moi.
Concours de déclenchements organisé par la Team Gynéco,à celui qui en mitonnerait le plus .
Regardez-Moi tenait la corde, forcément avec ses deux sièges et sa gémellaire mode Mais-Si-Ca-Va-Passer.
MacGynéco était bien placé, il avait réussi à persuader trois aventurières primipares qu’un déclenchement c’est bien plus pratique pour être sûr de ne pas avoir à se lever à 3 heures du mat pour justifier du chèque d’honoraires pouvoir s’organiser et être de retour chez soi pour le week-end et recevoir touuuute la famille éblouie, chère Madame.
Pétoches pétochait et s’était découvert une paire d’hypertendues à la limite de l’explosion utérine selon lui, qu’il fallait donc incontinent arracher aux noires augures de la pré-éclampsie.
Ma co-garde gérait l’avancement des opérations tel Jean Gabin aux commandes de sa Lison,suant et grommelant en circulant à grande vitesse entre les salles.
Bref la crise du logement s’était étendue aux couveuses de la salle de travail qui ne désemplissaient pas.
Pour un peu,les pitchouns auraient fait la queue en braillant de rage de se voir malmenés par une équipe survoltée.
Je faisais partie des renforts, j’avais été réquisitionnée en suites de couches comme assistante des hautes œuvres ,ma co-garde menaçant de partir en vrille devant le fourmillement de candidates à l’accouchement In-The-Pocket promis par ces messieurs à leur clientèle enthousiaste.
J’étais chargée des deux patientes hors normes qui avaient refusé le confort organisationnel de la délivrance sur rendez-vous et qui avaient glissé leur utérus rebelle entre deux commandes.On papotait tranquille en attendant que les petits bouts pointent leur occiput en douceur .
Sur le front,ma co-garde se débrouillait plutôt bien, agitant les boîtes d’accouchement pour améliorer sans doute l’effet des ocytociques coulant à flots dans les tubulures ! Mais petit à petit, les candidates parturientes se hissaient péniblement sur le podium des nouvelles accouchées,arborant en guise de bouquet final un minot tout étonné de faire connaissance sur rendez-vous avec ses parents.
La Team Gynéco recevait les félicitations de qui de droit,se congratulant mutuellement de leur palmarès respectifs du jour.
Bon,il y avait eu quelques embûches,une procidence du cordon, une hémorragie de la délivrance,deux césariennes à l’arraché, mais force était restée à la médecine .
Du coup,le pédiatre et l’anesthésiste avaient quasiment passé la journée en salle, sursautant chaque fois que ma co-garde appelait à la rescousse quand le déclenchement prenait du gîte .
Sans trop de bruit,mes troupes de l’unité physiologique avaient tenu le cap,nos bébés étaient arrivés en bon ordre et somnolaient dans les bras de leur mère en attendant de gagner leur chambre .
Le calme était revenu en salle au fur et à mesure que la nuit s’installait.
On avait nettoyé,rangé les salles,vérifié le matériel et poussé un soupir de soulagement en regardant partir la Team Gynéco auréolée de gloire dans le soleil couchant la lumière blafarde des néons du couloir de salle.
On avait profité du calme retrouvé pour pique-niquer super équilibré,chips et poulet froid mayonnaise,café serré pour tenir jusqu’à l’aube  , avec le pédiatre et l’anesthésiste avant qu’ils ne regagnent leurs chambres de garde.
On avait plaisanté comme des vieux soldats enfin au bivouac après une rude journée, en fumant clope sur clope.
On avait dit du mal de Regardez-Moi,c’était facile.
On avait raconté des histoires bêtes, de celles qui vous  plaisent bien à minuit quand vous êtes super-soulagés que finalement aucune baleine de pathologie ne vous ait avalé et que le monde s’en soit tiré.

On s’est dit comme à chaque fois qu’on faisait vraiment un boulot de dingues, assis là dans une pièce sans fenêtre à grignoter des cochonneries pendant que nos enfants dormaient chez nous .
On a raconté des bêtises. Beaucoup.
On a ri.Beaucoup .

Tranquillité,silence régnaient enfin en salle.
Les heures coulaient lentement,je suis repartie vers la routine des suites de couches.Le pédiatre et l’anesthésiste sont remontés dans leurs chambres .
On attendait la relève .

Quand ma co-garde super-énérvée m’a sommée de réveiller ce crétin d’anesthésiste,tu comprends, ça fait un quart d’heure que je l’ai bipé pour une péridurale et il arriiiive pas !
Je me souviens d’avoir regardé la pendule au dessus du bureau où je somnolais vaguement entre deux surveillances de tension et de perfusion.Il était quatre heures et demie,les heures froides que je redoutais le plus,celles où l’éternité semble s’inviter à prendre la garde avec vous.
Quand j’ai frappé à la porte de la chambre il n’a pas répondu .
J’ai agité la poignée pour faire plus de bruit, la porte s’est ouverte.
J’ai réalisé pourquoi l’anesthésiste ne répondait pas à son bip.Il était sur le lit,sa dernière cigarette consumée entièrement lui avait brûlé les doigts .
J’ai fermé la porte, bêtement, pour qu’on ne le dérange pas.
J’ai appelé l’interne de cardio sans paniquer.
J’ai prévenu d’une voix égale ma co-garde que l’anesthésiste ne répondrait plus à aucun appel.
Et je me suis assise dans le couloir, par terre , en pleurant sans pouvoir m’arrêter.
C’est fragile,la vie.
On rit,on raconte des trucs idiots et puis on meurt tout seul,épuisé,dans sa chambre de garde,juste à côté des ses collègues.

QUATRE FOIS QUINZE ANS

 

Depuis le temps que je vous parle de moi, je pourrais un peu changer de sujet.

Vous parler de Papa Plume, le plus chouette Papa de tous les chouettes Papa selon Miss Plume et moi.

Bon, d’accord c’est pas celui que j’ai choisi pour mes renardeaux.

On se ressemble trop, lui et moi.

Pis p’t’être que ça n’aurait pas marché  aussi bien que ça entre nous.

Pis Maman Plume s’est installée dans nos cartables de garnements de la communale – eh oui, on est des vieux routiers d’un temps où  les filles  quittaient les garçons après les petites classes pour ne les retrouver qu’en sixième.

Avec Papa Plume j’ai tout affronté, les fables de La Fontaine et le théorème de Pythagore.

Les « Quousque tandem abutere,infantes, patientia nostra ?» du prof de latin, excédé par nos inventions grammaticales et nos approximatives traductions.

Les vagissements des kangourous sauteurs, oui, oui, ces hordes de joyeux sportifs nous faisant coucou par les fenêtres pendant que nous étions en colle.Bestioles étranges poursuivies dans les couloirs à coup de trilles furibards par le dénommé LesP’titsZoiZeaux, ci-devant surveillant général, virtuose du sifflet à roulette et auteur de la phrase mémorable « moi quand j’en vois un qui fait une bêtise,je siffle ! » qui lui avait valu son surnom.

Les ouragans des discussions au ‘Café des Amis’ où nous avions baby-foot et soda ouverts quand ont poussé nos ailes de contestataires et notre esprit critique.

Jours terribles et houleux où nous nous brouillions à mort pour au moins une heure avant de signer traité de paix et d’amitié éternelle en sanglotant sous les yeux du patron de bistrot attendri.

Les premières manif ,celles qui nous ont vus pâles et tétanisés devant une haie floue et hostile de CRS.

J’ai tenu la main de Papa Plume, il serrait la mienne très fort parce qu’en vrai on était morts de trouille et fiers comme des guerriers victorieux.Pensez donc, à 17 ans , c’était grisant de changer les vieilles lunes contre des libertés  qu’on pensait éternelles .

Trop de moments nous réunissaient, Papa Plume et moi,  pour ne pas réussir à  nous séparer à force de se rappeler tous ces instants partagés. Les mêmes chanteurs à contre-courant de nos pairs, les mêmes indignations ,les mêmes colères.

Je commençais une phrase, il la terminait.

Il sifflait quelques notes et je reprenais à capella.

Il est devenu toubib, moi sage-femme et la vie a continué.

Bref, l’arrivée de Maman Plume a sauvé notre couple d’amis.

Ils se sont mariés, ont attendu et attendu encore devant un berceau vide.

J’ai couru de ci de là , quelques renardeaux sont venus alourdir ma besace d’ado .

Quand je repassais voir Papa Plume, j’apercevais une ombre lorsqu’il regardait les photos de mes héritiers .Mais Maman Plume et Papa Plume ne disaient rien.

Et puis Bébé Plume s’est annoncé, comme un convive qu’on n’espère plus.

Ils n’étaient pas si vieux, à peine plus que trentenaires, Papa Plume et Maman Plume.

Tout se passait bien, Bébé Plume faisait son nid tranquillement.

Je suis venue souvent dans la petite maison que Maman Plume bariolait de joyeuses couleurs pour se sentir comme au pays .

Je n’étais pas loin quand Bébé Plume a pointé le bout de son bec.

Papa Plume et moi on a déchiffré avec angoisse sur son museau la marque du Gromosome.

Alors j’ai dit oui quand Papa Plume m’a demandé d’une petite voix d’être sa marraine.

J’ai dit oui, comme une promesse de  vieux briscard à son copain soldat juste avant la bataille.

Je ne savais pas qu’elle serait si rude pour Papa Plume et Maman Plume, et que l’ennemi prendrait la forme d’une petite bonne femme un peu bizarre, au cœur gros comme tout .

Ce n’est pas moi que les gens dans la rue regardaient avec pitié, quelquefois agacement .Surtout la fois où on est allés au cinéma avec MonCopainChéri de classe et que la dame des tickets ne voulait pas nous laisser entrer parce  que Miss Plume se fichait bien des conventions et bramait sa joie comme un garde-champêtre les nouvelles du village.

Papa Plume n’a rien dit, Maman Plume n’a rien dit.

Moi j’ai reniflé dans mon mouchoir, en poltronne que je suis.On était prêts à reculer, et j’avais déjà honte de moi.

 MonCopainChéri nous a sauvés ce jour là, en se roulant courageusement par terre en hurlant qu’il voulait voir le fiiiiiiiiiiilm jusqu’à ce que le directeur gêné mais compréhensif nous fasse entrer en bout de salle.

Miss Plume a grandi, je la voyais de loin en loin.Je savais bien que Papa Plume et Maman Plume affrontaient bien plus de dragons que Miss Plume n’en dessinait sur ses cahiers.

Je m’éloignai un peu.Par maladresse. Par ignorance. Par impuissance.

C’est pas si facile d’être adulte et d’oublier comment expliquer ce qui vous tortille le cœur .

Mais à chaque fois je revenais à Miss Plume . Je retrouvais le chemin de la petite maison aux joyeuses couleurs.

Papa Plume me disait juste, ça fait un bail, hein ! Et on écoutait des ballades irlandaises pendant que Miss Plume donnait un solo de cuillèrezécasseroles endiablé.Maman Plume nous servait un café d’enfer et la vie continuait .

On ne refaisait plus le monde comme au « Café des Amis », on se contentait de rafistoler celui qui nous emprisonnait dans nos souvenirs.

Celui où Maman Plume et Miss Plume avaient leur place.

Miss Plume est partie l’année dernière, je n’arrive pas à parler d’elle au passé.

Papa Plume veille désormais sur Maman Plume qui tricote son chagrin dans la petite maison silencieuse,un neurone à l’endroit, un neurone à l’envers . Elle ne chante plus qu’à  mi-voix pour ne pas réveiller l’ombre légère de Miss Plume .

Papa Plume me téléphone de temps à autre.On joue à « Tu te souviens? ».

On cafédezamise un petit peu.

Il chantonne « Natacha » ou « La Fanette »

L’espace d’un battement de souvenir, LesPtitsZoziaux menace de nous coller samedi prochain.Le prof de philo se félicite de nous voir aussi attentifs  à boire ses paroles alors que nous attendons juste qu’il perde son dentier.

On parle un peu de Miss Plume,juste quelques mesures légères .

On berce nos peines en se disant qu’elle a su faire   de nous des adultes meilleurs grâce à  Nounours que d’autres regardaient avec gêne.

On a vieilli.

Mais bientôt, dès qu’on aura 17 ans, on se retrouvera au ‘Café des Amis,.

Sûr que le prof de philo et l’aumônier nous auront précédés, Jésus et Marx réunis dans la petite arrière-salle pour nous affûter la comprenotte.

On chantera La butte rouge et  Les cerises de Monsieur Clément .

Pour sûr que ça arrivera.

 

 

 

LE SOUFFLE

Certains sont pleins de bonne volonté mais pas vraiment à l’aise avec les « femmes en couches » ,tu sais !
Certains sont juste maladroits et pas très doués, flûte j’ai fait tomber ma reverdin, tu m’en files une autre,steuplé ?
Certains sont fatigués, énervés, débordés, pourquoi tu m’appelles si elle est pas à complète ?
C’est pas grave, vous rassure la patiente quand Monsieur a fini son tour de rage . Faut bien qu’ils apprennent eux aussi, les internes !
Et puis un jour vous dénichez la perle rare.

Celui qui sait tout sur tout, le major de promo en personne .
Celui qui manie forceps et paire de ciseaux comme un Zeus olympien ses éclairs.
Celui qui vous scotche au pilori pendant un staff parce que comment, si tu avais lu la dernière étude de Blablatruc sur l’accouchement par le siège tu saurais que c’est hyper-dangereux, la voie basse !
Celui que le patron encense et qui est aussi indispensable à la salle de travail que le piment l’est au chili.
Bref, celui que tout le monde admire, mais que vous, vous adorez haïr.

Un jour cependant,l’idole tombe de son piédestal,
Il sort comme une fusée d’une salle d’examen en râlant parce que la patiente étrangère ne comprend rien à son espagnol pourtant parfait.
Là vous vous apercevez en un instant que par chance, le couloir est bondé, que le chef est à portée d’oreilles.
Vous vous laissez dominer par vos vilaines envies de vengeance et vous affirmez d’un ton sans réplique, assez fort pour que toute la maternité soit au courant, que c’est pas étonnant, vu que la patiente en question est brésilienne et que suivant la dernière étude de Blablatruc sur l’Amérique du Sud et ses particularités, aux dernières nouvelles au Brésil, on parle plutôt portugais.
Et vous laissez retomber le soufflé,

MON MANUEL DE GUERILLA ET MOI

Un jour,dans ma librairie Prochel’HôpitalGrandeMater, j’ai trouvé un drôle de bouquin.
En anglais, »Nursing in maternity hospital »
Une rencontre impossible entre une vieille mochasse couverture cartonnée d’un révulsant jaune moutarde – allusion finement mystérieuse au pouvoir du cataplasme de cette petite graine ,quel brillant esprit je fais ! ! et une élève sage-femme un peu endormie à sa sortie de garde.
Enfin,il me semble que le titre c’était ça.
Je ne lisais alors pas mieux l’anglais que le jeune Chaussillon de Jacques Bodouin, si, si, celui-là même dont l’interprétation du célèbre « Apples, apples » réjouit l’inspecteur !
Et je le comprenais encore moins.

Mais bon,revenons à nos bouquins ! Enfin, à ce bouquin pas vraiment attirant ,mais qui m’intriguait grandement . «Maternity », un véritable appeau à sage-femme ! Je l’ai acheté, sans réfléchir .
Dans le métro qui me ramenait chez moi, j’ai essayé d’en percer les arcanes. Je me suis endormie,Par chance,j’allais en bout de ligne.
Mon histoire de cœur avec la bientraitance britannique commençait décidément à petits pas !
Je me suis accrochée, page après page, avec pour compagnons de soirée une grammaire anglaise des plus avenantes et un manuel de vocabulaire ad-hoc !
C’était long,et fastidieux, mais je découvrais une autre façon de penser l’obstétrique, loin du tout médical avec lequel je me colletais à chaque garde un peu plus .

Suivi de grossesse à la baguette, mais Madame, si vous ne suivez pas les prescriptions du médecin,c’est grâââââve,voyons! d’ailleurs voici votre ORDONNANCE!

Consultations en 10 minutes montre en main,toutes à poil dans les cabines, pour sortir le plus dignement possible sous l’œil du conseil de guerre au grand complet .

Cours d’accouchement SANS DOULEUR , mais oui, auxquels les patientes se devaient d’être assidues sous peine d’avoir une mauvaise appréciation de leur accoucheur…

Accouchement ligotée sur une p***** de table aussi dure qu’une pierre tombale, avec un ballet de fantômes masqués  et bottés .
Mais quand même, je n’étais pas sûre de bien traduire,c’était tellement loin de ce que j’apprenais dans ma merveilleuse maternité de pointe .J’ai fini par demander l’aide de mon externe préférée,Dès lors, j’ai avancé très vite .
J’ai égaré depuis ce merveilleux viatique,mais j’en ai appris et retenu beaucoup.
La bienveillance, l’autonomie garantie pour les futures mères qui n’étaient pas de simples « patientes », mais des partenaires dans la relation soignant-soigné.

Qu’elles pouvaient être rebelles,opposantes et que c’était leur droit.

Parce que c’était leur grossesse, leur accouchement.
.
J’ai appris à poser des questions utiles,mais respectueuses .
J’ai appris à n’être qu’un interlocuteur discret, patient et surtout j’ai appris à laisser venir doucement la confiance,sans asséner mes propres vérités médicales sans discussion possible .
J’ai appris à utiliser les bons mots ceux qui ne créent ni peur ni incompréhension.
Bien sûr,je ne suis pas la meilleure sage-femme qui soit .
Quelquefois, je suis fatiguée, énervée, je sais que je me force à un rôle qui me pèse.Je ne suis pas une sage-femme « efficace » comme pouvaient me l’enjoindre mes monitrices à l’école.Hop hop hop, Madame faites ce que je vous ordonne et puis c’est tout ! Je SAIS, moi, j’ai ÉTUDIÉ pour ça, moi, Madame !
Mais quand j’ai passé un bon moment à expliquer que tel examen est important,mais non obligatoire,que non,on est pas OBLIGÉE d’accoucher sous péridurale si on n’a pas envie, quand ma patiente me répond qu’elle va réfléchir, je formule un merci muet à ce manuel qui a traversé ma vie au bon moment.

Je suis une vilaine sage-femme, catégorie  rebelle insolente aurait dit la dragonne qui prétendait faire de nous de bonnes praticiennes autoritaires et omniscientes ,de vraies sages-femmes,quoi !

SOUVENIR SOMBRE

Ahhh,vous êtes restés fidèles !

Moi ,pas.

J’ai rangé tous mes tiroirs, j’ai vidé et nettoyé les trois étagères de l’armoire généreusement allouées par MamanAdministration.

J’ai récupéré tout le fourbi accumulé de ci de là, tasses, photos de nouveaux-nés, bouquins glanés pour me délivrer les notions dont mon petit cerveau de sage-femme a cru bon de s’encombrer au fil du temps afin de rester une bonne professionnelle.

Vade retro, Mauricette et Meriem, Fatou et Otie. Je ne suis plus votre sage-femme.

J’ai relégué dans un coin de ma mémoire le Bibliothécaire,Watson et Sherlock afin de repartir avec un esprit neuf.Vierge de tous ses souvenirs.

Cela ne leur a pas plu.Ils passent leur temps à comploter, à regarder de vieux dossiers, à me chuchoter des images enfouies qui reviennent inopinément à la charge.

Quelquefois en une danse macabre….

Comme ce souvenir d’un matin où en écoutant les infos, je me suis convaincue que l’enfant égorgé par son père, à l’autre bout du département était un des pitchouns dont j’avais suivi la mère. Je reconnaissais chaque détail donné par le journaliste,jusqu’au prénom si caractéristique.

Je revois encore le petit appartement où chaque semaine j’écoutais une jeune femme en larmes me décrire sa vie avec un conjoint jaloux .

Et je revis ce jour où j’ai appelé le SAMU .Elle venait d’avaler une bouteille de vodka et une boîte de somnifères, parce qu’elle voulait en finir avec la violence de son homme et emmener son bébé avec elle pour ne pas le laisser à sa merci.

Même aujourd’hui je ressens la rage qui m’avait saisie lorsqu’il l’avait sortie comme une fleur de la maternité parce que  «  Madame, c’est une manipulatrice ! Son mari est aux petits soins pour elle, il est venu chaque jour.Elle vous a menée en bateau. Contentez vous de suivre sa grossesse et laissez nous faire! »

Pourtant je la croyais lorsqu’elle me répétait les paroles de cet homme -Si tu me quittes,je tuerai le bébé pour qu’il ne te reste rien.

Je la croyais, moi, lorsqu’elle me parlait des gifles,des coups derrière la tête ,des humiliations et des menaces quotidiennes .

J’ai continué à la croire,mais j’ai arrêté de le dire.

J’ai arrêté de sonner l’alarme dans tous les services,j’ai arrêté de lui répéter qu’elle ne devait pas se laisser faire,qu’elle pouvait être protégée.

J’ai lâché.

Le bébé est arrivé,tout est redevenu lisse et tranquille, elle n’a jamais porté plainte .

Nous nous sommes revues deux ou trois fois, elle disait que tout allait bien, que son mari était un très bon père.

Elle, oh elle tiendrait le coup.Pour sa fille.

Ils ont déménagé et j’ai oublié pendant presque deux ans .

Jusqu’à ce matin sinistre où ma collègue m’a dit que finalement j’avais bien évalué le risque.

J’aurais préféré ne pas travailler en PMI, ce jour là.

Parce que évaluer le risque et laisser filer droit dans le mur, c’est très amer comme souvenir.