Archives pour la catégorie dis, tante Rose, une histoire de quand tu étais petite

HISTOIRE TRISTE

J’ai hésité longtemps mais aujourd’hui je vais vous raconter une histoire très triste et très courte,parce que son petit fantôme revient de temps à autre dans mes rêves et que c’est important de laisser une trace d’elle.

Qui fait suite à une histoire très heureuse, comme souvent, celle de la petite Suzanne . Relisez là avant pour rafraichir vos souvenirs ou découvrez la ici http://mavieenrose.org/2013/07/10/la-fois-ou-saint…artie-de-lequipe

Le genre d’histoire qu’on raconte sur la pointe des larmes, parce que l’épilogue vous fonce droit dessus quelques années plus tard sans ménagement,

Donc la petite Suzanne avait vaillament surmonté une naissance par le siège compliquée (dame quand vous avez beaucoup de route avant d’arriver à la maternité, ça n’arrange rien ), une procidence du cordon et un état de mort apparente dont elle était sortie inexplicablement,toute nue sur sa table chauffante .

Vraiment,un joli souvenir de bébé revenu à la vie de façon miraculeuse dira le prêtre lors de son baptême.Y croira qui veut.

Mais voilà que des années plus tard (souvenez vous, j’étais revenue sur mes terres d’origine et j’y ai encore beaucoup de connaissances, comme aurait dit ma Mémé ) j’ai appris que Sainte Rita ne parvient pas toujours à faire fuir les Parques qui vous veulent de l’autre côté du Styx.

La petite Suzanne, qui si petite et désarmée avait tenu bon et sans séquelles s’était trois ans plus tard étranglée en se coinçant la tête entre les barreaux de son berceau

Voilà pourquoi je ne peux désormais écouter Léonard Cohen chanter sa Suzanne sans pleurer

FAUT PAS ENERVER REINE-MERE

Bien bien bien.Je viens de trouver un moyen de gâcher mon week-end de paisible retraitée nantie en vadrouillant sur les internets.
Je pose donc ma pelle de creuseuse de dette et récupère ma plume de sorcière ,pardon de sage-femme.

Or donc alors que je flânais d’un doigt paresseux sur le clavier de mon ordi,je suis tombée (enfin les collègues m’ont fait un croche-touche pour que je tombe ) sur l’article d’une charmante gynéco à l’ancienne .Toutes à poil pour la consultation et hop jambes écartées pour le toucher vaginal parce que c’est comme ça et pas autrement.Sinon l’herpès vous envahit sournoisement,les seins vous torpillent la santé d’une tumeur pfiou làlàlà énorme et votre cholestérol fait du trampoline dans vos artères parce que vous fumez ET prenez la pilule depuis 5 ans sans qu’on vous ait rien expliqué,espèce de petite sotte !!! Gourgandine sans jugeote qui devez vivre dans une grotte au fin fond du désert pour avoir échappé à tous les messages  médiatiques ,à Octobre Rose  et autres campagnes à destination  des Fâââââmes.

Avouez tout de même que c’est vraiment pas de chance à 20 ans de se coltiner autant de pathologies dans l’indifférence de votre médecin traitant.

Bon,j’aime bien les gynécologues.Je connais des gynécologues vraiment extra ( et j’ai bossé avec des spécimens de grande valeur, attentifs aux souhaits de leurs patientes et prêts à laisser aux vestiaires leurs certitudes de donneurs de leçons )

Mais là j’ai buggé un poil en lisant ce charmant panégyrique du seul, de l’unique sauveur des malheureuses fââââmes confites dans l’ignorance de ce qui est juste et bon pour elles.. Pauvres créatures condamnées parleur nature même à n’être que l’esclave d’un utérus en folie !

J’ai nommé SuperGynéco,celui (enfin celle en l’occurrence) qui SAIT ce qui est bon pour cette éternelle sous-développée cérébrale qu’elle entend garder bien à l’abri de la tentation de choisir elle-même ce qui lui convient.PARCE QUE COMPRENEZ BIEN QUE LA FAAAAAME NE SAIT RIEN.

Certes il y a aussi des sages-femmes qui fonctionnent ainsi….

Du coup ,je suis bien aise d’avoir rendu mes gants ,ça m’évitera de finir sur le bûcher des rebelles,des soignants qui pensent que les patientes doivent rester maîtres des décisions les concernant,qu’il s’agisse de contraception ou d’accouchement

Sur ce je retourne à mes broderies.Après tout je ne suis que sage-femme

Je rajoute un petit mot puisque le lien ne fonctionne plus,SuperGynéco l’ayant supprimé.Ce n’est pas glorieux de ne pas supporter la critique.Se retrancher derrière l’alibi de la santé des femmes  – puisqu’elle ajoute dans un autre post que pas une d’entre nous n’échappera aux pathologies qui sont son pré carré- n’est pas un argument valide pour nous maintenir dans le paternalisme gynécologique qu’elle prône.

Et non ,il n’est pas obligatoire de défiler à poil sous ses yeux experts;

Et non, à 20 ans on n’a pas besoin d’un examen gynécologique systématique ou d’un frottis annuel

Je suis certaine qu’elle est une très bonne praticienne,scrupuleuse et performante.Mais ce qu’elle montre ne donne pas envie de consulter avec elle

Tant pis pour elle si elle montre un visage de la médecine dont nous n’avons plus envie.Grand bien lui fasse si elle veut rester ainsi.

LA CUISINIERE ET LE DIPLOMATE

Or donc il advint aussi de jolies aventures tandis que je courais les prairies de la PMI

Je m’en vais donc vous narrer les chroniques de la cuisinière et de l’ambassadeur.

Dans un pays du sud tout parfumé d’épices vivait une jeune et talentueuse cuisinière.Sa réputation attira l’attention de Son Excellence l’ambassadeur d’un pays d’Orient qui souhaita s’attacher ses services,En tout bien tout honneur,Messieurs Dames.

La jeune cuisinière fit le bonheur gustatif des invités de Son Excellence. A tel point que lorque fut venu pour lui le temps de changer de poste et de pays,tout naturellement il embarqua dans la valise diplomatique son Vatel en jupons.

Et fouette cocher,en avant pour l’est et son climat si loin de celui du Sud.

Notre jeune dame s’étiola bientôt dans les brumes du Nord.Mais Son Excellence entendait bien garder celle qui réjouissait tant les papilles de ses invités.Pas question de laisser s’envoler l’oiseau..

Notre jouvencelle se débrouilla comme elle put pour se glisser hors de la cage dorée.De passeur en passeur elle finit par arriver dans notre beau pays de France.Sans papiers,sans bien autre que son talent de cordon-bleu. Mais chemin faisant elle rencontra un beau jeune homme ( enfin je suppose) et arriva ce qui devait arriver

Notre cuisinière se retrouva bientôt dans une situation embarrassante.

Poussée par la nécessité elle s’en vint raconter ses aventures à un fabuleux duo.Si si,je pèse mes mots.En l’occurence une assistante sociale de secteur et une sage-femme de Pmi qui ,ô miracle, la crurent malgré les cris d’orfraie de leurs collègues hululant à l’arnaque.

Pour reconstituer son périple et tenter de constituer un dossier de demande d’asile,les deux commères décidèrent de creuser du côté de l’ambassade.Et nonobstant les ricanements des collègues tirèrent à pile ou face celle qui appellerait.

Ce fut moi .

Une aimable standardiste confirma qu’effectivement notre jeune héroïne avait œuvré aux fourneaux.La première pièce du puzzle..

On passa au secrétaire de l’Ambassadeur.

Sur la pointe des pieds de la prudence,j’expose notre problème.Oui,vraiment ce serait une formidable aide si nous pouvions argumenter de ce séjour de notre jeune femme parmi le personnel de cette ambassade d’un pays ami…Et demander grâce à cela un titre de séjour en France…De quoi se prendre la langue dans les franges du tapis de la diplomatie internationale.

Froid glacial à l’autre bout du combiné.

Je raccroche complètement paniquée et désespérée.Non seulement nos espoirs de régularisation tombent à l’eau,mais Son Excellence qui visiblement n’a pas approuvé le départ de son employée sait maintenant où elle a trouvé refuge.Damned tout est fichu…

Pendant un bon moment l’AS et moi nous allons ruminer notre échec.La jeune femme ne nous en veut pas,elle essaie même de nous consoler en nous répetant qu’au moins on a essayé.

Et puis miracle,un splendide matin le facteur nous monte une grosse enveloppe à en tête de l’ambassade de ….

A l’intérieur passeport,visas en règle et même,ô miracle,un certificat de travail en bonne et dûe forme avec recommandations élogieuses en commentaires…

Et un petit mot très bref de la main de Son Excellence Audaces Fortuna juvat….

J’aime autant vous dire que notre félicité fut totale quand notre cuisinière reçut en fin de compte son premier titre de séjour !!

Ah qu’elles étaient splendides et mémorables les réceptions de l’ambassadeur

TRANSMISSION

Quelquefois ,en désespoir de cause, parce le désarroi d’une patiente vous tord les neurones et l’empathie,vous improvisez un replâtrage technique au mépris de toute logique.Juste sous la bonne étoile de votre imagination dévouée et de vos doigts croisés fébrilement ,

Souvent vous touchez le fond de la piscine obstétricale après un magnifique plat.

Et quelquefois le miracle a lieu.

Or donc,il m’advint d’être mandatée un beau jour par le grand chef de MégaVille aux fins de surveillance de grossesse gémellaire un poil pathologique – la dénommée J1 ayant opté pour un retard de croissance des plus préoccupants tandis que Miss J2 se la coulait plutôt dodue.

Future mère chirurgien,futur père architecte mondain.

Premier enfant bénéficiant des soins attentifs d’une gouvernante.Parfaitement,une gouvernante…

Ravissant 8 pièces dans un coin chic de mon secteur.Le rêve pour une sage-femme PMI plutôt habituée aux exubérances d’une Mauricette des faubourgs qu’aux discours distingués d’une émigrée syrienne de la grande bourgeoisie.

Mais comme aurait dit Mauricette,même les riches peuvent connaître la misère,en l’occurrence le refus obstiné de Dame Nature de permettre l’arrivée spontanée de rejeton.Donc PMA, don d’ovocytes ,bricolage médical et deux promesses de berceau plein

Deux fois par semaine,papotage autour du thé préparé par l’employée de maison tandis que le brave monitoring de banlieue rythme la surveillance.Forcément,ça crée des liens différents de ce qui se joue en consultation…

La sage-femme finit par faire un peu partie de la vie feutrée de la maison,puis un peu confidente des inquiétudes de la future mère.

Ce jour là, une question la taraude : comment ces ovocytes qui ne sont pas les siens vont-ils donner des enfants à qui elle pourra transmettre ses racines ?? Elle se laisse dériver dans d’angoissantes questions qui la font cauchemarder.Bien évidemment je suis dépassée.J’essaie de ramer à contre-courant,j’essaie de la convaincre de faire appel aux compétences des pédopsychiatres de GrandeMater.

Elle refuse,elle se braque.

Tout à trac je lui propose de chanter pour ses bébés,de chanter en arabe les berceuses que lui chantait sa mère et sa grand-mère.

Elle veut bien

Nous finirons la surveillance de cette façon.

Elle,envahie de ses doutes mais chantant à cœur perdu.

Moi inquiète mais totalement désarmée.

Elle n’a jamais reparlé de ses doutes.

Deux petites choupinettes finissent pour pointer le museau. En pleine forme .Deux mois après la naissance je suis invitée à faire la connaissance de J1 et J2 autour d’un thé bien sûr.J’ai à peine posé mon manteau qu’elle me dit

« Il faut que je vous montre quelque chose.Venez ,venez »

J1 et J2 sont en plein sommeil quand nous entrons.Doucement elle entame une berceuse,puis une autre.Les pitchounettes se réveillent au son de sa voix et ouvrent de grands yeux sombres.

Leur mère me regarde et me dit « Ce sont mes filles maintenant.Elles connaissent déjà la langue et les berceuses de mon enfance.Vous m’avez permis de les adopter.Merci »

PARVENUS AU SOMMET DE LA MONTAGNE

Watson,savez vous que nous sommes arrivées au sommet de la montagne ?

J’ai remarqué en effet,Sherlock.Dans quelques semaines,je refermerai la malle des souvenirs et c’en sera terminé de ma vie de sage-femme !

Sage-femme un jour,sage-femme toujours,chère amie !

Oh que non,voyez-vous .Je deviens passéiste.Je regrette la bonne vieille physiologie que j’ai pratiquée au début de ma carrière.

Je deviens nostalgique des grossesses d’antan,me direz-vous

Cette propension à rythmer chaque grossesse par des batteries d’examens au cas où .. Tout cela me décourage,et je sens bien que je n’ai plus ma place .

Allons,Watson,vous savez bien que grâce à cette surveillance,la sécurité de la naissance est maximale pour la mère et l’enfant ?

Justement, Sherlock, je laisse ceci à d’autres et je vais de ce pas m’enfermer avec le Bibliothécaire pour refaire avec nos souvenirs le chemin depuis le pied de la montagne,vous savez bien,ce chemin que vous croyez si long et si ardu qu’il vous en paraît interminable.Et voici que nous l’avons gravi,au final.

Au fond il n’est que temps,vous avez raison.Tenez,vous souvenez vous de votre premier accouchement?Vos mains tremblaient comme arbre en plein vent !

Sherlock,je crois bien qu’elles ont tremblé à chaque naissance.

Et cette marotte que vous avez de dire « bonjour » à chaque fœtus dans le ventre de sa mère à chaque consultation !

Mettez donc ça sur le compte d’une politesse extrême.Ou sur le fait que ce sont déjà des bébés dans l’esprit de leurs parents et le mien

Rendez-vous chez le Bibliothécaire,alors ?

Nous verrons bien

LA VIE RÊVÉE

J’ai refermé la porte derrière elle.

Je me suis écroulée sur la chaise où elle était assise il y a quelques instants encore

Je regarde sans le voir le mur moche et délavé de la salle d’examen en me demandant ce qu’elle pouvait bien lui trouver,à ce mur.Les yeux tournés vers sa géhenne personnelle,celle qui colle à ses semelles,celle qu’elle a emportée de ce pays lointain en même temps que les souvenirs horribles dont elle a livré quelques bribes.

J’ai encore des dossiers sur le bureau,des femmes enceintes à voir,à accompagner.

Pas le moment de se laisser envahir.

Je me lève pour appeler la patiente suivante après une dernier regard au mur impassible.

Elle est repartie vers le froid,vers la solitude et les errements d’une vie de migrante perdue dans un pays inconnu et inhospitalier.Pas d’hébergement,pas de main secourable pour ce soir.

Demain peut-être avec un peu de chance,une chambre d’hôtel,un repas chaud,un peu de répit.

Elle a un peu moins faim,je lui ai donné les derniers biscuits de la boîte de Tchoutchangpotche.Mais la faim reviendra.

Elle a un peu moins froid,je lui ai fait un thé bien sucré.Mais le froid reviendra.

Elle est un peu moins triste,je lui ai donné quelques vêtements pour le petit bonhomme qui grandit dans son ventre et une couverture pour elle.Mais le chagrin reviendra

Elle a un peu moins peur,parce qu’à l’hôpital personne ne lui a demandé ses papiers ni son titre de séjour.Mais la peur reviendra.

S’il te plaît Sainte Rita ,veille à ce que la patiente suivante n’aie ni faim ni froid……

LE COUSCOUS DE NOEL

Cher ou chère Rose (dans le doute je reste prudente)

Bientôt je serai une ex-sage-femme de PMI.

Pendant plus de 35 ans j’aurai été sage-femme de PMI.

Un boulot pas bien drôle (même si on rit beaucoup)

Un boulot pas bien gratifiant (même si on prend des risques)

Un boulot pas bien considéré par les chères collègues qui elles se nourrissent à l’adrénaline de la salle de travail.En sauvant le monde à chaque accouchement tandis que toi tu rames juste (et rarement en cadence ) pour que le petit bout qui vient de pointer son museau ait une enfance protégée et heureuse ,si possible dans les bras de sa mère épuisée mais triomphante.

Ou pas.

Comme tu vas me succéder (et survivre au baptême du feu du premier placement de nouveau-né,je l’espère)je vais te raconter une belle histoire de Noël un peu avant l’heure.

Imagine toi dans une famille bric-broc.Des enfants en veux-tu en voilà ,un peu cabossés déjà par la vie(et la main agile de leur papounet). Pas vraiment délinquants,juste un peu chats sauvages sur les bords.

Des grands ,des petits

Des filles ,des gars

Une mère qui se résout ,comme on dans les romans à 2 sous,à donner la vie une ènième fois .Dans son cas,les méchantes âmes auraient dit vendre plutôt que donner,parce que ces familles-là,ça vit des allocations,même que ça fait des mômes que pour ça,j’vous dis !

Bref la vie rêvée des anges de l’aide sociale à l’enfance,ceux qui ont les ailes rognées dès le berceau par la misère et l’infortune.

Tout doucement le berceau du futur nouveau-né dérive lentement vers le bureau du juge pour enfants.

La sage-femme de PMI le sait ;avec sa collègue éducatrice elle essaie de donner un semblant de chance à cette famille si attachante( si si) mais complètement barge,où les petits de 6-7 ans habillent les 3 ans pour les emmener à l’école.Où les grands de 12-13 ans font les courses ou la lessive au lieu de faire leurs devoirs.

Bref tout se met inexorablement en place pour un désastre annoncé.

L’éducatrice et la sage-femme ne renoncent pas.Elles ont une mission,protéger les innocents( les veuves on s’en fout,faut pas pousser)

Elles veillent à être rigoureuses sans être sévères,à inspirer confiance sans être trop familières.C’est le boulot,pas question de laisser les sentiments gouverner.

Ça cahine,ça cahote vaille que vaille jusqu’à ce mois de décembre où la sage-femme décide de véhiculer la mère de famille jusqu’au centre commercial pour faire une bonne fois pour toutes les fameuses courses que gèrent les môminets d’habitude .

Le caddie se remplit(pas trop,on n’est pas si riches que ça). On papote repas…fin d’année…cadeaux…Et soudain dans un souffle une confidence qui fait tout basculer:j’aimerais cuisiner un vrai grand couscous avec plein de bonnes choses comme ma mère faisait quand on était petits,pour faire comme si on était heureux.Mais je peux pas,c’est trop cher.C’est dur la vie,madame Sage-Femme .

Au retour la sage-femme cogite.Elle alerte sa collègue l’éducatrice et ensemble elles décident de franchir la ligne professionnelle qui les sépare des familles qu’elles assistent.Bon sans rien dire aux chefs,pas trop téméraires quand même.

Les voilà parties attendrir le patron du restaurant où les joyeux travailleurs se ravitaillent.

Les voilà lancées dans une course aux jouets pour laquelle elles osent contacter un gérant de magasin.

Et ça marche !!!

La famille peut déguster son couscous de Noël,le Père Noël n’oubliera personne cette année .

La sage-femme et l’éducatrice font le dos rond en espérant que rien ne se saura,parce que c’est pas du tout professionnel ce mic-mac de bons sentiments.

Noël passe ,PetitFrère arrive et avec lui les vilaines aventures des enfants placés.Un déchirement pour toute la fratrie.

D’autres professionnels gèrent la vie des môminets ;la sage-femme et l’éducatrice passent à autre chose (enfin à d’autres dossiers).

Bientôt juste des souvenirs,des noms,des prénoms.Puis l’oubli…

Et puis des années plus tard dans le bureau de la sage-femme,consultation pour une jeune femme enceinte,venue avec sa mère .Une vague réminiscence ,des bribes qui reviennent jusqu’à ce que la plus âgée juste avant de quitter le bureau dise doucement: « Cette année,le couscous c’est moi qui vous l’offre,si vous voulez bien ! »

Tout n’avait pas été facile .Les enfants avaient grandi,certains au loin,certains revenus de placement.PetitFrère était resté longtemps en famille d’accueil.Une vie hachée et pas vraiment sereine.Mais tous les ans,la mère racontait l’histoire du couscous de Noël ,de la sage-femme et de l’éducatrice .

Et je peux te dire,Rose,que cela vaut toutes les médailles du monde !

CHAT SAUVAGE

Elle entre en trainant les pieds et s’affale sur la chaise devant le bureau.
Elle est trop tout.
Trop jeune,trop maquillée,trop agressive.
Trop seule.
Grandie trop vite.Elle sait tout de toute façon,et moi je la saoule avec mes recommandations.
Ne pas fumer. Ah ouais mais sa mère a bien fumé,elle!
Ne pas boire. Pis comment je peux penser qu’elle boit d’abord !Elle est pas alcoolique,hein !
Continuer à aller au collège où tout est organisé pour ne pas perdre pied,pour ne pas rester seule toute la journée. D’toute façon,les profs la saoulent,tout la saoule.Tout ça ça sert à rien.
Préparer l’arrivée d’un bébé dont je me demande quelle place elle va savoir lui faire dans sa vie .D’toute façon elle a droit à des sous et à des tas de trucs pour ça.Elle le sait, ses copines le lui ont dit.Même un appart si elle veut.
Je fais mon travail,tant bien que mal.Je n’ai pas trop  envie de faire des efforts pour ce chat sauvage qui me regarde à peine et répond de mauvaise grâce à mes questions .
Nan,elle a mal nulle part.
Nan,elle n’a besoin de rien.
Ouais,il bouge bien,surtout quand elle regarde des films d’horreur.C’est son truc,les films d’horreur.
Elle passe toutes ses nuits à en regarder,c’est trop bien.
Je rédige mes ordonnances,mes prescriptions..Pfffffff tous vos examens là ,ça me saoule,ça sert à rien.
Grrrrrrr un « Pourquoi venez vous me voir ? Si je comprend bien je ne sers à rien non plus ! »
Je n’ai pas pu le retenir, celui là !
Elle se marre .Parce que j’aime bien vous saouler moi aussi .C’est quand que je reviens vous voir ?

Le chat sauvage sort du bureau et rejoint son éducateur dans la salle d’attente.C’est bon,on peut y aller,on a fini.Pis j’ai faim!J’ai envie d’un MacDo,d’abord.

L’éducateur soupire.Elle le saoule.Mais il est comme moi,il fait son travail.

Tous les jours.

 

 

QUAND JE SERAI LOIN

J’ai revu Papa Plume.

Je veux dire on s’est vraiment retrouvés comme autrefois à discuter ferme dans une salle de café.
Sans Maman Plume murée dans son cachot de mémoire depuis que Miss Plume est morte.

Ce n’était pas le Cafédézamis de notre jeunesse,il a fermé il y a déjà longtemps.
Le patron a rejoint l’aumônier et le prof de philo de l’autre côté de nos souvenirs.
Ce n’est pas plus mal,on aurait eu l’air bête,Papa Plume et moi à jouer encore au babyfoot à nos âges.
On a fait un tournoi de «Tu te souviens de Unetelle? Mais si la prof d’histoire qui nous racontait les volées de cloches de l’armistice de 1918 et le père dont elle a vainement guetté des jours durant les pas dans l’escalier.»
«Et Machin le prof de maths qui promenait dans le monde logique de Lewis Carroll nos esprits de littéraires brouillés avec Pythagore et Euclide….»
«Et encore Truc,le prof de grec et ses muses dionysiaques…Le sifflet magique de Ptitzoizos rythmant nos déambulations graves pendant les récrés»
J’ai gagné la joute,Papa Plume était distrait.Tout fatigué et meurtri.
Au quatrième café, il a pris un air grave.
Il m’a redonné ce surnom que j’avais oublié.
Quand la prof de français chahutée perdait tout contrôle et prétendait envoyer même les absents chez le grand chef de bahut.
Quand le prof de philo me faisait changer de place dans la classe d’un Mademoiselle-La-Raisonneuse,allez donc aiguiser le cerveau de vos condisciples plutôt que de papoter avec votre alter ego.
Quand je lui donnais du Saint Augustin.
«Socrate, j’aurais pu au moins te demander en mariage à ce moment là,non?»
J’ai pffffuté bêtement.
J’aurais dit non de toute manière.D’ailleurs j’ai bien peur d’avoir dit non.
En ce temps là je voulais garder cet oiseau-là sur mon épaule.


Papa Plume a soupiré,il a ajouté
«C’est un peu con une déclaration avec 40 ans de retard,ça fait vraiment réchauffé.»
Du coup j’ai repffffuté que effectivement il y avait prescription, mais que d’ici une centaine d’années je changerais sans doute d’avis.
Il n’a pas vraiment souri.
Moi non plus.
Il m’a dit que pour Noël il allait offrir à Maman Plume un voyage en Suisse,un long voyage tranquille et serein,qu’il m’enverrait une carte postale de là-bas quand le moment serait venu.

Il a soufflé.
«Quand tu l’auras reçue, quand je serai loin,Socrate,tu viendras me rejoindre au Cafédézamis,j’espère.»

Alors j’ai compris que ce jour-là,quand la carte arrivera,Fifi l’oiseau s’envolera définitivement de mon épaule.

DANS TON PAYS LES FENÊTRES N’ONT PAS DE BARREAUX

Dis,tu veux pas recevoir la dame,là?Elle dit qu’elle est arrivée hier en France,elle n’a aucun papiers,je peux pas l’inscriiiiire,moi!!Elle dit qu’elle accouche le mois prochain,tu t’en
occupes,heiiiiin ??

Voilà donc dans mon bureau la dame en question (visiblement fort enceinte), un minuscule   PetitHomme de six ou sept ans sérieux comme un pape collé contre elle.Et moi, le stylo dégainé pour essayer de remonter le fil de leur histoire.
Elle commence à l’envers,cette histoire,six mois au moins de leur vie.
Le long voyage jusque chez nous,la traversée en bateau durant laquelle elle a cru tout perdre.
Nous remontons encore.
Le périple qu’ils ont accompli tous les deux,elle portant PetitHomme, PetitHomme l’encourageant des ses petites mains serrées autour de son cou.
Soudain elle s’interrompt,elle pleure sans bruit.
Je n’ose plus questionner,ma main est en arrêt au dessus de la page.
PetitHomme me dit qu’il va dessiner leur histoire, celle du pays où il est né et qu’ils ont quitté.

J’ai hésité, je ne savais pas comment la raconter ,cette histoire;Alors je vous mets ici le dessin de Petithomme que j’ai recopié de mémoire,parce qu’il n’a pas voulu le laisser.

C’était son dessin.

Malheureusement pour moi,j’ai une excellente mémoire visuelle

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