Archives pour la catégorie mes amies, mes sœurs

TU TE SOUVIENDRAS, DIS PETIOTE

 

De mes jeunes années, me reviennent en ce moment des souvenirs glanés à droite et à gauche.

Les vieilles photos que j’avais le droit d’étaler les jours de pluie et de contempler longuement….

Un jeu de visages à reconnaître,des ressemblances que je scrutais dans les sourires endimanchés….

Des inconnus aussi, pêchés dans la mémoire de ma grand-mère .

« Et là,Mémé,c’est qui ? »

« Et là,tu te souviens de ce soldat ? »

Les morts de la grande Guerre, ceux partis pour rien puisque à peine trente ans plus tard les femmes de la famille revêtaient à nouveau leurs vêtements noirs .

Elle se souvenait,oui .

Et cette photo qu’elle glissait bien vite sous les autres,l’oncle revenu d’un enfer dévoilé à demi-mots,l’oncle qui jamais ne remontait les manches de sa chemise, tu comprends, petiote,c’est des affaires de grandes personnes . Mais un jour,je t’expliquerai,promis !

Grand,mon oncle.sur cette photo, flottant dans un costume dix fois trop large, des yeux dix fois trop grands pour un sourire dix fois trop triste,

Cette photo dont Mémé me soufflait juste « c’est le jour où on est allé le récupérer à la gare ».

Vois-tu,mon oncle, j’ai encore à l’oreille ta voix « On n’entend pas crisser les bottes du diable » lorsque tu m’as expliqué pourquoi il ne fallait pas oublier.

Mais, voilà,il n’existe pas de vaccin contre la peste brune.

En ce moment,je les entends,ces fichues bottes. Et il me plaît bien de penser à toi,qui m’as scrupuleusement transmis ton amour,ton respect des autres et l’espoir   que ce temps de haine  et de barbarie que tu avais vécu soit révolu.

C’est grâce à toi, mon oncle,que je ne perçois aucune couleur de peau.

C’est grâce à toi que je me penche avec sollicitude sur le ventre de Marie née aux rives du Niger autant que sur celui d’Irina venue de Volgograd.

C’est grâce à toi que je regarde avec bienveillance Mauricette avec sa dégaine de fleur de pavé et sa sœur de misère Elisheva la tsigane.

C’est grâce à toi que je souris au bébé de Meriem ,à celui de Jessica, à celui de Savashanti.

Maintenant il est grand temps pour moi de me souvenir de ces chiffres tatoués sur ton bras , mon oncle.

Parce que toi aussi tu croyais en ce qui fait de nous des humains dignes et respectables.

Parce que je ne peux pas imaginer que cette bête nous déchire à nouveau l’esprit et les chairs .

.

C’est grâce à toi que derrière les apparences cauteleuses et bonhommes je le discerne ,ce Moloch dont tu disais qu’il fallait le combattre sans haine,mais sans mollesse, cette bête qui revient d’autant plus fort qu’elle ne nous a jamais  quittés.

J’ entends les bottes du diable et d’autres aussi.

PETITE CANTILENE POUR MOI-MEME

Quand Zeus demanda à la petite Alcmène  ce  qu’elle souhaitait devenir quand elle serait grande, elle n’hésita pas très longtemps.

Je veux être sage-femme, répondit-elle en rosissant un peu, signe que Destinée accordait quelque faveur à son avenir…

Zeus  s’étonna.

Tiens donc, quelle idée. Tu peux bien plus que cela ! Pourquoi ne pas emprunter la grande porte, comme Asclépios ? Soigner, guérir, sauver…Tu pourras même faire des accouchements si tu y tiens tant ! C’est quand même bien plus prestigieux que d’être petite main !

Non, répondit Alcmène en rosissant de plus belle, je veux  passer ma vie dans l’ombre des femmes .

Je veux marcher à leurs côtés au long de  leur chemin.

Je veux saisir leur  main et sentir grandir dans leur ventre et leur cœur le minuscule germe d’humanité.

Je veux juste être la lueur au loin qui guide le voyageur étonné.

Je veux me tenir sur le seuil du monde inconnu et l’accueillir.

Je serai humilité, je serai  patience et bienveillance..

Je serai la main qui apaise, pas celle qui soigne.

Je serai la voix qui soulage, pas celle qui ordonne.

Je veux être sage-femme.

Eh bien que cela soit, dit Zeus.