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ADIEU AU ROI

Une nouvelle page à écrire.Je change de secteur, de ville, de patientes. Même si je l’ai choisi, j’ai un peu de vague à l’âme en quittant mon petit rocher douillet pour la grande mer d’une banlieue réputée plus difficile.Le bigorneau se fait pantouflard, mine de rien.

Ce matin, je suis passée faire mes adieux à ceux que l’été n’a pas encore emportés vers les Saintes Maries.Quelques caravanes sont disséminées sur le terrain.

Grande Sœur n’est pas encore sur la route.Elle est occupée à laver Petit Bout de Fille dans un grand baquet.

Petit Bout de Fille lance en riant de grandes éclaboussures vers Sale Bête de Chien.

Les poules vaquent alentours.

Un nouveau Kèskès se frotte contre ma jambe.

« Je suis passée vous dire au revoir.Quand vous reviendrez à l’automne, une autre sage-femme m’aura remplacée.

-Ah bon. »

Elle frictionne derechef Petit Bout de Fille qui proteste.Je suis un peu déçue, je pensais être un peu regrettée.

Elle sourit et reprend.

« On ne fait jamais d’adieux, Marie-sage.Le vent te prend,il saura bien te ramener.Un jour, Petit Bout de Fille aura besoin de toi. »

Elle m’embrasse.

Petit Bout de Fille me trempe.

Sale bête de Chien me léchouille avec enthousiasme.

Le Kèskès noir poursuit une poule en crachotant.

Je pars en chouinant un peu malgré tout.R.  surgit devant moi.Il s’est un peu allongé,pas beaucoup épaissi.Pas de sourire ravageur aujourd’hui.Il est sérieux comme un pape.

-Tu sais, nous aussi on va partir pour de bon.Le terrain est vendu, ils vont construire des cages à Gadjé, ici.C’est pus pour nous.Tiens, t’écris ton nom là-d’sus…

– Pourquoi?

-T’occupe, c’est pour Sara, aux Saintes Maries,pour qu’elle te protège quand je s’ra pus là.Ah et pis,surtout, quand tu s’ras morte, Marie-sage,t’oublie pas de mettre ta boucle d’oreille.Comme ça tu pourras nous r’joindre au paradis,même si t’es gadji.J’ai d’mandé à mon Patris, y dit qu’ça march’ra.T’auras même une roulotte, si ça t’dit. »

Au revoir,mon Petit Prince

 

 

MA BONNE FEE

Grandes réjouissances dans les caravanes.R. est à nouveau tonton.Il prend son rôle très au sérieux.

Il m’a fait transmettre une invitation au baptême de sa nièce, en bonne et due forme, sur une grande carte postale des Saintes Maries de la Mer.Les lettres sont tracées avec une application maladroite;quand c’est devenu trop difficile, il est passé au dessin. Je reconnais ma voiture,un clocher avec une immense croix qui rayonne, un bébé en grande robe.Je suis même dans un coin, avec ma sacoche d’où dépasse un sthéto.

C’est trop touchant…D’habitude , il y a peu de cérémonies dans le camp parisien, elles ont plutôt lieu aux Saintes Maries.Je considère que c’est un grand honneur pour moi, je vais y aller.

C’est une grande et joyeuse fête.Musique et danses, chants et prières pour une magnifique petite fille.Grande Sœur me présente à tous les participants.Bises et rebises, accolades chaleureuses.  « C’est Marie-sage, ma bonne fée sage. »

Il faut quand même que je les quitte.Les adieux sont aussi longs que les présentations.R. se glisse vers moi.Il tient un petit paquet enrubanné de rose. « C’est pour toi, Marie-sage, de la part du Bébé. »

C’est une très belle boucle d’oreille en or.Je ne peux pas accepter, j’explique à R. combien je suis désolée de devoir refuser ce cadeau..Cela n’est pas permis.

Il ne se laisse pas démonter.

« Bah, c’pas grave..T’es pas obligée de la prendre.J’va la faire tomber dans ta voiture.Comme ça, quand tu f’ras la poussière. tu la trouv’ras.Et comme tu sauras pas comment elle est arrivée là, tu la gard’ras.Tu peux pas dire non, c’qui est trouvé est ni donné ni volé! »

R. est un magicien magnifique, il irradie une inébranlable confiance dans la vie.

J’aimerais bien être comme lui

 

T’AS BEAU ETRE UNE GADJI

Si on vous  dit caravane.vous pensez vacances …plage…insouciance et liberté…

Moi je pense verglas…gens du voyage et chaleur humaine.

Quoique….Ce jour-là j’ai bien cru à un traquenard.Toujours munie de ma casquette PMI, je rôde dans le camp de « gitans »,comme disent les voisins du bout de la rue qui me regardent chaque fois que je passe devant leur petit pavillon propret.

Si c’est pas malheureux quand même tout ce qu’on fait pour ces gens-là alors qu’il y a tant d’honnêtes gens dans le besoin.Au début.j’ai un peu râlé qu’ils pouvaient garder leur méchanceté pour eux.J’ai renoncé..Maintenant,quand je passe devant leur portail ,je klaxonne un coup,comme ça,exprès pour les faire sortir et leur faire un petit signe de la main.

Aujourd’hui,j’ai oublié.En même temps,il fait si froid qu’ils n’auraient même pas mis le nez à la fenêtre.

A l’entrée du terrain,une silhouette qui gesticule.C’est R.,le petit frère de la patiente que je vois depuis trois semaines.Un sacré loustic,R.Il a douze ans ,un large sourire en permanence.les mains toujours pleines de cambouis.Il sait à peine écrire,encore moins lire,mais il n’a pas son pareil pour faire démarrer une voiture.Peut être même sans le consentement du propriétaire

D’aucuns diraient que j’ai de mauvaises fréquentations.Mais j’aime bien R.L’autre jour je l’ ai embarqué dans ma voiture avec ses bidons vides pour aller chercher de l’eau au centre commercial à deux kilomètres.On est revenus en chantant des cantiques car R croit dur comme fer que Dieu un jour lui offrira un camping-car dernier cri.

« Marie,Marie-Sage-(c’est comme ça que qu’on m’appelle par ici) je t’attendais.Ma sœur,elle a dû emmener la caravane ailleurs.Je vais t’y conduire. »

J’accuse le coup.Il fait froid,il y a du verglas.Mais la sœur en question est hypertendue.L’année dernière elle est arrivée en pleine crise d’éclampsie à l’hôpital.Dans ma trousse j’ai pour elle les médicaments qu’un copain pharmacien m’a filés en douce.Je dois y aller.

R. me propose de prendre le volant.

« Là,tu vois R,on va faire autrement.Tu vas me guider et moi,je vais conduire .C’est pas avec tes pointures 34  que tu peux appuyer sur les pédales »

Il grimpe en se marrant à côté de moi.Nous voilà partis.Un p’tit coup d’avertisseur devant chez le olméch yok, braille R.Les rideaux bougent un  peu.

« C’est loin ?

Pfiou..J’sais pas,c’est moi que j’ conduisais.J’ai pas fait gaff’a.Tiens tourne là. »

L’équipée sera un peu plus longue que je ne le pensais.Encore heureux qu’il ne neige pas.Il nous faut une bonne heure pour arriver.

Caravane en pleine forêt.Au bout d’un chemin encombré de neige.Cahots et sursauts dans la voiture.

Livraison des médicaments.Explications Consultation.Tout va bien,même si j’ai les doigts bleus et gourds.Grande sœur nous prend en pitié.

« Je vais vous faire un bon chocolat chaud »

Elle ouvre le frigidaire.R. se met à hululer de détresse . « Kèskès.Mon Kèskès.Pourquoi tu l’as mis au frigo?

Ben tiens pasqu’il est mort.On l’enterrera quand on pourra creuser. »

Kèskès le chat est mort.On a quand même bu le chocolat en son honneur,et récité une petite prière  avant que la morgue improvisée ne se referme sur lui,coincé entre la bouteille de lait et la plaquette de beurre.

R. sanglote sur tout le chemin de retour.Ses larmes lui mâchurent le visage de petites lignes claires qu’il essuie machinalement de son bras

« Tu sais,R,je suis sûre qu’il y a un paradis pour les chats.Il y est déjà. »

Avant de descendre de la voiture.R.me sourit à pleines dents

« T’as beau être une gadji,quand j’sra grand j’te mariera et j’te couvrira d’or. »

 

 

 

 

SUR LE VIF

Tiens aujourd’hui me revient en tête un de mes premiers exploits sur le secteur PMI ,comme on dit dans les bureaux.J’ai maintenant une bonne main d’années d’expérience.Imaginez une courageuse sage-femme mandatée par la maternité locale pour visiter une de leurs patientes ,diabétique sortie contre avis médical.Shazam…on frotte la lampe et le génie apparait…A moi seule je vais convaincre la dame de bien suivre les prescriptions ,de revenir en consultation régulièrement et d’être bien sage.Ils ont oublié de me prévenir que la dame en question vit en caravane le long de la voie ferrée.
Je suis jeune,j’y crois.
Une heure plus tard,j’y crois moyen.Je me suis perdue entre les caravanes de ce fichu camp où les chiens aboient.où les mômes me regardent en se bidonnant entre deux reniflements,où je patauge au milieu de flaques et de substances étranges.
Je sens que je craque.Mais le dieu des sages-femmes me prend en pitié;un des marmots dégoulinants de morve consent à me renseigner.Par là-bas il y a bien une dame à gros ventre .
J’ai enfin atteint le Graal.Je vais pouvoir délivrer la bonne parole et sauver la mère et l’enfant.Enfin je crois.
La majestueuse maitresse de céans me fait signe de m’asseoir.J’hésite entre une chaise bancale à l’allure de menu de cantine tellement elle est constellée de taches au subtil dégradé et un fauteuil défoncé où bave un magnifique berger des poubelles genre carrefour de labrador et de boxer.Je suis tentée par l’exotisme de la chose mais je finis par poser une fesse sur un vieux canapé-lit aux coussins éparpillés .Malédiction!. De sous mon postérieur s’élèvent des gloussements indignés.Je viens de commettre un « poussinicide »en écrabouillant la poule de compagnie en pleine couvaison.Heureusement j’ai juste fait une omelette de deux œufs.Les autres sont saufs.
Ce jour là j’ai fini l’entretien debout.

Je suis sortie dignement .

« Tu reviens quand tu veux » qu’elle m’a dit la dame ,en virant la poulette outragée.
Les môminets m’ont escortée jusqu’à la dernière caravane en couinant de plaisir.

Vivivi.Mon deuxième nom c’est Tueuse de Poulets.
C’est la première fois que je fais une interruption de maternité chez une volaille.J’en ris encore.