Archives pour la catégorie Docteur Watson et Mister Sherlock en campagne

PENDANT LES TRAVAUX LA MAISON RESTE OUVERTE

Ma chère Watson

A peine 2 mois depuis votre départ et déjà je ne me reconnais plus.

Moi Holmes,le légaliste,je me surprends à imaginer ce que vous auriez fait dans telle ou telle situation.Je râle,je bricole des solutions abracadabrantesques moi aussi!

Et je me plais à croire que je suis votre émule et que vous seriez fière de moi.

Tenez,la semaine dernière,quand j’ai offert la dernière madeleine de votre boîte à la jeune demoiselle qui venait de me narrer une rocambolesque histoire de prince charmant venu la séduire jusque dans son village pour ensuite l’abandonner enceinte et éplorée sans même un regard,j’ai à peine hésité.

Je crois même vous avoir entendue me dire qu’il serait bien avisé de la remplir à nouveau,cette corne d’abondance !

Quand l’assistante sociale du service lui a martelé qu’elle devait assumer son choix,qu’elle n’avait qu’à repartir puisqu’ICI personne ne lèverait le petit doigt pour l’aider-parce que quand même cette histoire de vil séducteur évanoui dans une gare,c’était tellement rebattu que pas un être sensé et civilisé ne mettrait un euro dessus-j’ai même vu rose foncé (sage-femme oblige) pour lui rétorquer qu’elle n’était pas au dessus de la loi et que ce n’était pas à elle de décider qui pouvait rester ou non .

Je crois avoir élevé la voix très fort tout autant que vous le faisiez.Je me suis creusé les méninges pour trouver une solution

Pauvre jeune demoiselle, déjà en sanglots avant d’affronter cette Gorgone méprisante !

Puisque je suis le pilote du navire,permettez moi de vous faire partager ce récit.Si d’aventure vous n’êtes pas perdue dans les limbes du désespoir,peut-être consentirez vous à donner quelque encouragement à un pauvre Holmes débutant en PMI.

Je suis née dans un village d’un de ces pays que vous qualifiez de sous-développés.Mon père avait 3 épouses,je suis la dernière de ses 10 enfants.J’ai grandi sans ma mère morte en couches,mais choyée par mes sœurs aînées comme le bébé de la famille.

L’été de mes13 ans,des soldats sont passés au village.Je n’ai pas eu le temps de m’enfuir.Ma fille est née et morte à l’hiver suivant.

Ma tante m’a prise chez elle à la ville.Je suis allée à l’école,j’ai appris à écrire et lire.Souvent le voisin venait chez ma tante parler de son fils qui vivait dans une belle maison,là bas au pays merveilleux de France.Mes sœurs et ma tante ont pensé que ce serait un bel avenir pour moi après ce que j’avais vécu.Elles ont économisé et m’ont offert une belle dot.

Le jeune homme est venu,on s’est mariés.Il m’a amenée ici et installée dans un hôtel.Ce n’étaient pas les soldats qui venaient,mais ce n’était pas mieux.Maintenant j’attends un bébé et je ne lui sers plus à rien,alors il m’a dit de partir et de marcher jusqu’à un hôpital.

J’ai marché,j’ai demandé mon chemin.J’ai ma valise avec moi avec tout ce que je possède.Je suis fatiguée et j’ai honte

Je ne peux pas dire à mes sœurs et à ma tante ce qui m’est arrivé,elles pensent que je vis dans une belle maison et que je suis heureuse.Au téléphone je mens parce qu’elles méritent de penser que ma vie est belle après ce qu’elles ont fait pour moi.

 

Holmes,remplissez la boîte à madeleines,je reviens !!!!

 

LE TESTAMENT DE WATSON

Holmes me faisait justement remarquer la semaine dernière que je n’étais pas très bavarde depuis un moment.

Oooh de temps à autre une idée de billet voltige bien quelque peu dans ma tête,petit frisson fantôme vite dissipé .

L’histoire de Mariamou? Celle d’ Urielle ? Les larmes de Karimatou ou les sanglots de Shérazade?

Le calvaire de Gloria ou de Bridget dans les prisons si loin?

Le désarroi de Sory,les angoisses de Jade..

Je construis le récit,je rédige ..J’entends  Holmes me dire tout à trac: ma chère Watson,vous avez déjà dix billets au moins avec la même histoire,les mêmes doutes….

Alors je laisse un instant flotter dans mon cerveau les bribes d’un billet mort-né,je le laisse rejoindre les dix autres dont il est l’alter ego.

Ces billets qui me rappelle à quel point l’humanité est menacée en chacun de nous.

Holmes a raison,je n’écris plus parce que j’ai déjà tout écrit sur la misère qui grandit dans notre société si égoïste,si fière de son indifférence .

Holmes a raison,je vous ennuierais avec tout cela.La faim ,la peur, la honte,le désespoir,je les côtoie tous les jours.

Pas besoin d’aller très loin,chaque jour ils s’invitent dans mon bureau.Chaque jour je désespère un peu plus des réactions haineuses et méprisantes des bien-pensants qui n’ont ni faim,ni froid.

Des collègues pour lesquels le sommet de l’angoisse c’est de savoir où organiser les prochaines vacances,hôtel ou croisière.

Des bons apôtres qui me regardent froidement en pensant que je suis bien naïve de croire tous ces récits.

Des soignants qui balaient mes scrupules d’un sec »Si son bébé meurt ça sera la faute du système,pas la nôtre »

Relisez mes billets,mélangez les noms,les lieux les dates.Les souffrances sont les mêmes,le désespoir n’a pas de nationalité

Alors Watson va se taire pour un moment.Je vais plutôt penser à Papa Plume qui a choisi de partir avec Maman Plume,parce que ce monde qu’à  nos 17 ans nous avions rêvé libre et fraternel a tout de l’enfer en devenir.

il est temps de pousser la porte du Café des amis,venez,je vous y attends à côté du babyfoot.C’est ma tournée

 

 

OMBRE

Je voulais écrire un petit article.Pas bien drôle, sans doute, parce qu’en ce moment la vie ne tourne pas plus rond à la mater que ce qu’on en voit dans les journaux télévisés.
Mais bon,je pensais trouver un petit quelque chose de réconfortant.Une petite histoire qui vous ferait venir un léger sourire aux lèvres au moins.
J’ai convoqué mon triumvirat cérébral personnel.
Watson et ses coups de cœur.
Sherlock et ses scrupules administratifs.
Le Bibliothécaire et ses carnets-souvenirs débordants de prénoms et de visages.
On a agité la malle en tout sens,en se disant qu’il nous restait bien dans un petit neurone une image souriante,un clone de Tchoutchanpotche agitant sa main au dessus de la boîte de biscuits.
On a cogité,cherché.
On a ramené à la surface autant de dossiers sinistres que les vidangeurs du Canal Saint Martin ce mois -ci.
Des récits de souffrance identiques à ceux de Mamounette la grand-mère arménienne de mes 20 ans.
Des récits de guerre identiques à ceux du petit Docteur C. venu de la baie d’Halong dans un boat-people, comme on disait alors.
Des récits de misère .
Des récits de honte ravalée quand les poubelles de nos trottoirs se transforment en supermarché pour migrants .
Des récits sordides de survie à tout prix quand il ne reste que sa dignité à vendre.

On n’a pas trouvé.
On s’est juste juste serré les uns contre les autres dans ma tête pour faire une place à la recrue qui s’est glissée à nos côtés.Une ombre silencieuse et endeuillée.
C’est le nouveau membre de l’équipe,Madame Désespoir.
Parce que des femmes enceintes dorment dans la rue et qu’il n’y a pas d’hébergement possible.
Parce qu’elles ne font souvent qu’un repas dans la journée  et qu’il n’y a pas d’association pour les nourrir plus souvent.
Parce que nous détournons les yeux pour ne pas y penser le soir en rentrant chez nous.
Parce que de plus en plus de voix susurrent qu’elles n’ont rien à faire chez nous,ces trouble-fête qui voudraient profiter de notre vie à nous.

Parce que Sherlock se désespère de ne pas pouvoir respecter la justice .
Parce que le Bibliothécaire se désespère de voir ressurgir de vieux démons  .
Parce que Watson se désespère de n’avoir plus la force de protester .

ICI ON FAIT DE L’OBSTÉTRIQUE, MADAME

Comme le temps passe vite hors du monde, depuis mon nouveau poste d’observation en terre hospitalière à GrandeMater de MégaVille !!

Il est temps que je vous donne des nouvelles de Watson !

Je suis l’envoyée spéciale de la PMI Tous les jours j’assiste au parcours des vaillantes combattantes de consultation .

Je les encourage,je les admire surtout les sans-grade,les bas-risque pour lesquelles ce devrait être un moment réconfortant et personnalisé !

Qu’il est donc terrible, le protocole des consultations hospitalières où tout est mesuré, pesé, vérifié par autant de petits Anubis scrutant les dossiers à défaut des âmes pour la petite candidate-future-maman-tout-va-bien.

– Comment,vous n ‘avez pas vos étiquettes ?? Mais Madame sans vos étiquettes, vous n’existez pas .Si ça se trouve vous n’êtes même pas enceinte,alors vite,retournez faire la queue en caisse ,retournez y vite sinon vous serez en retard et le médecin ou la sage-femme ne vous aura pas attendue !!!

La voilà repartie docilement vers le merveilleux et accueillant guichet où avec ses semblables à gros bedon elle attend patiemment que le petit ticket arraché à ce fichu tourniquet lui ouvre enfin les portes du Pipitorium .

Alors,enfin reconnue , elle apportera en offrande dûment estampillée à son nom le vilain gobelet de plastique maladroitement empli ..Qui dira l’éprouvante solitude de la future mère épanouie coincée dans des toilettes trop petites, se battant avec le traitre et glissant bidule !!!

Comment ,vous n’avez pas entendu votre nom??Vous êtes pourtant bien Madame Kjoiufewnsxchpo ?? Ah non??Excusez moi,mais c’est dur à dire,hein aussi ! On dit comment ? Koueno ? Pouvais pas deviner,moi !

La voici prête à monter non pas à l’échafaud, mais sur la super-balance électronique qui tous les mois crache son verdict approximatif.Dame, quand la balance est de précision, mais que, en conclusion, hiver comme été, « je vous retire 2 kilos parce que vous avez vos chaussures et vos vêtements,là ! » c’est sûr que le poids est d’une fiabilité douteuse.Encore heureux, remarquez, que les candidates ne soient pas obligées de défiler en petite tenue devant leurs congénères pour le concours de MissPrémaman !!!

Plus qu’une épreuve dans le marathon consultationnel !

Après le traditionnel séminaire de méditation en salle d’attente avec les consœurs résignées –

Non,nous n’avons pas de magazines,ils disparaissent trop vite.Mais vous avez un présentoir de documentation médicale à l’entrée si ça vous intéresse ! 

reste le dernier oral, le passage devant le grand jury.

Avec un peu de chance,l’examinateur sera tout à elle durant 15 minutes, c’est largement suffisant pour poser toutes les questions qui lui tournent dans la ….Ah non,c’est déjà fini,la voilà qui sort avec son dossier ..

un rendez-vous dans 1 mois,un autre avec l’anesthésiste et celui d’explo ensuite, au revoir, Madame, tout va bien !

Heureusement,il y a des petits grains de sable dans la mécanique hospitalière.

Des petits moments d’humanité dans ce grand manège administratif qui ne peut ralentir sous peine de désorganiser tout l’ensemble.

Les séances d’acupuncture d’une sage-femme attentive

Le cours de sophrologie et de yoga d’une autre.

Un moment hors du temps si drastiquement réglé de GrandeMater où la sage-femme de consultation s’assied à côté de sa patiente un peu perdue.

Une petite bulle tranquille pendant laquelle une feuille blanche et quelques crayons de couleur distraient un bout-de-chou de trois ans qui trouve le temps bien long dans cette vilaine salle triste.

Une aide-soignante-préposée-pipi qui demande gentiment des nouvelles.

Bien sûr,j’admire aussi la technicité et le savoir-faire médical dans le suivi des grossesses à haut -risque.

Souvent tout de même,je regrette la proximité et la simplicité de mon petit centre de PMI, de mes collègues infirmières et auxiliaires si prévenantes envers les patientes dont elles connaissaient la vie, le nom et les enfants.

Mais ,comme dirait sans doute Holmes,le progrès et la sécurité sont à ce prix .

 

PMI OR NOT PMI ????

Eh bien Watson,il me semble que vous ne me donnez guère de nouvelles ces temps-ci ?

Voilà, voilà .
Je suis de retour dans les entrailles de la bête,dans la géhenne de l’hôpital et ses limbes que sont les consultations de maternité.
Pfiou, j’avais oublié à quel point les patientes méritaient leur nom dans ce no man’s land de l’accueil,
Non que le personnel démérite le moins du monde aux yeux de quiconque !
Tous et toutes s’agitent de leur mieux pour donner un semblant de bienveillance et de chaleur humaine , mais le temps manque pour s’asseoir tout simplement à côté d’une jeune femme un peu perdue,juste pour la rassurer tandis qu’elle appréhende l’oukase qui va la jeter dans les filets de la Grossesse à Haut Risque.
C’est le royaume feutré de l’attente impuissante , du pesant anonymat qui vous réduit à un gros dossier semblable à des dizaines d’autres dont vous supputez à leur embonpoint la place dans l’échelle du  « Madame,il y a un souci ».

Je déprime,mon cher,je déprime. Cet endroit est horrible.

C’est l’apanage de la routine qui vous fait arriver bien à l’heure,déposer à votre tour votre petit flacon pipi étiqueté version code-barre pour que le grand flachouilleur hospitalier ne s’emmêle pas les lasers en vous identifiant ,
Vous attendez qu’on vous appelle, vous attendez qu’on vous pèse,vous attendez qu’on vous branche à l’appareil qui annonce vos chiffres de tension à la cantonade.
Vous attendez encore qu’une blouse blanche ou rose vous appelle pour 10 minutes  de consultation où vous avez à peine le temps de réfléchir aux questions que vous aimeriez poser que vous voilà déjà en possession de vos ordonnances réduites à des cases de QCM, de votre liste de rendez-vous pour le mois prochain,et bon vent….Au revoir,Madame.

Mon dieu,mon dieu,que suis je donc venue faire dans cette galère, petite sage-femme de PMI, avec mes 30 minutes minimum d’entretien, moi qui connaissais le prénom de toutes mes patientes !!!
Au secours,rendez-moi mes fous-rires avec Mauricette et son petit russe ,mes yeux soudain troublés avec Meriem qui pleure un bébé disparu.

Revenez,Fatou et Mariamou,avec vos entêtements à m’apprendre comment claquer de  la langue,
Je veux repartir dans ma petite consultation,je me suis trompéééée, je veux repartiiiir…..

Et puis la porte du bureau s’entrouvre,
« Dis,tu peux réexpliquer à ma patiente pour la péridurale ? Je sens qu’elle a besoin de plus de temps »me glisse l’anesthésiste,
Une blouse rose à son tour :
« Est-ce que tu peux voir la 121,elle vient d’être transférée à 26 semaines pour menace d’accouchement ,elle pleure depuis que les ambulanciers l’ont amenée»
« Je viens de recevoir un drôle de couple, j’ai une sensation de malaise qui ne me quitte pas . J’aimerais bien ton avis ? »
Une petite visite d’une blouse blanche pressée :
« Une gémellaire isolée de 18 ans bientôt à la rue,c’est dans tes critères ??? »

Allons,ils ont peu de temps, ils sont débordés, mais ils demeurent attentifs et bienveillants,
J’y retourne, Sherlock,j’y retourne, je peux encore servir à quelque chose .

Faites donc , Watson.Nous nous verrons plus tard

 

LE PENSUM

Watson ! Si je ne vous connaissais pas aussi bien, je dirais que vous m’évitez!!

      Oh, Sherlock, pas le moins du monde. J’ai été très sollicitée ces jours-ci, consultations, visites, réunions…Le temps me manque voyez vous, je ne vois pas passer les journées…

Justement, très chère, pourriez vous précisément m’indiquer la date ?

      Euh…Nous sommes le 30 janvier ?

Bien .Et que faisons-nous chaque année en janvier ?

     

Watson ?

      Les étrennes !!!! La galette… !!!!

Vous êtes désarmante de puérilité, Watson ! Nous faisons notre rapport d’activité. Je vois que vous avez encore chanté tout l’été, mon amie, et vous voilà fort dépourvue au retour des statistiques ! Enfin, j’ai une certaine habitude de votre désinvolture envers les chiffres .Remplissez vos colonnes  avant demain, c’est un ordre ! Et soyez la plus précise possible !

      Allons noircir notre pensum…Voyons donc…Nombre  de grossesses suivies…nombre de patientes suivies…

Watson, c’est le même, enfin !!!

      Et non, Sherlock, je vous prends en défaut  mais il peut y avoir 2 grossesses différentes la même année pour la même patiente. J’utilise 2 colonnes…Ensuite nombre de patientes suivies à domicile, en centre de PMI… Voilà…Et les entretiens impromptus, les rencontres sur le passage clouté ou au marché, je les mets dans quelle colonne ?

Watson !!! Je ne sais pas, moi. Faites une colonne autres lieux, et continuez, que diable !!

    Rabat-joie ! C’est original, non, un entretien informel au café de la place. Mieux, à la caisse du supermarché…Passons à la colonne suivante… Nombre de portes closesAh, ça aussi… Pour être la plus exhaustive possible, je vais comptabiliser les appels téléphoniques non pris, les lapins de rendez-vous – oh, je suis désolée mais j’avais oublié votre visite- les sonnettes paresseuses ou les expéditions déchiffrage de noms sur les boîtes à lettres !  Les pas-perdus dans des halls anonymes à la recherche d’un gardien assez compatissant pour vous renseigner !  Voilà qui est fait.

Pff, que ce remplissage est donc fastidieux !

Ensuite nombre de réunions, concertations, invitations…conversations téléphoniques ???Malédiction, j’ai encore oublié de les noter…Mes statistiques vont être faussées, Sherlock ! Ma conscience professionnelle m’interdit de vous communiquer des résultats inexacts…Dussé-je y passer la nuit,je vais recompter et je vous remets le tout demain aux aurores!

Cessez de faire  le clown, Watson. De toute façon, vous êtes brouillée avec la paperasserie.Complétez les colonnes comme vous l’entendez et rendez-moi ce fichu rapport.. Je vais essayer de mettre de l’ordre dans tout ceci…Ah avant que vous ne filiez sur le terrain, je dois vous rappeler que vous n’avez pas non plus terminé votre bilan de l’année ni rédigé vos résolutions pour la suivante..Gare à la notation, Watson !!!

 

 

 

CERTAINES CHOSES DOIVENT ETRE FAITES

                          Sherlock, sauriez vous où j’ai rangé mon baladeur ?

Le voici. Je vous l’avais emprunté hier. D’ailleurs je trouve vos goûts musicaux actuels pour le moins …intrigants. Tokyo Hôtel, Justin Bieber. Vous concernant, j’en étais resté à Brel et Bühler, Hélas, si vous-même changez  sans m’en avertir !

                        Mais non, c’est temporaire. J’en ai besoin demain. Ah et j’ai oublié de vous prévenir que je prends ma journée.

Petite escapade  et journée farniente ?  Bravo, Watson, vous le méritez.

                        Mais, non, Sherlock, c’est pour le travail.

Vous êtes un oxymore ambulant, Watson. Vous pratiquez maintenant le congé travaillé !!

Pourquoi pas  le travail chômé ? Non, j’accompagne secrètement une patiente à l’hôpital. Vous ne pourrez d’ailleurs pas me joindre.

Comment cela secrètement ? Faites une exception pour  votre fidèle conscience, Watson !

                        Justement,  vous êtes bien trop encombrant  pour cela. Je dois accompagner une toute jeune demoiselle pour une IVG .La musique est pour elle. Voilà !

Quelle ronchonne vous faites aujourd’hui ! Je ne vois rien là-dedans qui puisse vous irriter à ce point.

                        Elle est extrêmement loin d’être majeure,  et refuse  de prévenir ses parents. Je ne l’ai pas choisi, mais je suis l’adulte accompagnant tel que le prévoit la loi . J’apprécierais que vous restiez en dehors, Sherlock. Croyez-moi, une duègne ne s’impose pas pour ce que nous avons à faire.

J’insiste cependant pour être là.

                           Non, vous ne le pouvez pas. Si vous venez, je me répèterai sans cesse qu’elle est bien trop jeune pour vivre cela sans sa mère, que mon devoir est de la décider à en parler, qu’aucun parent ne peut être tenu à ce point à l’écart  d’un évènement si important. Imaginez qu’elle soit votre fille, etc. etc…

Et mon absence  facilitera votre tâche ?

                           Eh bien je me dirai juste que je fais ce qui doit être fait, au moment où cela doit l’être… Je formerai même le vœu que toutes les petites infantes malheureuses  trouvent  sur leur route une Watson prête  à les aider. Je fais mon Becket, voyez-vous et je sers l’honneur des femmes avant le mien.

 

REMEMBER (pour une jeune pousse)

Ah…Watson, vous tombez bien.regardez ce que j’ai exhumé  ce matin du cagibi à désordre!

Oooohhh !ma vieille malle à souvenirs…Toute une vie de dévouement et de…

N’exagérez pas, Watson, vous n’êtes pas Mère Térésa, quand même ! Non, je dirais une carrière au service des femmes, en bon fonctionnaire que vous êtes.

Regardez ce dossier, Sherlock…Premier bébé, treize ans  tout frais, réfugiée chez une tante.Nous avons révisé ensemble le programme de quatrième….Molière….Pythagore….My midwife is not nice…en guise de préparation à l’accouchement, sinon elle refusait de me voir…

Caprice d’ado déboussolée, Watson.On ne vous demande pas votre avis.Tenez, prenez celui-ci.

Fichtre.Dixième pare,au moins.Césarisée entre deux et six fois,personne ne le sait au juste.Diabétique de concours.Une vraie bourrique rebelle.J’ai dû batailler ferme pour qu’elle accepte un suivi correct…

Vous fûtes victorieuse, non ?  Un autre.Allez-y, je vous écoute.

Jeune femme « distilbène » c’était sa carte de visite….Trois fausses couches tardives…Enfin un espoir raisonnable, comme disait son gynéco…Vingt-quatre semaines d’accompagnement.A chaque fois l’angoisse de ne pas la trouver dans sa chaise longue avec son sourire courageux et son ventre qui s’arrondissait sous mes mains.Sainte Rita veillait sur elle, cette année-là.

Tiens, des pages vierges,…Juste des prénoms?

          Mais oui, les oisillons tombés du nid…Trois, cinq et encore le dernier de cette année…Il doit en rester quelques uns dans le fond de la malle, Sherlock..Parenthèse dans une vie,bébés non souhaités mais si attendus par d’autres bras..

Et ces feuilles éparses ,

        Ah, les esprits du Pays Dérangé…là où les chauffe-eau parlent, où les baignoires s’emplissent de sang et d’araignées..là où un alien vous aspire de l’intérieur pour vous projeter dans le néant…Mettez les sous les autres, Sherlock, ce sont mes limbes personnels.Ils me font peur.

Et celui-là tout en vrac ?

          Non ,Sherlock.Ne touchez pas à celui-là.C’est le catalogue de l’ange, voyez-vous.De légers souffles, des bébés qui ne grandiront pas…

Refermez la malle, Sherlock.Ma consultation commence dans quelques minutes.Demain est un autre jour, n’est-ce pas?

 

 

 

 

 

CARPE DIEM

Tiens donc, Watson!Je vous surprends en flagrant délit de rupture de régime!

Vous n’allez tout de même pas me reprocher cette malheureuse tarte aux fraises ?

Watson, je vous ai quittée au déjeuner avec votre fromage-blanc-haricots-verts habituel et vous voici deux heures plus tard dégoulinante de crème pâtissière Résistez, que diable!Auriez-vous quelques soucis???? une baisse de moral que vous chercheriez à compenser?

Je ne me suis jamais sentie aussi bien, mon cher.Je sors d’un TP de géométrie dans l’espace.Rien de tel pour vous réconcilier avec votre image.

Je ne vous suis pas.

Eh bien je viens de faire la connaissance à domicile d’une patiente cubique.160 kg pour 1m60. Cubique,vous dis-je.

Et alors! ce n’est pas votre première patiente obèse, que je sache.Pourquoi cette soudaine euphorie,

Voir est une chose, examiner en est une autre,Sherlock. Essayez de visualiser la scène…Votre Watson, à genoux devant un clic-clac aussi agité qu’un porte-container en pleine tempête….

Je me concentre.

  Sur ledit canapé, une patiente fort enceinte et surtout d’une très robuste constitution.

L’angoisse m’étreint.Ne me dites pas que vous vous livrez à cet examen emblématique de votre profession,,

Il le faut bien.Elle est presqu’à terme et a des contractions.Elle est bien urbaine et afin de me faciliter la tâche, elle tient à pleines mains  les dodus replis de son bedon..

La suite, Watson!

Elle est aussi très émotive et lorsque je lui confirme que son héritier est en route elle ne trouve rien de mieux que de lever les bras en l’air,

Et alors?

C’est que je suis encore sur le terrain des opérations, Sherlock.Mon poignet est illico recouvert d’une déferlante d’abdomen!Les digues ont lâché!

Pauvre Watson, votre santé mentale me préoccupe.

   Rassurez vous, Sherlock, nous avons toutes deux survécu à l’avalanche.Mais en sortant de chez elle, alors que les ambulanciers se préparaient à la brancarde vers la maternité, une impression de grande légèreté m’a envahie, et une impérieuse envie de tarte aux fraises, pour une fois.

 

 

 

 

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FAR-(WEST)BANLIEUE EST

Oooohhh!Watson, votre mise est d’un négligé aujourd’hui!Votre tee-shirt est gluant d’une curieuse substance incolore…Horreur …de la bave…Et votre jean est couvert de poils…de chien me semble-t-il….Voyons cela…chien…race pitbull, dirais-je.Avec un léger fumet tabagique…et ..hum…un relent de bière..Je pensais que vous vous occupiez de femmes enceintes,Watson!Arrondiriez-vous vos fins de mois en faisant du dog-sitting,?

Que nenni, Sherlock.Je reviens de chez Madame X., notre 9ème pare de la cité Machin.

Ciel .Vous fûtes attaquée par les dealers de l’escalier C! Vous ont-ils rançonnée? Molestée peut-être? Vous ont -ils dérobé votre sacoche avec votre matériel et votre ordonnancier? Grands dieux dans quelle banlieue vivons nous?

Point du tout, Sherlock.Aujourd’hui, c’était le jeune F.qui était de service de guet avec ses amis.J’ai suivi sa mère l’an dernier,j’ai donc pu passer sans encombre.Il m ‘a même saluée d’un tonitruant.: « vas-y, laisse passer elle suit ma mère.M’dame tu peux ascenser. »

Ascenser, Watson?

Oui, mon cher, ascenser au 6ème étage grâce à ce merveilleux équipement qui sent bon la poubelle et bien d’autres choses encore.Je m’entraîne tous les jours à l’apnée,voyez-vous.

Certes, Watson.Mais les poils de chien..la bave sur vos vêtements?

Ah oui.C’est dû au contact prolongé de mes genoux avec la tête de Stallone, le chien des enfants.Il est très affectueux.

Watson, dois-je vous rappeler que vous êtes sage-femme.Depuis quand auscultez vous la gent canine, très chère?

Vous êtes à mille lieues de la vérité,Holmes.Le pitbull me surveillait pendant que je retirais des fils.

D’épisiotomie????

  Perdu, Sherlock.Figurez vous que notre brave Madame X.a très mal réagi lorsqu’elle a appris que sa fille cadette s’était faite déviergée.

??????

Un dessin,Sherlock?

Au fait,Watson, au fait.

D’émotion elle a chuté sur une bouteille cassée qui trainait malencontreusement là….D’où belle plaie de la main…d’où visite aux urgences…d’où sutures en place depuis trois semaines.

Et?

Ablation des douze fils sous l’œil attentif de Stallone.

Mais, Watson vous avez perdu l’esprit.Cela n’est pas dans vos attributions!

A vrai dire, je m’en fiche comme de ma première garde,mon cher.Quand je suis arrivée, Madame X. avait entrepris de retirer elle-même ses fils avec un couteau de cuisine.Alors, vos objections viennent un peu tard.