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HISTOIRE TRISTE

J’ai hésité longtemps mais aujourd’hui je vais vous raconter une histoire très triste et très courte,parce que son petit fantôme revient de temps à autre dans mes rêves et que c’est important de laisser une trace d’elle.

Qui fait suite à une histoire très heureuse, comme souvent, celle de la petite Suzanne . Relisez là avant pour rafraichir vos souvenirs ou découvrez la ici http://mavieenrose.org/2013/07/10/la-fois-ou-saint…artie-de-lequipe

Le genre d’histoire qu’on raconte sur la pointe des larmes, parce que l’épilogue vous fonce droit dessus quelques années plus tard sans ménagement,

Donc la petite Suzanne avait vaillament surmonté une naissance par le siège compliquée (dame quand vous avez beaucoup de route avant d’arriver à la maternité, ça n’arrange rien ), une procidence du cordon et un état de mort apparente dont elle était sortie inexplicablement,toute nue sur sa table chauffante .

Vraiment,un joli souvenir de bébé revenu à la vie de façon miraculeuse dira le prêtre lors de son baptême.Y croira qui veut.

Mais voilà que des années plus tard (souvenez vous, j’étais revenue sur mes terres d’origine et j’y ai encore beaucoup de connaissances, comme aurait dit ma Mémé ) j’ai appris que Sainte Rita ne parvient pas toujours à faire fuir les Parques qui vous veulent de l’autre côté du Styx.

La petite Suzanne, qui si petite et désarmée avait tenu bon et sans séquelles s’était trois ans plus tard étranglée en se coinçant la tête entre les barreaux de son berceau

Voilà pourquoi je ne peux désormais écouter Léonard Cohen chanter sa Suzanne sans pleurer

FAUT PAS ENERVER REINE-MERE

Bien bien bien.Je viens de trouver un moyen de gâcher mon week-end de paisible retraitée nantie en vadrouillant sur les internets.
Je pose donc ma pelle de creuseuse de dette et récupère ma plume de sorcière ,pardon de sage-femme.

Or donc alors que je flânais d’un doigt paresseux sur le clavier de mon ordi,je suis tombée (enfin les collègues m’ont fait un croche-touche pour que je tombe ) sur l’article d’une charmante gynéco à l’ancienne .Toutes à poil pour la consultation et hop jambes écartées pour le toucher vaginal parce que c’est comme ça et pas autrement.Sinon l’herpès vous envahit sournoisement,les seins vous torpillent la santé d’une tumeur pfiou làlàlà énorme et votre cholestérol fait du trampoline dans vos artères parce que vous fumez ET prenez la pilule depuis 5 ans sans qu’on vous ait rien expliqué,espèce de petite sotte !!! Gourgandine sans jugeote qui devez vivre dans une grotte au fin fond du désert pour avoir échappé à tous les messages  médiatiques ,à Octobre Rose  et autres campagnes à destination  des Fâââââmes.

Avouez tout de même que c’est vraiment pas de chance à 20 ans de se coltiner autant de pathologies dans l’indifférence de votre médecin traitant.

Bon,j’aime bien les gynécologues.Je connais des gynécologues vraiment extra ( et j’ai bossé avec des spécimens de grande valeur, attentifs aux souhaits de leurs patientes et prêts à laisser aux vestiaires leurs certitudes de donneurs de leçons )

Mais là j’ai buggé un poil en lisant ce charmant panégyrique du seul, de l’unique sauveur des malheureuses fââââmes confites dans l’ignorance de ce qui est juste et bon pour elles.. Pauvres créatures condamnées parleur nature même à n’être que l’esclave d’un utérus en folie !

J’ai nommé SuperGynéco,celui (enfin celle en l’occurrence) qui SAIT ce qui est bon pour cette éternelle sous-développée cérébrale qu’elle entend garder bien à l’abri de la tentation de choisir elle-même ce qui lui convient.PARCE QUE COMPRENEZ BIEN QUE LA FAAAAAME NE SAIT RIEN.

Certes il y a aussi des sages-femmes qui fonctionnent ainsi….

Du coup ,je suis bien aise d’avoir rendu mes gants ,ça m’évitera de finir sur le bûcher des rebelles,des soignants qui pensent que les patientes doivent rester maîtres des décisions les concernant,qu’il s’agisse de contraception ou d’accouchement

Sur ce je retourne à mes broderies.Après tout je ne suis que sage-femme

Je rajoute un petit mot puisque le lien ne fonctionne plus,SuperGynéco l’ayant supprimé.Ce n’est pas glorieux de ne pas supporter la critique.Se retrancher derrière l’alibi de la santé des femmes  – puisqu’elle ajoute dans un autre post que pas une d’entre nous n’échappera aux pathologies qui sont son pré carré- n’est pas un argument valide pour nous maintenir dans le paternalisme gynécologique qu’elle prône.

Et non ,il n’est pas obligatoire de défiler à poil sous ses yeux experts;

Et non, à 20 ans on n’a pas besoin d’un examen gynécologique systématique ou d’un frottis annuel

Je suis certaine qu’elle est une très bonne praticienne,scrupuleuse et performante.Mais ce qu’elle montre ne donne pas envie de consulter avec elle

Tant pis pour elle si elle montre un visage de la médecine dont nous n’avons plus envie.Grand bien lui fasse si elle veut rester ainsi.

LE JOUR D’APRES

Pendant 36 ans j’ai été sage-femme PMI.

Mais si,vous savez bien,la sage-femme qui ne fait plus le plus beau métier du monde,parce qu’elle a renoncé à « faire » les accouchements,mais s’agite dans tous les sens pour que la vie soit une peu moins vache avec les patientes qu’elle essaie d’accompagner pendant quelques mois.

La sage-femme que les vrais soignants,ceux qui sont restés fidèles au poste de garde regardent avec commisération parce qu’elle a renoncé à mettre les gants dans le cambouis de la salle de travail
C’est que les gants ,je les mettais plutôt dans les poubelles de la vie,là où vous êtes sûrs de trouver les plus humbles des plus méprisés

Les migrants,les étrangers ,les pauvres,les riens moins que rien dans l’échelle de valeurs de notre société,les cabossés de la vie ,ceux qui trainent leur passé d’enfants battus,de femmes battues …

Et je savais bien faire, ça,durant les quatre ans où j’ai été LA sage-femme PMI de l’hôpital de MégaVille !

La dernière petite fourmi de la maison-qui-rend-inhumain,celle qu’on appelle quand vraiment la dame,là ça craint,et qu’est-ce qu’on va bien faire pour elle ?

Et là j’avais le choix.

S’énerver parce que la collègue s’empêtre dans ses bons sentiments et démarre en mode mandieu mandieu la pôôôôôvre maman que je pleure dès que je la regarde .Elle est tellement touchante.Je te la confie

Voilà tu pleurniches sur son sort durant cinq minutes,et puis tu vas boire un café et passer à autre chose sans remords,chère collègue, parce que tu viens de te donner bonne conscience à trois francs six sous en refilant le dossier à Miss PréposéeMissionImpossible

S’énerver parce que la collègue s’en fiche et vient de déclarer sans ménagements à la patiente qu’elle est là pour s’occuper des problèmes médicaux,et pas pour lui trouver un lit où dormir ce soir

S’énerver parce que la collègue qui vient de remonter les bretelles d’une patiente qui n’a pas fait les examens ou acheté les médicaments prescrits parce sa carte vitale n’est plus valable et qu’elle a préféré faire les courses pour nourrir ses ainés clame dans la salle de soin qu’elle ne supporte plus les futures mères irresponsables

S’énerver parce que …parce que un dossier..  puis deux … puis trois …qui te prennent la tête et les tripes parce que tu sais bien que tout ce qu’on te demande de faire c’est encore bien plus irréalisable que de vider la mer avec un coquillage..

S’énerver parce que la collègue d’un air dégoûté te tend un dossier en disant qu’au moins il puait moins que la patiente et ne même plus lui répondre que l’odeur de la misère devient la compagne des nuits passées dans les hôtels miteux du 115 et le seul parfum des vêtements récupérés dans les poubelles

S’énerver parce que la collègue te toise du haut de ses certitudes morales en te disant qu’elle espère qu’au moins ce gamin qui va arriver sera placé parce qu’il est inadmissible qu’une mère aussi nulle ne soit pas mise hors d’état de nuire

S’énerver,et un jour lâcher prise parce que tu as atteint un point où le sournois sentiment d’ impuissance qui t’a accompagnée durant tes années Aide Sociale à l’Enfance l’emporte sur celui de faire du bon travail

Prendre sa retraite sur la pointe du cœur en espérant que d’autres seront là pour Mariam,Fatou, Gülefer,Rahéla,Aristina, Cynthia,Jennyfer, Maria,Grâce,Véronica,Afsatou,Inès,Fadila,Précious,Lena,Catherine ,Melissa, Jordana, Ivana ……

Déjà le moment de se quitter

Je range et je trie.

Je trie et je range

Je crois que je vous ai narré à peu près tout ce qui était racontable de ma vie de sage-femme. Et aussi un peu de ma vie perso.

Bientôt un an que j’ai raccroché le doigtier et rien de ce que j’ai connu auparavant ne me manque.Sauf peut-être l’émotion de faire écouter le cœur d’un humain encore non visible.Place aux nouvelles petites Rose,même si elles sont ô combien différentes des petite Rose que nous fûmes

J’examine mes souvenirs de ce boulot que j’ai vraiment adoré comme les pages d’un éphéméride et je les laisse partir au fil de ma mémoire afin de m’en détacher.

Cette année j’allumerai une bougie supplémentaire à Noêl pour une vieille dame qui m’a mise au monde et qui vient de mourir tranquillement. Ma mère qui m’a permis de devenir ce que je suis .

Je trie et je range

Je range et je trie

 

Portez vous bien et n’oubliez pas ce qui fait de nous des êtres humains en cette aube sombre du 21 ème siècle

LES OUBLIES DE DUBLIN

Certains jours c’est la grogne qui domine.Quelquefois à contretemps.Mais je ne peux pas m’en empêcher

En ce moment je suis passablement fleurdepeautée par tout le battage médiatique autour de cette chanson qui représente la France à l’Eurovision.

Déjà écrire ça dans un billet de blog ça me met la chair de poule partout,gnagnagna l’Eurovision gnagnagna les chansons…Reprenons nous

C’est beau.

C’est touchant,

C’est vachement gratifiant de ce dire que ce bébé a eu la chance que d’autres ne connaitront jamais.

Ou que du moins grâce à l’Italie cette petite fille est à l’abri avec sa mère,

Et ça permet de se congratuler avec force admiration entre gens d’ici et gens d’à côté

QU’EST CE QU’ON EST CHEVALERESQUES ET MERVEILLEUSEMENT HUMAINS ,

Enfin surtout les bénévoles qui patrouillent en mer,

Enfin surtout les bénévoles qui se démènent dans le camp d’accueil pour que les rescapés de Méditerranée retrouvent un semblant de dignité et d’espoir,

Parce que nous,bon, avec notre fanion France terre d’accueil agité dans tous les sens au rythme d’une chanson commerciale dégoulinante de faux bons sentiments, avec notre bannière de redresseurs de torts auto-proclamés, on ne fait pas dans la dentelle humanitaire et les œuvres charitables

Non,nous on agit comme je vais vous le raconter.

Juillet 2017

Fatoumata ,19 ans,vient d’atterrir dans mon bureau adressée par l’assistante sociale du PASS Santé de l’hôpital.Elle arrive d’Afrique en passant par la Libye et l’Italie.En route elle a perdu son compagnon passager d’un autre bateau.

Elle est venue en France parce qu’elle y a une demi-sœur qui l’a accueillie bien qu’elle ne soit pas mariée et qu’elle soit enceinte de 3 mois.C’est d’ailleurs sa sœur qui l’a accompagnée ce matin à l’hôpital,

Elle est francophone,elle a été à l’école et travaillait comme couturière.Elle a quitté sa famille justement parce que le compagnon qu’elle aimait ne plaisait pas,et que son oncle lui avait choisi un mari de sa condition

Bien sûr je ne saurai pas ça tout de suite.Elle est tellement sur la défensive qu’il va falloir plusieurs rendez-vous avant qu’elle livre son épopée.Tout s’organise peu à peu,

Elle voit l’assistante sociale pour organiser sa demande d’asile,

Elle voit la psychologue parce qu’elle a traversé tant d’épreuves que même le bébé qu’elle attend ne suffit pas à restaurer l’espoir,

Petit à petit,elle retrouve un petit sourire lorsque nous nous voyons.Elle participe aux ateliers de l’équipe psycho-sociale .Un matin elle arrive rayonnante:son compagnon a survécu lui aussi et vient de contacter sa sœur.ils vont se revoir.

Sauf que lui a été accueilli en Italie.Il a des papiers pour 2 ans là bas.Mais c’est sûrement sans importance.Fatoumata,elle ,a déposé sa demande en France.En attendant l’examen de son dossier,elle entre dans le dispositif AME/pécule pour vivre et organiser l’arrivée de son petit garçon

Décembre 2017

Fatoumata accouche dans quinze jours.Le bout du tunnel,enfin

Sauf que ce matin elle vient voir la psychologue en larmes.Elles déboulent toutes les deux dans mon bureau, C’est la fin d’un monde Fatoumata vient de recevoir une convocation de la préfecture.Départ pour l’Italie en car dans dix jours,car elle fait partie du contingent Dublin,Ces migrants dont l’identité a été enregistrée et les empreintes relevées dans un autre pays que la France,Elle ne parle pas un mot d’italien,elle ne connait personne dans ce pays mais le règlement n’en a cure

Une assistante sociale de ville lui a conseillé de ne pas se rendre à la convocation

Heureusement je connais le règlement sur le bout des neurones

Heureusement la psychologue connait une avocate spécialisée dans le droit des migrants

Heureusement Fatoumata est venue nous voir dans les délais et l’avocate réussira à faire ajourner la décision de la préfecture.

D’autres n’auront pas cette chance et devront partir.Certaines de mes patientes en Grèce,d’autres en Italie

D’autres choisiront de devenir des clandestins et de perdre pour plusieurs années (OUI) tout droit à demande d’asile

Alors la bluette pour s’attendrir sur la petite Mercy,c’est beau.C’est magique.Ça redonne foi en l’humanité pour pas bien cher

Mais nous,on ne fait pas comme ça

LA CUISINIERE ET LE DIPLOMATE

Or donc il advint aussi de jolies aventures tandis que je courais les prairies de la PMI

Je m’en vais donc vous narrer les chroniques de la cuisinière et de l’ambassadeur.

Dans un pays du sud tout parfumé d’épices vivait une jeune et talentueuse cuisinière.Sa réputation attira l’attention de Son Excellence l’ambassadeur d’un pays d’Orient qui souhaita s’attacher ses services,En tout bien tout honneur,Messieurs Dames.

La jeune cuisinière fit le bonheur gustatif des invités de Son Excellence. A tel point que lorque fut venu pour lui le temps de changer de poste et de pays,tout naturellement il embarqua dans la valise diplomatique son Vatel en jupons.

Et fouette cocher,en avant pour l’est et son climat si loin de celui du Sud.

Notre jeune dame s’étiola bientôt dans les brumes du Nord.Mais Son Excellence entendait bien garder celle qui réjouissait tant les papilles de ses invités.Pas question de laisser s’envoler l’oiseau..

Notre jouvencelle se débrouilla comme elle put pour se glisser hors de la cage dorée.De passeur en passeur elle finit par arriver dans notre beau pays de France.Sans papiers,sans bien autre que son talent de cordon-bleu. Mais chemin faisant elle rencontra un beau jeune homme ( enfin je suppose) et arriva ce qui devait arriver

Notre cuisinière se retrouva bientôt dans une situation embarrassante.

Poussée par la nécessité elle s’en vint raconter ses aventures à un fabuleux duo.Si si,je pèse mes mots.En l’occurence une assistante sociale de secteur et une sage-femme de Pmi qui ,ô miracle, la crurent malgré les cris d’orfraie de leurs collègues hululant à l’arnaque.

Pour reconstituer son périple et tenter de constituer un dossier de demande d’asile,les deux commères décidèrent de creuser du côté de l’ambassade.Et nonobstant les ricanements des collègues tirèrent à pile ou face celle qui appellerait.

Ce fut moi .

Une aimable standardiste confirma qu’effectivement notre jeune héroïne avait œuvré aux fourneaux.La première pièce du puzzle..

On passa au secrétaire de l’Ambassadeur.

Sur la pointe des pieds de la prudence,j’expose notre problème.Oui,vraiment ce serait une formidable aide si nous pouvions argumenter de ce séjour de notre jeune femme parmi le personnel de cette ambassade d’un pays ami…Et demander grâce à cela un titre de séjour en France…De quoi se prendre la langue dans les franges du tapis de la diplomatie internationale.

Froid glacial à l’autre bout du combiné.

Je raccroche complètement paniquée et désespérée.Non seulement nos espoirs de régularisation tombent à l’eau,mais Son Excellence qui visiblement n’a pas approuvé le départ de son employée sait maintenant où elle a trouvé refuge.Damned tout est fichu…

Pendant un bon moment l’AS et moi nous allons ruminer notre échec.La jeune femme ne nous en veut pas,elle essaie même de nous consoler en nous répetant qu’au moins on a essayé.

Et puis miracle,un splendide matin le facteur nous monte une grosse enveloppe à en tête de l’ambassade de ….

A l’intérieur passeport,visas en règle et même,ô miracle,un certificat de travail en bonne et dûe forme avec recommandations élogieuses en commentaires…

Et un petit mot très bref de la main de Son Excellence Audaces Fortuna juvat….

J’aime autant vous dire que notre félicité fut totale quand notre cuisinière reçut en fin de compte son premier titre de séjour !!

Ah qu’elles étaient splendides et mémorables les réceptions de l’ambassadeur

TRANSMISSION

Quelquefois ,en désespoir de cause, parce le désarroi d’une patiente vous tord les neurones et l’empathie,vous improvisez un replâtrage technique au mépris de toute logique.Juste sous la bonne étoile de votre imagination dévouée et de vos doigts croisés fébrilement ,

Souvent vous touchez le fond de la piscine obstétricale après un magnifique plat.

Et quelquefois le miracle a lieu.

Or donc,il m’advint d’être mandatée un beau jour par le grand chef de MégaVille aux fins de surveillance de grossesse gémellaire un poil pathologique – la dénommée J1 ayant opté pour un retard de croissance des plus préoccupants tandis que Miss J2 se la coulait plutôt dodue.

Future mère chirurgien,futur père architecte mondain.

Premier enfant bénéficiant des soins attentifs d’une gouvernante.Parfaitement,une gouvernante…

Ravissant 8 pièces dans un coin chic de mon secteur.Le rêve pour une sage-femme PMI plutôt habituée aux exubérances d’une Mauricette des faubourgs qu’aux discours distingués d’une émigrée syrienne de la grande bourgeoisie.

Mais comme aurait dit Mauricette,même les riches peuvent connaître la misère,en l’occurrence le refus obstiné de Dame Nature de permettre l’arrivée spontanée de rejeton.Donc PMA, don d’ovocytes ,bricolage médical et deux promesses de berceau plein

Deux fois par semaine,papotage autour du thé préparé par l’employée de maison tandis que le brave monitoring de banlieue rythme la surveillance.Forcément,ça crée des liens différents de ce qui se joue en consultation…

La sage-femme finit par faire un peu partie de la vie feutrée de la maison,puis un peu confidente des inquiétudes de la future mère.

Ce jour là, une question la taraude : comment ces ovocytes qui ne sont pas les siens vont-ils donner des enfants à qui elle pourra transmettre ses racines ?? Elle se laisse dériver dans d’angoissantes questions qui la font cauchemarder.Bien évidemment je suis dépassée.J’essaie de ramer à contre-courant,j’essaie de la convaincre de faire appel aux compétences des pédopsychiatres de GrandeMater.

Elle refuse,elle se braque.

Tout à trac je lui propose de chanter pour ses bébés,de chanter en arabe les berceuses que lui chantait sa mère et sa grand-mère.

Elle veut bien

Nous finirons la surveillance de cette façon.

Elle,envahie de ses doutes mais chantant à cœur perdu.

Moi inquiète mais totalement désarmée.

Elle n’a jamais reparlé de ses doutes.

Deux petites choupinettes finissent pour pointer le museau. En pleine forme .Deux mois après la naissance je suis invitée à faire la connaissance de J1 et J2 autour d’un thé bien sûr.J’ai à peine posé mon manteau qu’elle me dit

« Il faut que je vous montre quelque chose.Venez ,venez »

J1 et J2 sont en plein sommeil quand nous entrons.Doucement elle entame une berceuse,puis une autre.Les pitchounettes se réveillent au son de sa voix et ouvrent de grands yeux sombres.

Leur mère me regarde et me dit « Ce sont mes filles maintenant.Elles connaissent déjà la langue et les berceuses de mon enfance.Vous m’avez permis de les adopter.Merci »

PARVENUS AU SOMMET DE LA MONTAGNE

Watson,savez vous que nous sommes arrivées au sommet de la montagne ?

J’ai remarqué en effet,Sherlock.Dans quelques semaines,je refermerai la malle des souvenirs et c’en sera terminé de ma vie de sage-femme !

Sage-femme un jour,sage-femme toujours,chère amie !

Oh que non,voyez-vous .Je deviens passéiste.Je regrette la bonne vieille physiologie que j’ai pratiquée au début de ma carrière.

Je deviens nostalgique des grossesses d’antan,me direz-vous

Cette propension à rythmer chaque grossesse par des batteries d’examens au cas où .. Tout cela me décourage,et je sens bien que je n’ai plus ma place .

Allons,Watson,vous savez bien que grâce à cette surveillance,la sécurité de la naissance est maximale pour la mère et l’enfant ?

Justement, Sherlock, je laisse ceci à d’autres et je vais de ce pas m’enfermer avec le Bibliothécaire pour refaire avec nos souvenirs le chemin depuis le pied de la montagne,vous savez bien,ce chemin que vous croyez si long et si ardu qu’il vous en paraît interminable.Et voici que nous l’avons gravi,au final.

Au fond il n’est que temps,vous avez raison.Tenez,vous souvenez vous de votre premier accouchement?Vos mains tremblaient comme arbre en plein vent !

Sherlock,je crois bien qu’elles ont tremblé à chaque naissance.

Et cette marotte que vous avez de dire « bonjour » à chaque fœtus dans le ventre de sa mère à chaque consultation !

Mettez donc ça sur le compte d’une politesse extrême.Ou sur le fait que ce sont déjà des bébés dans l’esprit de leurs parents et le mien

Rendez-vous chez le Bibliothécaire,alors ?

Nous verrons bien

LES DÉSARROIS DE LA SAGE-FEMME PMI

Billet promis,billet dû

Je m’en viens donc vous narrer mon quotidien en ce moment,à savoir les consultations prénatales PMI d’une grande maternité française

Bien sûr,les prénoms ont été changés,lalilala etc…etc…

Mais si la forme est de mon cru,le fond est véridique

Vous êtes prêts ?

Vos mouchoirs et vos anti-dépresseurs sont à portée ?

En route

8h30 N . a rendez-vous à 9h,mais elle n’a rien de mieux à faire que de venir attendre ici.Le centre d’hébergement ferme à 8 h,alors elle est venue se mettre à l’abri .Elle a 22ans,arrive tout juste d’Afrique.Quand son père est mort il y a 4 ans,ses oncles l’ont mariée pour effacer une dette paternelle au créancier.72 ans,4 épouses et 18 enfants de tous âges .Elle a servi de domestique aux 4 épouses dans la journée,et le soir, elle subissait les assauts du patriarche encore assez vert pour l’engrosser une première fois.Quand il a compris qu’elle était enceinte,il l’a tellement tabassée qu’elle a fini à l’hôpital en pleine hémorragie.Les épouses se sont ensuite vengées en la martyrisant jusqu’à ce qu’une nouvelle grossesse s’annonce.Elle a fui,grâce à une religieuse qui l’avait prise en pitié à l’hôpital.Elle est ici depuis 15 jours et a de bonnes chances de pouvoir déposer une demande d’asile.Quand elle aura réussi à avoir un rendez-vous.Même si son bébé est d’un homme détesté,elle s’accroche à l’idée de pouvoir enfin avoir quelqu’un à aimer

9h F. aussi arrive toujours en avance.A cause de la boîte à biscuits qu’elle appelle MamaBrioche.Elle vient aussi d’Afrique,mais pas du même pays que N..Elle a fui la guerre qui a détruit toute sa famille parce qu’elle n’avait pas la bonne ethnie .Elle a une collection de cicatrices visibles et autant d’invisibles qui de temps à autre la font partir loin,très loin .Pendant une consultation elle a égrené les prénoms de ceux qu’elle a perdus,mais maintenant elle ne veut plus en parler.Le seul lien que nous avons c’est ce vigoureux bébé qui la maintient dans la réalité.

9h30.Une autre F. passe sans rendez-vous.On papote autour d’une tasse de café.Au pays elle a sept filles,toutes excisées contre sa volonté par sa belle famille.Elle attend la 8ème.Son mari a vendu tout ce qu’il pouvait pour qu’elle puisse accoucher dans un pays qui la protégerait.Elle ne sait pas si elle reverra un jour ses filles et ce mari très gentil,tu sais chasse-femme !

10h Je change d’univers avec S.Elle arrive d’Ukraine.Un soir son mari a entassé tout le monde dans la voiture et ils ont pris la route pour ne pas mourir sous les bombes de leur propre armée.Elle ne dit pas grand chose,mais pleure beaucoup.Guerre terrible chose, répète en boucle son mari.Morts,tous morts dans village.Il y a entre eux et moi en permanence des fantômes .Et un bébé dont nous n’arrivons pas à parler.

10h30 Miss K fait son entrée en ronchonnant comme d’habitude.17 ans,des piercings en veux-tu en voilà,un culot monstre et des peurs de petite fille montée en graine trop vite.La première fois que je l’ai reçue,elle m’a tout à trac avoué qu’elle a voulu garder ce bébé pour se venger du copain qui l’a laissée tomber en apprenant la grossesse.C’est pour moi le rocher de Sysiphe,cette jeune panthère qui rejette toute aide.Elle décourage jusqu’à nos pédopsychiatres

11h I. est en retard.Elle est toujours en retard et invente des raisons plus rocambolesques les unes que les autres pour se justifier alors que je ne lui demande rien.I .est la proie de nombreuses addictions dont elle balaie la dangerosité avec insouciance.Elle répète qu’un jour,bientôt elle arrêtera toutes ces conneries qui la détruisent .Et d’ailleurs ce bébé,elle en est sûre va lui permettre de tirer un trait sur tout ça.Sur ces cauchemars qui la poursuivent depuis ses 10 ans,depuis que l’oncle s’est glissé dans sa chambre..

11h45 Du coup,moi aussi je suis en retard pour recevoir M. dont le mari est en prison depuis 4 ans.Le bébé,eh bien les gardiens sont plutôt sympa,ils ont fait semblant de ne rien voir et de ne rien entendre.D’ailleurs,l’avocat demande si je peux faire un certificat de grossesse pour le dossier de remise de peine;ça serait tellement chouette si R. pouvait venir la prochaine fois.C’est pas un mauvais bougre,juste un peu soupe au lait .Faut pas le chercher,quoi.

12h30 Une collègue passe la tête.Si jamais j’avais 5 minutes pour voir D.Elle est diabétique sous insuline ,roumaine et sans couverture santé .C’est galère,tout ça

13h La sage-femme a faim,elle s’accorde une pause.Ah non,tiens,les urgences appellent.Dis,on est embêtés avec une dame que les pompiers viennent d’amener.Elle dormait à la gare de XXX et ne sait pas où aller.

Et ma journée continue avec S,A et U qu’un bénévole accompagne depuis leur centre de migrants.Je ne sais pas si je les reverrai,elles attendent une place en centre d’hébergement et partiront peut-être ce soir,demain ou dans 15 jours pour Trifouillis-En-Province.

Du coup,je vous laisse,il est 15 h et je n’ai toujours pas mangé.On fait une pause et on se retrouve demain ?

IL ETAIT UNE FOIS

Allez,puisque vous avez été bien sages,je vais vous raconter une histoire.Et pour une fois c’est une histoire toute récente,même encore en cours.

Asseyez vous et ouvrez grand vos oreilles.

Il était une fois dans un pays lointain,disons dans les 6000 kilomètres au Sud grand Sud de MégaVille une petite orpheline que sa grand-mère élevait avec soin et amour.

Souvent pour endormir la Petite,Mémé lui racontait comment sa mère était belle et gentille.Et comment elle avait fait un beau mariage avec un jeune homme bien fait de sa personne et fortuné.Si fortuné qu’il l’avait emmenée au pays de France pour qu’elle ait une vie douce et tranquille.Quand la Petite demandait pourquoi sa maman ne venait jamais la voir,Mémé pleurait doucement et disait que les morts n’élèvent pas les vivants .La Petite ne posait plus de questions pour ne pas faire pleurer Mémé.

Dans ce pays-là,pour être une bonne fille à marier,il n’y avait pas le choix.Il fallait passer entre les mains des exciseuses.Mémé avait bien essayé de temporiser,parce qu’elle savait quelle épreuve c’était.Mais au final la Petite était passée quand même sous le couteau.Oublions ce souvenir et réjouissons nous.La Petite était bien dotée,ma foi fort jolie et les prétendants ne manquaient pas.Il y eut un beau mariage et la Petite devint la Grande,promise à un avenir très doux et joyeux.

Une Petite naquit,puis une deuxième.A la troisième Petite,le mari décida que la Grande n’était boone à rien puisqu’elle ne faisait que des filles .Il la chassa mais garda et les filles et la dot pour la déconvenue qu’il avait subie.

La Grande n’eut d’autre choix que de retourner chez Mémé.Mais sa cote s’était dépréciée,une seconde main incapable d’engendrer des enfants mâles.Mémé prit les choses(et son bas de laine) en main,fourra dans le sac de la Grande quelques vêtements et son pécule.elle lui enjoignit en sanglotant de quitter ce pays où elle n’aurait plus d’avenir et de partir pour le pays de France .

La Grande obéit.Elle prit la route .

A pieds en bus en voiture au gré des rencontres elle chemina droit devant elle vers le Nord.Par chance elle ne fit aucune mauvaise rencontre dans tous les pays qu’elle traversa.Elle travailla à droite à gauche pour ne pas trop épuiser les sous de Mémé.Vaille que vaille elle arriva au Maroc où elle travailla dans les champs pour survivre.Un jeune homme l’aida,il lui plut.Je vous laisse deviner la suite.Mais la Grande tenait à son idée,elle tenait à pouvoir fièrement un jour téléphoner à Mémé qu’elle était enfin en France.

Elle acheta avec quelques autres femmes un canot pneumatique sur lequel elles embarquèrent une nuit.Huit partirent,six au petit matin arrivèrent sur les côtes d’Espagne.On les recueillit,on les réchauffa .On les oublia dans un camp de réfugiés.

La Grande décida de continuer vers la France  avec pour tout viatique une adresse griffonnée sur un bout de papier par une compagne de galère.Elle travailla à nouveau dans les champs pour se payer un billet d’autocar.Bien sûr,ça lui prit du temps.Juste assez de temps en fait pour que son ventre s’arrondisse et qu’elle se dise que peut-être,un petit passager l’accompagnait sur la route depuis un moment.

Quand j’ai fait la connaissance de la Grande,elle était enceinte de 7 mois.Son périple l’avait conduite dans une gare proche de l’hôpital.Avec serré contre elle un petit sac qui contenait tout ce qu’elle avait pu garder jusque là.

Un pull,un pantalon.

Des ballerines élimées.

Un porte -monnaie avec ses derniers billets.

Son billet d’autocar.

Rien d’autre.

Elle est restée 3 jours dans ce lit d’hôpital.Je l’ai apprivoisée à coups de dentifrice et de gel-douche (merci Quitterie).J’ai rempli une valise de vêtements pour elle et son bébé(merci Claire)J’ai écouté son histoire et ameuté assistante sociale et psychologue le temps d’organiser un début de prise en charge administrative.

Tout s’éclaire doucement.Elle accouche la semaine prochaine.

C’est un garçon,Mémé mise au courant est aux anges .

J’ai racheté des madeleines et du thé, parce qu’elle vient toutes les semaines prendre un petit goûter et dévoiler sa vie.

Quelquefois mes histoires sont comme les giboulées d’hier.On rit et on pleure en même temps