LE COUSCOUS DE NOEL

Cher ou chère Rose (dans le doute je reste prudente)

Bientôt je serai une ex-sage-femme de PMI.

Pendant plus de 35 ans j’aurai été sage-femme de PMI.

Un boulot pas bien drôle (même si on rit beaucoup)

Un boulot pas bien gratifiant (même si on prend des risques)

Un boulot pas bien considéré par les chères collègues qui elles se nourrissent à l’adrénaline de la salle de travail.En sauvant le monde à chaque accouchement tandis que toi tu rames juste (et rarement en cadence ) pour que le petit bout qui vient de pointer son museau ait une enfance protégée et heureuse ,si possible dans les bras de sa mère épuisée mais triomphante.

Ou pas.

Comme tu vas me succéder (et survivre au baptême du feu du premier placement de nouveau-né,je l’espère)je vais te raconter une belle histoire de Noël un peu avant l’heure.

Imagine toi dans une famille bric-broc.Des enfants en veux-tu en voilà ,un peu cabossés déjà par la vie(et la main agile de leur papounet). Pas vraiment délinquants,juste un peu chats sauvages sur les bords.

Des grands ,des petits

Des filles ,des gars

Une mère qui se résout ,comme on dans les romans à 2 sous,à donner la vie une ènième fois .Dans son cas,les méchantes âmes auraient dit vendre plutôt que donner,parce que ces familles-là,ça vit des allocations,même que ça fait des mômes que pour ça,j’vous dis !

Bref la vie rêvée des anges de l’aide sociale à l’enfance,ceux qui ont les ailes rognées dès le berceau par la misère et l’infortune.

Tout doucement le berceau du futur nouveau-né dérive lentement vers le bureau du juge pour enfants.

La sage-femme de PMI le sait ;avec sa collègue éducatrice elle essaie de donner un semblant de chance à cette famille si attachante( si si) mais complètement barge,où les petits de 6-7 ans habillent les 3 ans pour les emmener à l’école.Où les grands de 12-13 ans font les courses ou la lessive au lieu de faire leurs devoirs.

Bref tout se met inexorablement en place pour un désastre annoncé.

L’éducatrice et la sage-femme ne renoncent pas.Elles ont une mission,protéger les innocents( les veuves on s’en fout,faut pas pousser)

Elles veillent à être rigoureuses sans être sévères,à inspirer confiance sans être trop familières.C’est le boulot,pas question de laisser les sentiments gouverner.

Ça cahine,ça cahote vaille que vaille jusqu’à ce mois de décembre où la sage-femme décide de véhiculer la mère de famille jusqu’au centre commercial pour faire une bonne fois pour toutes les fameuses courses que gèrent les môminets d’habitude .

Le caddie se remplit(pas trop,on n’est pas si riches que ça). On papote repas…fin d’année…cadeaux…Et soudain dans un souffle une confidence qui fait tout basculer:j’aimerais cuisiner un vrai grand couscous avec plein de bonnes choses comme ma mère faisait quand on était petits,pour faire comme si on était heureux.Mais je peux pas,c’est trop cher.C’est dur la vie,madame Sage-Femme .

Au retour la sage-femme cogite.Elle alerte sa collègue l’éducatrice et ensemble elles décident de franchir la ligne professionnelle qui les sépare des familles qu’elles assistent.Bon sans rien dire aux chefs,pas trop téméraires quand même.

Les voilà parties attendrir le patron du restaurant où les joyeux travailleurs se ravitaillent.

Les voilà lancées dans une course aux jouets pour laquelle elles osent contacter un gérant de magasin.

Et ça marche !!!

La famille peut déguster son couscous de Noël,le Père Noël n’oubliera personne cette année .

La sage-femme et l’éducatrice font le dos rond en espérant que rien ne se saura,parce que c’est pas du tout professionnel ce mic-mac de bons sentiments.

Noël passe ,PetitFrère arrive et avec lui les vilaines aventures des enfants placés.Un déchirement pour toute la fratrie.

D’autres professionnels gèrent la vie des môminets ;la sage-femme et l’éducatrice passent à autre chose (enfin à d’autres dossiers).

Bientôt juste des souvenirs,des noms,des prénoms.Puis l’oubli…

Et puis des années plus tard dans le bureau de la sage-femme,consultation pour une jeune femme enceinte,venue avec sa mère .Une vague réminiscence ,des bribes qui reviennent jusqu’à ce que la plus âgée juste avant de quitter le bureau dise doucement: « Cette année,le couscous c’est moi qui vous l’offre,si vous voulez bien ! »

Tout n’avait pas été facile .Les enfants avaient grandi,certains au loin,certains revenus de placement.PetitFrère était resté longtemps en famille d’accueil.Une vie hachée et pas vraiment sereine.Mais tous les ans,la mère racontait l’histoire du couscous de Noël ,de la sage-femme et de l’éducatrice .

Et je peux te dire,Rose,que cela vaut toutes les médailles du monde !

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