QUAND JE SERAI LOIN

J’ai revu Papa Plume.

Je veux dire on s’est vraiment retrouvés comme autrefois à discuter ferme dans une salle de café.
Sans Maman Plume murée dans son cachot de mémoire depuis que Miss Plume est morte.

Ce n’était pas le Cafédézamis de notre jeunesse,il a fermé il y a déjà longtemps.
Le patron a rejoint l’aumônier et le prof de philo de l’autre côté de nos souvenirs.
Ce n’est pas plus mal,on aurait eu l’air bête,Papa Plume et moi à jouer encore au babyfoot à nos âges.
On a fait un tournoi de «Tu te souviens de Unetelle? Mais si la prof d’histoire qui nous racontait les volées de cloches de l’armistice de 1918 et le père dont elle a vainement guetté des jours durant les pas dans l’escalier.»
«Et Machin le prof de maths qui promenait dans le monde logique de Lewis Carroll nos esprits de littéraires brouillés avec Pythagore et Euclide….»
«Et encore Truc,le prof de grec et ses muses dionysiaques…Le sifflet magique de Ptitzoizos rythmant nos déambulations graves pendant les récrés»
J’ai gagné la joute,Papa Plume était distrait.Tout fatigué et meurtri.
Au quatrième café, il a pris un air grave.
Il m’a redonné ce surnom que j’avais oublié.
Quand la prof de français chahutée perdait tout contrôle et prétendait envoyer même les absents chez le grand chef de bahut.
Quand le prof de philo me faisait changer de place dans la classe d’un Mademoiselle-La-Raisonneuse,allez donc aiguiser le cerveau de vos condisciples plutôt que de papoter avec votre alter ego.
Quand je lui donnais du Saint Augustin.
«Socrate, j’aurais pu au moins te demander en mariage à ce moment là,non?»
J’ai pffffuté bêtement.
J’aurais dit non de toute manière.D’ailleurs j’ai bien peur d’avoir dit non.
En ce temps là je voulais garder cet oiseau-là sur mon épaule.


Papa Plume a soupiré,il a ajouté
«C’est un peu con une déclaration avec 40 ans de retard,ça fait vraiment réchauffé.»
Du coup j’ai repffffuté que effectivement il y avait prescription, mais que d’ici une centaine d’années je changerais sans doute d’avis.
Il n’a pas vraiment souri.
Moi non plus.
Il m’a dit que pour Noël il allait offrir à Maman Plume un voyage en Suisse,un long voyage tranquille et serein,qu’il m’enverrait une carte postale de là-bas quand le moment serait venu.

Il a soufflé.
«Quand tu l’auras reçue, quand je serai loin,Socrate,tu viendras me rejoindre au Cafédézamis,j’espère.»

Alors j’ai compris que ce jour-là,quand la carte arrivera,Fifi l’oiseau s’envolera définitivement de mon épaule.

4 réflexions au sujet de « QUAND JE SERAI LOIN »

  1. Lixette

    Ouch.
    C’est ce qui s’appelle une sacrée gifle.
    Merci pour vos mots, vos textes, d’une délicatesse et d’une humanité qui coupent le souffle.

    Répondre

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