Archives mensuelles : novembre 2015

QUAND JE SERAI LOIN

J’ai revu Papa Plume.

Je veux dire on s’est vraiment retrouvés comme autrefois à discuter ferme dans une salle de café.
Sans Maman Plume murée dans son cachot de mémoire depuis que Miss Plume est morte.

Ce n’était pas le Cafédézamis de notre jeunesse,il a fermé il y a déjà longtemps.
Le patron a rejoint l’aumônier et le prof de philo de l’autre côté de nos souvenirs.
Ce n’est pas plus mal,on aurait eu l’air bête,Papa Plume et moi à jouer encore au babyfoot à nos âges.
On a fait un tournoi de «Tu te souviens de Unetelle? Mais si la prof d’histoire qui nous racontait les volées de cloches de l’armistice de 1918 et le père dont elle a vainement guetté des jours durant les pas dans l’escalier.»
«Et Machin le prof de maths qui promenait dans le monde logique de Lewis Carroll nos esprits de littéraires brouillés avec Pythagore et Euclide….»
«Et encore Truc,le prof de grec et ses muses dionysiaques…Le sifflet magique de Ptitzoizos rythmant nos déambulations graves pendant les récrés»
J’ai gagné la joute,Papa Plume était distrait.Tout fatigué et meurtri.
Au quatrième café, il a pris un air grave.
Il m’a redonné ce surnom que j’avais oublié.
Quand la prof de français chahutée perdait tout contrôle et prétendait envoyer même les absents chez le grand chef de bahut.
Quand le prof de philo me faisait changer de place dans la classe d’un Mademoiselle-La-Raisonneuse,allez donc aiguiser le cerveau de vos condisciples plutôt que de papoter avec votre alter ego.
Quand je lui donnais du Saint Augustin.
«Socrate, j’aurais pu au moins te demander en mariage à ce moment là,non?»
J’ai pffffuté bêtement.
J’aurais dit non de toute manière.D’ailleurs j’ai bien peur d’avoir dit non.
En ce temps là je voulais garder cet oiseau-là sur mon épaule.


Papa Plume a soupiré,il a ajouté
«C’est un peu con une déclaration avec 40 ans de retard,ça fait vraiment réchauffé.»
Du coup j’ai repffffuté que effectivement il y avait prescription, mais que d’ici une centaine d’années je changerais sans doute d’avis.
Il n’a pas vraiment souri.
Moi non plus.
Il m’a dit que pour Noël il allait offrir à Maman Plume un voyage en Suisse,un long voyage tranquille et serein,qu’il m’enverrait une carte postale de là-bas quand le moment serait venu.

Il a soufflé.
«Quand tu l’auras reçue, quand je serai loin,Socrate,tu viendras me rejoindre au Cafédézamis,j’espère.»

Alors j’ai compris que ce jour-là,quand la carte arrivera,Fifi l’oiseau s’envolera définitivement de mon épaule.

TCHOUTCHANGPOTCHE

Tchoutchangpotché entre dignement dans mon bureau entre Papa et Maman .
Il s’assied, sérieux et concentré.
Sage comme une image.
Tchoutchangpotché est toujours sérieux,toujours sage.
Il ne sourit même pas quand je m’escrime à prononcer son nom.De travers bien sûr.Mon tibétain est de niveau débutant pas doué.
Tchoutchangpotché ne parle pas beaucoup.L’interprète qui les a accompagnés la première fois m’a confié que Tchoutchangpotché est devenu bien silencieux depuis qu’il a quitté son infini de ciel et de nuages,là bas loin à l’est.
Il ne parle plus beaucoup,juste un peu avec Papa et Maman depuis qu’ils ont laissé derrière eux la ferme et les chèvres pashmina des grands parents.
Les pas d’exil les ont conduits dans une banlieue triste et sale,pas bien accueillante.
Tchoutchangpotché me regarde avec méfiance.Mais je suis une vieille sorcière gentille,j’ai toujours sur mon bureau une boîte pleine de friandises pour les petits Tchoutchangpotché tristes.
La première fois,j’ai poussé la boîte ouverte doucement et j’ai dit:
« Prends un biscuit,Tchoutchangpotché.»
Papa et Maman ont ri parce que vraiment je prononce très mal.Maman a pris un biscuit qu’elle a tendu à un Tchoutchangpotché impassible.
J’aime bien le mot biscuit, quand on le prononce on voit la pâte dorer dans le four.
On entend plein de petits bruits sucrés et odorants.
Aux rendez-vous suivants, Tchoutchangpotché s’est enhardi.Il a pris lui-même le biscuit dans la boîte.Papa et maman ont dit merci, Tchoutchangpotché s’est contenté d’un regard noir dans ma direction.
Aujourd’hui, j’ai oublié d’ouvrir la boîte.
Tchoutchangpotché est assis bien raide sur la chaise moche de mon bureau.Il me foudroie de ses yeux de petit garçon gourmand.
Papa et Maman ont parlé du bébé qui arrive bientôt.Maman est inquiète,pour Tchoutchangpotché elle a accouché dans la maison bleue et rouge des ses parents,au milieu des douces pashminas.
Elle sait qu’ici ce sera différent.
Nous sommes absorbés,j’essaie de la rassurer au mieux avec le peu de français qu’elle comprend.Papa se débrouille mieux et traduit d’une voix douce.
Tchoutchangpotché se tortille sur la chaise,je le vois du coin de l’oeil qui grimace et s’agite.
Tout à coup,une petite voix très décidée s’élève
« BISCUIT »
Papa,Maman et moi on se regarde en riant.
Papa me confie d’un air entendu :
« Tchoutchangpotché français apprend ! »

Un petit biscuit tout moelleux, un moment de joie légère et tendre