Archives mensuelles : juin 2015

DE LA FRAGILITÉ DES TUYAUX DE PIPES

Cette garde là, on avait bossé comme des dieux,selon ma co-garde.
Ou comme des forçats selon moi.
Concours de déclenchements organisé par la Team Gynéco,à celui qui en mitonnerait le plus .
Regardez-Moi tenait la corde, forcément avec ses deux sièges et sa gémellaire mode Mais-Si-Ca-Va-Passer.
MacGynéco était bien placé, il avait réussi à persuader trois aventurières primipares qu’un déclenchement c’est bien plus pratique pour être sûr de ne pas avoir à se lever à 3 heures du mat pour justifier du chèque d’honoraires pouvoir s’organiser et être de retour chez soi pour le week-end et recevoir touuuute la famille éblouie, chère Madame.
Pétoches pétochait et s’était découvert une paire d’hypertendues à la limite de l’explosion utérine selon lui, qu’il fallait donc incontinent arracher aux noires augures de la pré-éclampsie.
Ma co-garde gérait l’avancement des opérations tel Jean Gabin aux commandes de sa Lison,suant et grommelant en circulant à grande vitesse entre les salles.
Bref la crise du logement s’était étendue aux couveuses de la salle de travail qui ne désemplissaient pas.
Pour un peu,les pitchouns auraient fait la queue en braillant de rage de se voir malmenés par une équipe survoltée.
Je faisais partie des renforts, j’avais été réquisitionnée en suites de couches comme assistante des hautes œuvres ,ma co-garde menaçant de partir en vrille devant le fourmillement de candidates à l’accouchement In-The-Pocket promis par ces messieurs à leur clientèle enthousiaste.
J’étais chargée des deux patientes hors normes qui avaient refusé le confort organisationnel de la délivrance sur rendez-vous et qui avaient glissé leur utérus rebelle entre deux commandes.On papotait tranquille en attendant que les petits bouts pointent leur occiput en douceur .
Sur le front,ma co-garde se débrouillait plutôt bien, agitant les boîtes d’accouchement pour améliorer sans doute l’effet des ocytociques coulant à flots dans les tubulures ! Mais petit à petit, les candidates parturientes se hissaient péniblement sur le podium des nouvelles accouchées,arborant en guise de bouquet final un minot tout étonné de faire connaissance sur rendez-vous avec ses parents.
La Team Gynéco recevait les félicitations de qui de droit,se congratulant mutuellement de leur palmarès respectifs du jour.
Bon,il y avait eu quelques embûches,une procidence du cordon, une hémorragie de la délivrance,deux césariennes à l’arraché, mais force était restée à la médecine .
Du coup,le pédiatre et l’anesthésiste avaient quasiment passé la journée en salle, sursautant chaque fois que ma co-garde appelait à la rescousse quand le déclenchement prenait du gîte .
Sans trop de bruit,mes troupes de l’unité physiologique avaient tenu le cap,nos bébés étaient arrivés en bon ordre et somnolaient dans les bras de leur mère en attendant de gagner leur chambre .
Le calme était revenu en salle au fur et à mesure que la nuit s’installait.
On avait nettoyé,rangé les salles,vérifié le matériel et poussé un soupir de soulagement en regardant partir la Team Gynéco auréolée de gloire dans le soleil couchant la lumière blafarde des néons du couloir de salle.
On avait profité du calme retrouvé pour pique-niquer super équilibré,chips et poulet froid mayonnaise,café serré pour tenir jusqu’à l’aube  , avec le pédiatre et l’anesthésiste avant qu’ils ne regagnent leurs chambres de garde.
On avait plaisanté comme des vieux soldats enfin au bivouac après une rude journée, en fumant clope sur clope.
On avait dit du mal de Regardez-Moi,c’était facile.
On avait raconté des histoires bêtes, de celles qui vous  plaisent bien à minuit quand vous êtes super-soulagés que finalement aucune baleine de pathologie ne vous ait avalé et que le monde s’en soit tiré.

On s’est dit comme à chaque fois qu’on faisait vraiment un boulot de dingues, assis là dans une pièce sans fenêtre à grignoter des cochonneries pendant que nos enfants dormaient chez nous .
On a raconté des bêtises. Beaucoup.
On a ri.Beaucoup .

Tranquillité,silence régnaient enfin en salle.
Les heures coulaient lentement,je suis repartie vers la routine des suites de couches.Le pédiatre et l’anesthésiste sont remontés dans leurs chambres .
On attendait la relève .

Quand ma co-garde super-énérvée m’a sommée de réveiller ce crétin d’anesthésiste,tu comprends, ça fait un quart d’heure que je l’ai bipé pour une péridurale et il arriiiive pas !
Je me souviens d’avoir regardé la pendule au dessus du bureau où je somnolais vaguement entre deux surveillances de tension et de perfusion.Il était quatre heures et demie,les heures froides que je redoutais le plus,celles où l’éternité semble s’inviter à prendre la garde avec vous.
Quand j’ai frappé à la porte de la chambre il n’a pas répondu .
J’ai agité la poignée pour faire plus de bruit, la porte s’est ouverte.
J’ai réalisé pourquoi l’anesthésiste ne répondait pas à son bip.Il était sur le lit,sa dernière cigarette consumée entièrement lui avait brûlé les doigts .
J’ai fermé la porte, bêtement, pour qu’on ne le dérange pas.
J’ai appelé l’interne de cardio sans paniquer.
J’ai prévenu d’une voix égale ma co-garde que l’anesthésiste ne répondrait plus à aucun appel.
Et je me suis assise dans le couloir, par terre , en pleurant sans pouvoir m’arrêter.
C’est fragile,la vie.
On rit,on raconte des trucs idiots et puis on meurt tout seul,épuisé,dans sa chambre de garde,juste à côté des ses collègues.