QUATRE FOIS QUINZE ANS

 

Depuis le temps que je vous parle de moi, je pourrais un peu changer de sujet.

Vous parler de Papa Plume, le plus chouette Papa de tous les chouettes Papa selon Miss Plume et moi.

Bon, d’accord c’est pas celui que j’ai choisi pour mes renardeaux.

On se ressemble trop, lui et moi.

Pis p’t’être que ça n’aurait pas marché  aussi bien que ça entre nous.

Pis Maman Plume s’est installée dans nos cartables de garnements de la communale – eh oui, on est des vieux routiers d’un temps où  les filles  quittaient les garçons après les petites classes pour ne les retrouver qu’en sixième.

Avec Papa Plume j’ai tout affronté, les fables de La Fontaine et le théorème de Pythagore.

Les « Quousque tandem abutere,infantes, patientia nostra ?» du prof de latin, excédé par nos inventions grammaticales et nos approximatives traductions.

Les vagissements des kangourous sauteurs, oui, oui, ces hordes de joyeux sportifs nous faisant coucou par les fenêtres pendant que nous étions en colle.Bestioles étranges poursuivies dans les couloirs à coup de trilles furibards par le dénommé LesP’titsZoiZeaux, ci-devant surveillant général, virtuose du sifflet à roulette et auteur de la phrase mémorable « moi quand j’en vois un qui fait une bêtise,je siffle ! » qui lui avait valu son surnom.

Les ouragans des discussions au ‘Café des Amis’ où nous avions baby-foot et soda ouverts quand ont poussé nos ailes de contestataires et notre esprit critique.

Jours terribles et houleux où nous nous brouillions à mort pour au moins une heure avant de signer traité de paix et d’amitié éternelle en sanglotant sous les yeux du patron de bistrot attendri.

Les premières manif ,celles qui nous ont vus pâles et tétanisés devant une haie floue et hostile de CRS.

J’ai tenu la main de Papa Plume, il serrait la mienne très fort parce qu’en vrai on était morts de trouille et fiers comme des guerriers victorieux.Pensez donc, à 17 ans , c’était grisant de changer les vieilles lunes contre des libertés  qu’on pensait éternelles .

Trop de moments nous réunissaient, Papa Plume et moi,  pour ne pas réussir à  nous séparer à force de se rappeler tous ces instants partagés. Les mêmes chanteurs à contre-courant de nos pairs, les mêmes indignations ,les mêmes colères.

Je commençais une phrase, il la terminait.

Il sifflait quelques notes et je reprenais à capella.

Il est devenu toubib, moi sage-femme et la vie a continué.

Bref, l’arrivée de Maman Plume a sauvé notre couple d’amis.

Ils se sont mariés, ont attendu et attendu encore devant un berceau vide.

J’ai couru de ci de là , quelques renardeaux sont venus alourdir ma besace d’ado .

Quand je repassais voir Papa Plume, j’apercevais une ombre lorsqu’il regardait les photos de mes héritiers .Mais Maman Plume et Papa Plume ne disaient rien.

Et puis Bébé Plume s’est annoncé, comme un convive qu’on n’espère plus.

Ils n’étaient pas si vieux, à peine plus que trentenaires, Papa Plume et Maman Plume.

Tout se passait bien, Bébé Plume faisait son nid tranquillement.

Je suis venue souvent dans la petite maison que Maman Plume bariolait de joyeuses couleurs pour se sentir comme au pays .

Je n’étais pas loin quand Bébé Plume a pointé le bout de son bec.

Papa Plume et moi on a déchiffré avec angoisse sur son museau la marque du Gromosome.

Alors j’ai dit oui quand Papa Plume m’a demandé d’une petite voix d’être sa marraine.

J’ai dit oui, comme une promesse de  vieux briscard à son copain soldat juste avant la bataille.

Je ne savais pas qu’elle serait si rude pour Papa Plume et Maman Plume, et que l’ennemi prendrait la forme d’une petite bonne femme un peu bizarre, au cœur gros comme tout .

Ce n’est pas moi que les gens dans la rue regardaient avec pitié, quelquefois agacement .Surtout la fois où on est allés au cinéma avec MonCopainChéri de classe et que la dame des tickets ne voulait pas nous laisser entrer parce  que Miss Plume se fichait bien des conventions et bramait sa joie comme un garde-champêtre les nouvelles du village.

Papa Plume n’a rien dit, Maman Plume n’a rien dit.

Moi j’ai reniflé dans mon mouchoir, en poltronne que je suis.On était prêts à reculer, et j’avais déjà honte de moi.

 MonCopainChéri nous a sauvés ce jour là, en se roulant courageusement par terre en hurlant qu’il voulait voir le fiiiiiiiiiiilm jusqu’à ce que le directeur gêné mais compréhensif nous fasse entrer en bout de salle.

Miss Plume a grandi, je la voyais de loin en loin.Je savais bien que Papa Plume et Maman Plume affrontaient bien plus de dragons que Miss Plume n’en dessinait sur ses cahiers.

Je m’éloignai un peu.Par maladresse. Par ignorance. Par impuissance.

C’est pas si facile d’être adulte et d’oublier comment expliquer ce qui vous tortille le cœur .

Mais à chaque fois je revenais à Miss Plume . Je retrouvais le chemin de la petite maison aux joyeuses couleurs.

Papa Plume me disait juste, ça fait un bail, hein ! Et on écoutait des ballades irlandaises pendant que Miss Plume donnait un solo de cuillèrezécasseroles endiablé.Maman Plume nous servait un café d’enfer et la vie continuait .

On ne refaisait plus le monde comme au « Café des Amis », on se contentait de rafistoler celui qui nous emprisonnait dans nos souvenirs.

Celui où Maman Plume et Miss Plume avaient leur place.

Miss Plume est partie l’année dernière, je n’arrive pas à parler d’elle au passé.

Papa Plume veille désormais sur Maman Plume qui tricote son chagrin dans la petite maison silencieuse,un neurone à l’endroit, un neurone à l’envers . Elle ne chante plus qu’à  mi-voix pour ne pas réveiller l’ombre légère de Miss Plume .

Papa Plume me téléphone de temps à autre.On joue à « Tu te souviens? ».

On cafédezamise un petit peu.

Il chantonne « Natacha » ou « La Fanette »

L’espace d’un battement de souvenir, LesPtitsZoziaux menace de nous coller samedi prochain.Le prof de philo se félicite de nous voir aussi attentifs  à boire ses paroles alors que nous attendons juste qu’il perde son dentier.

On parle un peu de Miss Plume,juste quelques mesures légères .

On berce nos peines en se disant qu’elle a su faire   de nous des adultes meilleurs grâce à  Nounours que d’autres regardaient avec gêne.

On a vieilli.

Mais bientôt, dès qu’on aura 17 ans, on se retrouvera au ‘Café des Amis,.

Sûr que le prof de philo et l’aumônier nous auront précédés, Jésus et Marx réunis dans la petite arrière-salle pour nous affûter la comprenotte.

On chantera La butte rouge et  Les cerises de Monsieur Clément .

Pour sûr que ça arrivera.

 

 

 

4 réflexions au sujet de « QUATRE FOIS QUINZE ANS »

  1. Marie B

    Pourtant, je m’y attendais… oh que oui. Mais je me suis faite avoir comme une bleue… Un seul article et voila que je pleure de chagrin et de colère! Comment se fait-il que Miss Plume soit déjà partie???
    Moi, mon petit plume n’est pas parti. Et il est bien avec nous, qu’ils ne s’avisent pas de nous le demander là-haut! Non mais!

    Répondre
    1. reinemere Auteur de l’article

      Miss Plume avait un cœur gros comme ça,mais un peu monté de travers !! Elle est partie un peu avant Noël 2013, tranquillement. Elle avait eu le temps de faire beaucoup de choses, y compris ses petits cadeaux joyeusement emballés

      Répondre

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