Archives mensuelles : février 2015

QUATRE FOIS QUINZE ANS

 

Depuis le temps que je vous parle de moi, je pourrais un peu changer de sujet.

Vous parler de Papa Plume, le plus chouette Papa de tous les chouettes Papa selon Miss Plume et moi.

Bon, d’accord c’est pas celui que j’ai choisi pour mes renardeaux.

On se ressemble trop, lui et moi.

Pis p’t’être que ça n’aurait pas marché  aussi bien que ça entre nous.

Pis Maman Plume s’est installée dans nos cartables de garnements de la communale – eh oui, on est des vieux routiers d’un temps où  les filles  quittaient les garçons après les petites classes pour ne les retrouver qu’en sixième.

Avec Papa Plume j’ai tout affronté, les fables de La Fontaine et le théorème de Pythagore.

Les « Quousque tandem abutere,infantes, patientia nostra ?» du prof de latin, excédé par nos inventions grammaticales et nos approximatives traductions.

Les vagissements des kangourous sauteurs, oui, oui, ces hordes de joyeux sportifs nous faisant coucou par les fenêtres pendant que nous étions en colle.Bestioles étranges poursuivies dans les couloirs à coup de trilles furibards par le dénommé LesP’titsZoiZeaux, ci-devant surveillant général, virtuose du sifflet à roulette et auteur de la phrase mémorable « moi quand j’en vois un qui fait une bêtise,je siffle ! » qui lui avait valu son surnom.

Les ouragans des discussions au ‘Café des Amis’ où nous avions baby-foot et soda ouverts quand ont poussé nos ailes de contestataires et notre esprit critique.

Jours terribles et houleux où nous nous brouillions à mort pour au moins une heure avant de signer traité de paix et d’amitié éternelle en sanglotant sous les yeux du patron de bistrot attendri.

Les premières manif ,celles qui nous ont vus pâles et tétanisés devant une haie floue et hostile de CRS.

J’ai tenu la main de Papa Plume, il serrait la mienne très fort parce qu’en vrai on était morts de trouille et fiers comme des guerriers victorieux.Pensez donc, à 17 ans , c’était grisant de changer les vieilles lunes contre des libertés  qu’on pensait éternelles .

Trop de moments nous réunissaient, Papa Plume et moi,  pour ne pas réussir à  nous séparer à force de se rappeler tous ces instants partagés. Les mêmes chanteurs à contre-courant de nos pairs, les mêmes indignations ,les mêmes colères.

Je commençais une phrase, il la terminait.

Il sifflait quelques notes et je reprenais à capella.

Il est devenu toubib, moi sage-femme et la vie a continué.

Bref, l’arrivée de Maman Plume a sauvé notre couple d’amis.

Ils se sont mariés, ont attendu et attendu encore devant un berceau vide.

J’ai couru de ci de là , quelques renardeaux sont venus alourdir ma besace d’ado .

Quand je repassais voir Papa Plume, j’apercevais une ombre lorsqu’il regardait les photos de mes héritiers .Mais Maman Plume et Papa Plume ne disaient rien.

Et puis Bébé Plume s’est annoncé, comme un convive qu’on n’espère plus.

Ils n’étaient pas si vieux, à peine plus que trentenaires, Papa Plume et Maman Plume.

Tout se passait bien, Bébé Plume faisait son nid tranquillement.

Je suis venue souvent dans la petite maison que Maman Plume bariolait de joyeuses couleurs pour se sentir comme au pays .

Je n’étais pas loin quand Bébé Plume a pointé le bout de son bec.

Papa Plume et moi on a déchiffré avec angoisse sur son museau la marque du Gromosome.

Alors j’ai dit oui quand Papa Plume m’a demandé d’une petite voix d’être sa marraine.

J’ai dit oui, comme une promesse de  vieux briscard à son copain soldat juste avant la bataille.

Je ne savais pas qu’elle serait si rude pour Papa Plume et Maman Plume, et que l’ennemi prendrait la forme d’une petite bonne femme un peu bizarre, au cœur gros comme tout .

Ce n’est pas moi que les gens dans la rue regardaient avec pitié, quelquefois agacement .Surtout la fois où on est allés au cinéma avec MonCopainChéri de classe et que la dame des tickets ne voulait pas nous laisser entrer parce  que Miss Plume se fichait bien des conventions et bramait sa joie comme un garde-champêtre les nouvelles du village.

Papa Plume n’a rien dit, Maman Plume n’a rien dit.

Moi j’ai reniflé dans mon mouchoir, en poltronne que je suis.On était prêts à reculer, et j’avais déjà honte de moi.

 MonCopainChéri nous a sauvés ce jour là, en se roulant courageusement par terre en hurlant qu’il voulait voir le fiiiiiiiiiiilm jusqu’à ce que le directeur gêné mais compréhensif nous fasse entrer en bout de salle.

Miss Plume a grandi, je la voyais de loin en loin.Je savais bien que Papa Plume et Maman Plume affrontaient bien plus de dragons que Miss Plume n’en dessinait sur ses cahiers.

Je m’éloignai un peu.Par maladresse. Par ignorance. Par impuissance.

C’est pas si facile d’être adulte et d’oublier comment expliquer ce qui vous tortille le cœur .

Mais à chaque fois je revenais à Miss Plume . Je retrouvais le chemin de la petite maison aux joyeuses couleurs.

Papa Plume me disait juste, ça fait un bail, hein ! Et on écoutait des ballades irlandaises pendant que Miss Plume donnait un solo de cuillèrezécasseroles endiablé.Maman Plume nous servait un café d’enfer et la vie continuait .

On ne refaisait plus le monde comme au « Café des Amis », on se contentait de rafistoler celui qui nous emprisonnait dans nos souvenirs.

Celui où Maman Plume et Miss Plume avaient leur place.

Miss Plume est partie l’année dernière, je n’arrive pas à parler d’elle au passé.

Papa Plume veille désormais sur Maman Plume qui tricote son chagrin dans la petite maison silencieuse,un neurone à l’endroit, un neurone à l’envers . Elle ne chante plus qu’à  mi-voix pour ne pas réveiller l’ombre légère de Miss Plume .

Papa Plume me téléphone de temps à autre.On joue à « Tu te souviens? ».

On cafédezamise un petit peu.

Il chantonne « Natacha » ou « La Fanette »

L’espace d’un battement de souvenir, LesPtitsZoziaux menace de nous coller samedi prochain.Le prof de philo se félicite de nous voir aussi attentifs  à boire ses paroles alors que nous attendons juste qu’il perde son dentier.

On parle un peu de Miss Plume,juste quelques mesures légères .

On berce nos peines en se disant qu’elle a su faire   de nous des adultes meilleurs grâce à  Nounours que d’autres regardaient avec gêne.

On a vieilli.

Mais bientôt, dès qu’on aura 17 ans, on se retrouvera au ‘Café des Amis,.

Sûr que le prof de philo et l’aumônier nous auront précédés, Jésus et Marx réunis dans la petite arrière-salle pour nous affûter la comprenotte.

On chantera La butte rouge et  Les cerises de Monsieur Clément .

Pour sûr que ça arrivera.

 

 

 

ON PEUT ÊTRE SAVANT ET BÊTE A LA FOIS

Aujourd’hui Chef-Compétente-Mais-Lunatique a frappé fort.

Déjà que c’est pas une spécialiste de la communication tout en délicatesse, mais plutôt une adepte de l’annonce genre j’ai quelque chose de moche à vous dire sur votre grossesse, mais c’est pas grave vous en ferez un autre, de bébé.

Je sais bien qu’elle ne sait pas comment annoncer alors elle enfile sa carapace de combat,ses grosses bottes chirurgicales et brandit son scalpel informatif .

Tout peut et doit être dit,c’est son credo.

Scrupuleusement elle détaille scientifiquement et méthodiquement tout ce qu’elle estime nécessaire au consentement éclairé et bombarde les futurs parents d’informations indispensables à leur décision .

Quand elle les a bien tétanisés elle passe à la grande question comme elle refermerait un dossier de staff . Rapide et pragmatique.

« Alors,dites moi ce que vous voulez que nous fassions »

La plupart des couples trouve que c’est bien, qu’il est préférable de ne pas être bercés de faux espoirs quant à l’avenir de ce bébé dont ils rêvent encore.Dans certains cas,il n’y a pas d’échappatoire et ils savent que leur enfant ne fêtera aucun anniversaire. Et ils choisissent de lui dire adieu de la façon qui leur convient.

Maintenant ou plus tard.

La place et le rôle de Chef-Compétente sont certainement lourds à porter,mais pas autant que la détresse de ce couple qu’elle a reçu il y a quelques jours pour une « annonce » de test HT 21 statistiquement très mauvais.

J’aime bien Chef-Compétente parce qu’elle l’est VRAIMENT et qu’elle est toujours disponible quand je déboule dans son bureau en agitant le chiffon rouge de la pathologie.Mais là, oubliés ses connaissances et son savoir diagnostique, je suis à deux doigts de la pulvériser contre le mur du box de consultation.

D’ailleurs, ses oreilles doivent siffler si elle entend ce que je rumine en mon for intérieur.

Ils étaient jeunes, amoureux et confiants.

Pour l’instant ils sont perdus et en pleurs.

Je suis leur sage-femme parce qu’ils viennent d’ailleurs et que je suis la préposée aux suivis de grossesse à problèmes financiers (pour la direction de l’hôpital,tu payes ou tu accouches ailleurs!) .

J’ai fait quelques virées dans leur pays du temps de mes années universitaires, je baragouine encore un peu comme-là-bas.

Ils sont venus à tout hasard en sortant du bureau de Chef-Compétente.

Chef-Compétente qui pour bien leur décrire ce que pouvait recouvrir le terme a cru bon de grimacer ce qu’elle pense être l’image de la trisomie 21.Forcément, avec des étrangers qui ne parlent pas bien français .

Grozyeux qui roulent bêtement.

Langue tirée et air stupide.

Explications en termes simples et compréhensibles selon elle.

Le père mime la scène, la mère détourne les yeux .

Ils ont attendu une bonne heure pour me voir et me parler de ce test pour lequel ils ne sont plus très sûrs d’avoir donné leur consentement.

Je réexplique, j’argumente, bref je suis l’attachée de presse de Chef-Compétente pour les piloter dans la paperasse qu’elle leur a distribuée pour « faire-ce-qu’il-faut »

Et d’un coup je revois ma Miss Plume.

Je l’entends rire de son gromosome en peluche qui la rendait différente,j’ai envie de boire une grenadine à bulles avec elle.

Je me souviens de Papa Plume découvrant ce petit bout d’humain pas vraiment comme nous,mais si semblable pourtant.

J’entends la voix de Maman Plume chantonnant pour sa fille  lovée dans ces bras comme un chaton.C ‘est la vie, Lily .

Ils me disent qu’ils s’en fichent, que de toute façon ce bébé a déjà sa place dans leur vie.Ils n’ont pas d’autre envie que de le faire venir au monde.

Je suis presque sûre d’entendre Miss Plume me souffler à l’oreille « Dis-leur à quel point c’est compliqué d’être parents d’une Miss Plume, dis leur combien cela peut être doux et insupportable à la fois.

Dis leur que ce sera leur choix de tout façon et que c’est la vie,la leur, pas celle de Chef-Compétente.

Et dis leur aussi que gogole, ça veut pas dire bêtasse,hein ! »

Je reprends, je redis que tout cela leur appartient.

Ils ont signé le refus d’amniocentèse.

Pfft,m’a dit Chef-Compétente quand je lui ai remis le formulaire,ça les regarde mais qu’ils ne viennent pas se plaindre ensuite .OK, tu as fait ton boulot,Chef, tu as donné les informations médico-légales.

Voilà,Chef, ne viens pas non plus te plaindre si ce couple t’évite.

Tu n’as pas lu le dossier, au fait, Chef.Au pays , lui était médecin.Elle professeur de littérature européenne.

Dans ma tête Miss Plume se marre.

Étranger, ça veut pas dire crétin non plus.

ICI ON FAIT DE L’OBSTÉTRIQUE, MADAME

Comme le temps passe vite hors du monde, depuis mon nouveau poste d’observation en terre hospitalière à GrandeMater de MégaVille !!

Il est temps que je vous donne des nouvelles de Watson !

Je suis l’envoyée spéciale de la PMI Tous les jours j’assiste au parcours des vaillantes combattantes de consultation .

Je les encourage,je les admire surtout les sans-grade,les bas-risque pour lesquelles ce devrait être un moment réconfortant et personnalisé !

Qu’il est donc terrible, le protocole des consultations hospitalières où tout est mesuré, pesé, vérifié par autant de petits Anubis scrutant les dossiers à défaut des âmes pour la petite candidate-future-maman-tout-va-bien.

– Comment,vous n ‘avez pas vos étiquettes ?? Mais Madame sans vos étiquettes, vous n’existez pas .Si ça se trouve vous n’êtes même pas enceinte,alors vite,retournez faire la queue en caisse ,retournez y vite sinon vous serez en retard et le médecin ou la sage-femme ne vous aura pas attendue !!!

La voilà repartie docilement vers le merveilleux et accueillant guichet où avec ses semblables à gros bedon elle attend patiemment que le petit ticket arraché à ce fichu tourniquet lui ouvre enfin les portes du Pipitorium .

Alors,enfin reconnue , elle apportera en offrande dûment estampillée à son nom le vilain gobelet de plastique maladroitement empli ..Qui dira l’éprouvante solitude de la future mère épanouie coincée dans des toilettes trop petites, se battant avec le traitre et glissant bidule !!!

Comment ,vous n’avez pas entendu votre nom??Vous êtes pourtant bien Madame Kjoiufewnsxchpo ?? Ah non??Excusez moi,mais c’est dur à dire,hein aussi ! On dit comment ? Koueno ? Pouvais pas deviner,moi !

La voici prête à monter non pas à l’échafaud, mais sur la super-balance électronique qui tous les mois crache son verdict approximatif.Dame, quand la balance est de précision, mais que, en conclusion, hiver comme été, « je vous retire 2 kilos parce que vous avez vos chaussures et vos vêtements,là ! » c’est sûr que le poids est d’une fiabilité douteuse.Encore heureux, remarquez, que les candidates ne soient pas obligées de défiler en petite tenue devant leurs congénères pour le concours de MissPrémaman !!!

Plus qu’une épreuve dans le marathon consultationnel !

Après le traditionnel séminaire de méditation en salle d’attente avec les consœurs résignées –

Non,nous n’avons pas de magazines,ils disparaissent trop vite.Mais vous avez un présentoir de documentation médicale à l’entrée si ça vous intéresse ! 

reste le dernier oral, le passage devant le grand jury.

Avec un peu de chance,l’examinateur sera tout à elle durant 15 minutes, c’est largement suffisant pour poser toutes les questions qui lui tournent dans la ….Ah non,c’est déjà fini,la voilà qui sort avec son dossier ..

un rendez-vous dans 1 mois,un autre avec l’anesthésiste et celui d’explo ensuite, au revoir, Madame, tout va bien !

Heureusement,il y a des petits grains de sable dans la mécanique hospitalière.

Des petits moments d’humanité dans ce grand manège administratif qui ne peut ralentir sous peine de désorganiser tout l’ensemble.

Les séances d’acupuncture d’une sage-femme attentive

Le cours de sophrologie et de yoga d’une autre.

Un moment hors du temps si drastiquement réglé de GrandeMater où la sage-femme de consultation s’assied à côté de sa patiente un peu perdue.

Une petite bulle tranquille pendant laquelle une feuille blanche et quelques crayons de couleur distraient un bout-de-chou de trois ans qui trouve le temps bien long dans cette vilaine salle triste.

Une aide-soignante-préposée-pipi qui demande gentiment des nouvelles.

Bien sûr,j’admire aussi la technicité et le savoir-faire médical dans le suivi des grossesses à haut -risque.

Souvent tout de même,je regrette la proximité et la simplicité de mon petit centre de PMI, de mes collègues infirmières et auxiliaires si prévenantes envers les patientes dont elles connaissaient la vie, le nom et les enfants.

Mais ,comme dirait sans doute Holmes,le progrès et la sécurité sont à ce prix .