LES AVENTURES TRES TRISTES ET TRES ORDINAIRES D’UNE PATELLE

Quand vous êtes toute petiote,la première fois que vous allez à la plage,vous pouvez passer des heures à décoller des rochers les petites patelles en chapeau chinois.
Vous examinez la curieuse trace de leur passage sur les algues,vous supputez la durée du marquage et l’éventualité d’un retour de la bestiole sur son garde-manger personnel.
Vous vous amusez bien.
La patelle doit trouver ça beaucoup moins épanouissant, comme aventure.
Peut-être même qu’elle oublie son petit coin de rocher,et le goût familier des algues qu’elle y broutait ?
Quoique …. peut-être qu’elle se réjouit de découvrir le rocher d’en face et ses patelles  indigénes ?
Bref,j’ai l’âme patelline en ce moment,vu que je viens de m’arracher à ma PMI de -presque- trente ans !
Et j’en suis bien aise finalement ! Parce que je croyais y avoir glané plus de souvenirs heureux que tristes .Je me trompais.
Oh,certes, je salue encore le petit Paul qui mesure près de 1,80métre à ce jour tandis que se superpose à ce grand gaillard l’image d’un petit bonhomme rigolard.
Je demande toujours à Djata des nouvelles de mon « fiancé » Tidiane aux bisous poisseux ,même si ledit fiancé l’a déjà rendue grand-mère .
Je revois toujours la blondinette Vanessa réfugiée sous la table de la cuisine quand je passais voir sa mère même si je l’ai suivie à son tour pour l’arrivée de ses 2 MiniBlondinette si semblables à elle .
Mon Bibliothécaire cérébral n’en finit pas de me faire la revue de mes patientes dès que je flâne dans les rues que je connais bien.Ici, Mouna et ses quatre pioupious.Là, Roselor ou Elife ,et leur accueil toujours caféiné si d’aventure je passais dans le coin.
La patelle regrette,la patelle pleurniche sur ces morceaux de vie qu’elle a partagé avec tant de si belles personnes. Elle bat sa coulpe en se disant qu’elle aurait dû rester là,dans son petit pré-carré .
Bref,la patelle a des remords.
Et puis,soudain au hasard d’une ultime rencontre lors d’une ultime consultation, d’autres images remontent du puits de mes souvenirs . Une patiente suivie il y a 14 ans, un peu paumée,un peu toxico,un peu trop jeune.
Suivi chaotique et survolté d’une ado pas coopérative du tout,qui venait en consultation à contrecœur comme elle serait venue en cours, parce que le juge pour enfants lui en avait intimé l’ordre.
Suivi que j’essayais d’assurer tant bien que mal,un pensum pour elle autant que pour moi . Elle me le montrait bien, je n’étais pas loin à chaque rencontre d’exploser tant elle était insupportable d’insolence et d’agressivité.
Nous avons tenu le cap pourtant , bricolant au fur et à mesure un semblant de suivi .
Jusqu’à cet appel téléphonique de ma rebelle en pleurs hurlant que son bébé était mort dans son ventre et qu’elle allait sûrement en mourir elle aussi.
C’était vrai.
Je suis allée à la clinique,je lui ai tenu la main jusqu’à la naissance de cette petite Victoria qui ne respirait pas.
Nous sommes allées ensemble au cimetière . Je me rends compte que j’ai enregistré jusqu’au bruit des graviers sous nos pas ce jour-là,et chaque image de ce jour m’est revenue avec netteté.
Quand elle est entrée dans le bureau 14 ans plus tard,tout a ressurgi.
Sa vie avait changé. Elle revenait apaisée pour enfin accueillir un bébé. J’ai fait mon travail,je l’ai dirigée ensuite vers la maternité parce que cette fois ,comme elle l’a souligné , elle était décidée à tout faire pour que « tout se passe bien »
Juste avant de partir,la main posée sur la poignée de porte,elle a dit,sans me regarder,qu’elle venait parce que j’avais connu Victoria, pour clore enfin son histoire.
Elle est partie, je savais que je ne la reverrais pas.
Le Bibliothécaire m’a soudain entraînée dans une danse de souvenirs.Telle la déesse Frigg,je réajustais les limbes de ma mémoire pour des bébés disparus dont la cohorte ténue me poursuivait Gokan,Anis,Enzo..et bien d’autres encore.
Pour moi aussi était arrivé le temps de clore leurs dossiers,cher Bibliothécaire, et de laisser s’estomper leurs dernières traces .
Au fond,je souhaite à la patelle d’abandonner ses souvenirs quand elle quitte son rocher.

9 réflexions au sujet de « LES AVENTURES TRES TRISTES ET TRES ORDINAIRES D’UNE PATELLE »

  1. Anna

    Je souhaite à la patelle de garder ses souvenirs, à leur juste place… Quelque part dans un tiroir, pas visibles d’entrée de jeu, mais là d’où on peut les sortir de temps en temps. :-)

    Répondre
  2. Hermine

    Les souvenirs forgent, les souvenirs font que nous sommes qui nous sommes. Mais c’est vrai, parfois, il serait bon de pouvoir les mettre entre parenthèses.
    A bientôt avec d’autres mots ♥

    Répondre
  3. Ping : Je devrais dormir | Vivre avec

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