Archives mensuelles : octobre 2014

MON MANUEL DE GUERILLA ET MOI

Un jour,dans ma librairie Prochel’HôpitalGrandeMater, j’ai trouvé un drôle de bouquin.
En anglais, »Nursing in maternity hospital »
Une rencontre impossible entre une vieille mochasse couverture cartonnée d’un révulsant jaune moutarde – allusion finement mystérieuse au pouvoir du cataplasme de cette petite graine ,quel brillant esprit je fais ! ! et une élève sage-femme un peu endormie à sa sortie de garde.
Enfin,il me semble que le titre c’était ça.
Je ne lisais alors pas mieux l’anglais que le jeune Chaussillon de Jacques Bodouin, si, si, celui-là même dont l’interprétation du célèbre « Apples, apples » réjouit l’inspecteur !
Et je le comprenais encore moins.

Mais bon,revenons à nos bouquins ! Enfin, à ce bouquin pas vraiment attirant ,mais qui m’intriguait grandement . «Maternity », un véritable appeau à sage-femme ! Je l’ai acheté, sans réfléchir .
Dans le métro qui me ramenait chez moi, j’ai essayé d’en percer les arcanes. Je me suis endormie,Par chance,j’allais en bout de ligne.
Mon histoire de cœur avec la bientraitance britannique commençait décidément à petits pas !
Je me suis accrochée, page après page, avec pour compagnons de soirée une grammaire anglaise des plus avenantes et un manuel de vocabulaire ad-hoc !
C’était long,et fastidieux, mais je découvrais une autre façon de penser l’obstétrique, loin du tout médical avec lequel je me colletais à chaque garde un peu plus .

Suivi de grossesse à la baguette, mais Madame, si vous ne suivez pas les prescriptions du médecin,c’est grâââââve,voyons! d’ailleurs voici votre ORDONNANCE!

Consultations en 10 minutes montre en main,toutes à poil dans les cabines, pour sortir le plus dignement possible sous l’œil du conseil de guerre au grand complet .

Cours d’accouchement SANS DOULEUR , mais oui, auxquels les patientes se devaient d’être assidues sous peine d’avoir une mauvaise appréciation de leur accoucheur…

Accouchement ligotée sur une p***** de table aussi dure qu’une pierre tombale, avec un ballet de fantômes masqués  et bottés .
Mais quand même, je n’étais pas sûre de bien traduire,c’était tellement loin de ce que j’apprenais dans ma merveilleuse maternité de pointe .J’ai fini par demander l’aide de mon externe préférée,Dès lors, j’ai avancé très vite .
J’ai égaré depuis ce merveilleux viatique,mais j’en ai appris et retenu beaucoup.
La bienveillance, l’autonomie garantie pour les futures mères qui n’étaient pas de simples « patientes », mais des partenaires dans la relation soignant-soigné.

Qu’elles pouvaient être rebelles,opposantes et que c’était leur droit.

Parce que c’était leur grossesse, leur accouchement.
.
J’ai appris à poser des questions utiles,mais respectueuses .
J’ai appris à n’être qu’un interlocuteur discret, patient et surtout j’ai appris à laisser venir doucement la confiance,sans asséner mes propres vérités médicales sans discussion possible .
J’ai appris à utiliser les bons mots ceux qui ne créent ni peur ni incompréhension.
Bien sûr,je ne suis pas la meilleure sage-femme qui soit .
Quelquefois, je suis fatiguée, énervée, je sais que je me force à un rôle qui me pèse.Je ne suis pas une sage-femme « efficace » comme pouvaient me l’enjoindre mes monitrices à l’école.Hop hop hop, Madame faites ce que je vous ordonne et puis c’est tout ! Je SAIS, moi, j’ai ÉTUDIÉ pour ça, moi, Madame !
Mais quand j’ai passé un bon moment à expliquer que tel examen est important,mais non obligatoire,que non,on est pas OBLIGÉE d’accoucher sous péridurale si on n’a pas envie, quand ma patiente me répond qu’elle va réfléchir, je formule un merci muet à ce manuel qui a traversé ma vie au bon moment.

Je suis une vilaine sage-femme, catégorie  rebelle insolente aurait dit la dragonne qui prétendait faire de nous de bonnes praticiennes autoritaires et omniscientes ,de vraies sages-femmes,quoi !

LES AVENTURES TRES TRISTES ET TRES ORDINAIRES D’UNE PATELLE

Quand vous êtes toute petiote,la première fois que vous allez à la plage,vous pouvez passer des heures à décoller des rochers les petites patelles en chapeau chinois.
Vous examinez la curieuse trace de leur passage sur les algues,vous supputez la durée du marquage et l’éventualité d’un retour de la bestiole sur son garde-manger personnel.
Vous vous amusez bien.
La patelle doit trouver ça beaucoup moins épanouissant, comme aventure.
Peut-être même qu’elle oublie son petit coin de rocher,et le goût familier des algues qu’elle y broutait ?
Quoique …. peut-être qu’elle se réjouit de découvrir le rocher d’en face et ses patelles  indigénes ?
Bref,j’ai l’âme patelline en ce moment,vu que je viens de m’arracher à ma PMI de -presque- trente ans !
Et j’en suis bien aise finalement ! Parce que je croyais y avoir glané plus de souvenirs heureux que tristes .Je me trompais.
Oh,certes, je salue encore le petit Paul qui mesure près de 1,80métre à ce jour tandis que se superpose à ce grand gaillard l’image d’un petit bonhomme rigolard.
Je demande toujours à Djata des nouvelles de mon « fiancé » Tidiane aux bisous poisseux ,même si ledit fiancé l’a déjà rendue grand-mère .
Je revois toujours la blondinette Vanessa réfugiée sous la table de la cuisine quand je passais voir sa mère même si je l’ai suivie à son tour pour l’arrivée de ses 2 MiniBlondinette si semblables à elle .
Mon Bibliothécaire cérébral n’en finit pas de me faire la revue de mes patientes dès que je flâne dans les rues que je connais bien.Ici, Mouna et ses quatre pioupious.Là, Roselor ou Elife ,et leur accueil toujours caféiné si d’aventure je passais dans le coin.
La patelle regrette,la patelle pleurniche sur ces morceaux de vie qu’elle a partagé avec tant de si belles personnes. Elle bat sa coulpe en se disant qu’elle aurait dû rester là,dans son petit pré-carré .
Bref,la patelle a des remords.
Et puis,soudain au hasard d’une ultime rencontre lors d’une ultime consultation, d’autres images remontent du puits de mes souvenirs . Une patiente suivie il y a 14 ans, un peu paumée,un peu toxico,un peu trop jeune.
Suivi chaotique et survolté d’une ado pas coopérative du tout,qui venait en consultation à contrecœur comme elle serait venue en cours, parce que le juge pour enfants lui en avait intimé l’ordre.
Suivi que j’essayais d’assurer tant bien que mal,un pensum pour elle autant que pour moi . Elle me le montrait bien, je n’étais pas loin à chaque rencontre d’exploser tant elle était insupportable d’insolence et d’agressivité.
Nous avons tenu le cap pourtant , bricolant au fur et à mesure un semblant de suivi .
Jusqu’à cet appel téléphonique de ma rebelle en pleurs hurlant que son bébé était mort dans son ventre et qu’elle allait sûrement en mourir elle aussi.
C’était vrai.
Je suis allée à la clinique,je lui ai tenu la main jusqu’à la naissance de cette petite Victoria qui ne respirait pas.
Nous sommes allées ensemble au cimetière . Je me rends compte que j’ai enregistré jusqu’au bruit des graviers sous nos pas ce jour-là,et chaque image de ce jour m’est revenue avec netteté.
Quand elle est entrée dans le bureau 14 ans plus tard,tout a ressurgi.
Sa vie avait changé. Elle revenait apaisée pour enfin accueillir un bébé. J’ai fait mon travail,je l’ai dirigée ensuite vers la maternité parce que cette fois ,comme elle l’a souligné , elle était décidée à tout faire pour que « tout se passe bien »
Juste avant de partir,la main posée sur la poignée de porte,elle a dit,sans me regarder,qu’elle venait parce que j’avais connu Victoria, pour clore enfin son histoire.
Elle est partie, je savais que je ne la reverrais pas.
Le Bibliothécaire m’a soudain entraînée dans une danse de souvenirs.Telle la déesse Frigg,je réajustais les limbes de ma mémoire pour des bébés disparus dont la cohorte ténue me poursuivait Gokan,Anis,Enzo..et bien d’autres encore.
Pour moi aussi était arrivé le temps de clore leurs dossiers,cher Bibliothécaire, et de laisser s’estomper leurs dernières traces .
Au fond,je souhaite à la patelle d’abandonner ses souvenirs quand elle quitte son rocher.