Archives mensuelles : septembre 2014

SOUVENIR SOMBRE

Ahhh,vous êtes restés fidèles !

Moi ,pas.

J’ai rangé tous mes tiroirs, j’ai vidé et nettoyé les trois étagères de l’armoire généreusement allouées par MamanAdministration.

J’ai récupéré tout le fourbi accumulé de ci de là, tasses, photos de nouveaux-nés, bouquins glanés pour me délivrer les notions dont mon petit cerveau de sage-femme a cru bon de s’encombrer au fil du temps afin de rester une bonne professionnelle.

Vade retro, Mauricette et Meriem, Fatou et Otie. Je ne suis plus votre sage-femme.

J’ai relégué dans un coin de ma mémoire le Bibliothécaire,Watson et Sherlock afin de repartir avec un esprit neuf.Vierge de tous ses souvenirs.

Cela ne leur a pas plu.Ils passent leur temps à comploter, à regarder de vieux dossiers, à me chuchoter des images enfouies qui reviennent inopinément à la charge.

Quelquefois en une danse macabre….

Comme ce souvenir d’un matin où en écoutant les infos, je me suis convaincue que l’enfant égorgé par son père, à l’autre bout du département était un des pitchouns dont j’avais suivi la mère. Je reconnaissais chaque détail donné par le journaliste,jusqu’au prénom si caractéristique.

Je revois encore le petit appartement où chaque semaine j’écoutais une jeune femme en larmes me décrire sa vie avec un conjoint jaloux .

Et je revis ce jour où j’ai appelé le SAMU .Elle venait d’avaler une bouteille de vodka et une boîte de somnifères, parce qu’elle voulait en finir avec la violence de son homme et emmener son bébé avec elle pour ne pas le laisser à sa merci.

Même aujourd’hui je ressens la rage qui m’avait saisie lorsqu’il l’avait sortie comme une fleur de la maternité parce que  «  Madame, c’est une manipulatrice ! Son mari est aux petits soins pour elle, il est venu chaque jour.Elle vous a menée en bateau. Contentez vous de suivre sa grossesse et laissez nous faire! »

Pourtant je la croyais lorsqu’elle me répétait les paroles de cet homme -Si tu me quittes,je tuerai le bébé pour qu’il ne te reste rien.

Je la croyais, moi, lorsqu’elle me parlait des gifles,des coups derrière la tête ,des humiliations et des menaces quotidiennes .

J’ai continué à la croire,mais j’ai arrêté de le dire.

J’ai arrêté de sonner l’alarme dans tous les services,j’ai arrêté de lui répéter qu’elle ne devait pas se laisser faire,qu’elle pouvait être protégée.

J’ai lâché.

Le bébé est arrivé,tout est redevenu lisse et tranquille, elle n’a jamais porté plainte .

Nous nous sommes revues deux ou trois fois, elle disait que tout allait bien, que son mari était un très bon père.

Elle, oh elle tiendrait le coup.Pour sa fille.

Ils ont déménagé et j’ai oublié pendant presque deux ans .

Jusqu’à ce matin sinistre où ma collègue m’a dit que finalement j’avais bien évalué le risque.

J’aurais préféré ne pas travailler en PMI, ce jour là.

Parce que évaluer le risque et laisser filer droit dans le mur, c’est très amer comme souvenir.