CHANT DU CYGNE

Ce qui est vraiment super quand tu restes longtemps sur le même secteur PMI ,genre 28 ans au hasard,c’est que tu finis par connaître pas mal tout le monde .
Et inversement tout le monde te connait.
Tu vois arriver les petits nouveaux.
Tu vois partir les anciens.
Tu participes aux pots d’arrivée,aux pots de départ, aux joyeuses embrassades pré-retraite ou aux hypocrites salutations de changement de poste,qu’est ce qu’on va regretter que tu ne sois pas partie plus tôt, très chère est content pour toi que tu aies réussi ton concours !!
Tu fais partie des meubles, du paysage, du casting de toutes les réunions, surtout celles où tu vas en trainant les pieds parce que tu en connais par cœur les atroces PowerPoint participer à la vie du service.
Les collègues déboulent dans ton bureau à la poursuite d’un nom,d’un vieux souvenir,d’un fantôme dont tu aurais gardé mémoire, puisque tu joues les vieux sages sous l’arbre du village depuis trop longtemps avant même qu’ils aient posé la photo des gosses et leur pot à crayon made in maternelle à côté de l’ordinateur.Mais si, enfin, tu sais bien,y a ton nom sur le vieux dossier des archives, ce bébé que tu es allée récupérer à la maternité le jour où sa mère l’a confondu avec un cafard a été hospitalisée d’office en psychiatrie ? Et ce jeune, là, déjà père à 20 ans de trois enfants nés de ses folles équipées alcoolo-fumette de magnifiques mais hélas trop brèves histoires d’un soir, n’est -il pas le rejeton ultime de cette farandole d’enfants placés qui ont agrémenté ta longue marche dans le désert social carrière ?
Tu te retrouves à jouer les archivistes pour ramener à la surface de ta mémoire ces souvenirs boueux dont tu te passerais bien, ces morceaux de vie sordides qui te reviennent si souvent en ressacs déprimants.
Tu te fais soudain l’effet d’une vieille Carabosse qui se penche sur les berceaux pour égrener des ronchonnes malédictions .
«Toi, tu finiras placé, comme tes six frères et sœurs.Parce que ta mère au QI moins élevé que son allocation d’adulte handicapé croit dur comme fer à l’amour du premier tourtereau, mais que son esprit bat la campagne depuis si longtemps qu’elle ne se souvient même pas de vous. »
«Toi, tu finiras écartelé entre une mère et un père qui déjà au dessus de ton couffin imaginaient les pires arguments pour réclamer chacun au juge de disposer de toi comme du chien et de l’appartement »
«Quant à toi, ton père viendra un beau matin te prendre à la crèche, ou à la sortie de l’école, et tu ne seras plus qu’une ombre de prénom,une esquisse à peine  parce que cette salope ne t’aura pas vivant si jamais elle le quitte . »
Tu te demandes comment tu as pu rester aussi longtemps dans cette géhenne de misère et de doute.
Tu te dis qu’il est temps au fond de laisser l’oubli nettoyer toutes ces images,toutes ces acides remontées d’impuissance et d’échec.
Tu te dis qu’il est temps de laisser le fardeau à d’autres.

Tout à coup,tu penseras à Mauricette, à Mélissa, à Fanta et Khadiatou, à Mariamou . A Mériem et Corinne, à Dahlia et Germaine et à toutes les autres qui t’appellent encore « ma sage-femme »
Tu rangeras les derniers bouquins, les derniers rappels de toutes ces années.
En regardant les faire-parts ornés des petites bouilles mignonnes de bébés, tu souriras un peu en pensant qu’ils ont quand même bien changé depuis.
Mais tu les enfermeras bien vite dans le carton et tu tireras la porte du bureau pour la dernière fois.
Ne pas se retourner.
Oublier les noms,les petites confidences et les lourds chagrins dont tu as été dépositaire.
Ne plus y penser .

Une réflexion au sujet de « CHANT DU CYGNE »

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