LES DANAIDES ET LE BIBLIOTHECAIRE

Quand j’étais toute môminette,j’allais sauver le monde.

J’en étais sûre .

Comment, mystère et croissants frais du dimanche, en digne petite-fille de boulanger .

Je me voyais bien trouver un fantastique remède qui sauve les grand-pères malades.

Ou les vaches, parce qu’une vache qui sait qu’elle va mourir, elle vous regarde d’une manière à vous faire fondre les yeux en gros sanglots.

Je le sais,

j’en ai vu mourir, des vaches, avant même de savoir que ça pouvait nous arriver à nous, les bipèdes, et que ça vous laissait des trous dans le cœur quand les grand-pères s’en allaient avec vos souvenirs .

Ou alors écrire le plus merveilleux livre de tous les temps, un énorme volume en cuir bleu avec des lettres dorées, dont les mamans n’auraient qu’à lire chaque soir un petit morceau pour endormir les petits sans crainte.Un livre qui regorgeait de vallées et de forêts, de gens heureux et paisibles.

Ou inventer un appareil à exaucer les souhaits …Faire revenir les vaches entre autres choses…

Depuis, j’ai un peu grandi.

J’ai caché dans un coin de ma tête mes fabuleux projets.

Sous la garde du Bibliothécaire,l’ami imaginaire dont je prétendais qu’il s’occupait de ranger mes souvenirs dans de grandes armoires de bois ciré.Les armoires débordent au fil du temps de vieux dossiers poussiéreux que je rafistole de temps à autre .

Mais là ,juste aujourd’hui, j’aimerais bien retrouver insouciance et enthousiasme, comme dans les histoires que je dévidais au commis qui montait les panières de croissants du fournil. .. « Quand je seras grande, je seras super intelligente et j’inventeras des trucs ! »

Je me dis qu’un petit miracle serait bienvenu pour une jeune patiente dont le bébé sera plus démuni que les oiseaux des champs de la parabole de Sœur Angélique.Pas de logement décent,un tout petit travail qui lui maintient à peine la tête hors de l’eau, et une cynique cacophonie administrative qui empoisonne ses dossiers.

Je me dis que ça serait bien aussi pour cette autre que le conjoint a achetée, mais oui, pour 6 pots de confiture dans son lointain village, et qui s’affole de se faire rabrouer quand elle oublie de faire ses horribles et inquiétants examens prescrits à l’hôpital.Je me dis que c’est aussi bien que la barrière de la langue, comme dit doctement l’assistante sociale qui note son peu d’investissement dans la maternité,la mette à l’abri de commentaires méprisants et suspicieux,non ? Et ne comptez pas sur moi pour les lui traduire !

Quant à la petite choupinette qui vient de m’avouer pudiquement que,vraiment non, vues ses habitudes de vie -vous comprenez,Madame,je vois des Messieurs- elle ne savait pas qui pouvait bien être le père de ce bébé qui va métamorphoser, elle en est certaine, sa pauvre petite vie d’enfant placée ballotée de foyer en famille d’accueil en une longue félicité sans nuages,que pourrais-je bien lui proposer ? Un jeu de l’oie perdu d’avance, un bégaiement de sa propre vie que je discerne déjà dans ses yeux ?

Quand j’étais môminette, j’ai sauvé le monde.

Cent fois, mille fois.

J’ai grandi ,et je n’ai pas même sauvé une seule personne.De temps à autre, j’aimerais m’asseoir aux côtés du Bibliothécaire, dans une vallée tranquille, et me dire que ce que j’ai fait est grandiose .

Extraordinaire..

Mais non,je suis juste une sage-femme de PMI, et comme mes collègues je vois autour de moi plus de misère que je n’en soulage .

Cent fois,mille fois,j’ai essayé d’en remplir le vaste tonneau sans fond .

Et puis, n’est-ce pas, la belle vallée heureuse  du bibliothécaire, elle s’est bien estompée dans les réalités de la société !!!

je suis une sage-femme juste ordinaire et impuissante ..

5 réflexions au sujet de « LES DANAIDES ET LE BIBLIOTHECAIRE »

  1. souslapluie

    Qui sait si une personne n’a pas été sauvée ??? Souvent il suffit de peu de chose et les battements d’ailes de papillon font le reste… Ce n’est peut-être pas « sauver le monde » mais c’est par cette forte volonté que peut-être une personne a été sauvée sans même que vous ne le sachiez :-) Alors continuez d’affronter avec courage les c— (car ils existent… mais heureusement parfois des gens comme vous peuvent aussi leur ouvrir les yeux !!!) et de soutenir comme vous le faites toutes ces vraies personnes.

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  2. Malgven

    Pfiouh j’ai pleuré. Alors oui ce doit être frustrant de ne rien pouvoir faire, mais en fait déjà les conseils et l’écoute et ne pas être condescendante c’est déjà ça. Après il ne reste plus qu’à croire aux miracles. C’est pas gagné. Courage.

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    1. reinemere Auteur de l’article

      Merci.C’est vrai que le travail en PMI est différent pour une sage-femme,et que souvent nous sommes à la lisière du social et du médical.Il est quelquefois difficile de se dire que malgré tous nos efforts,les situations échappent à toute amélioration.
      Mais on continue quand même,comme tous les professionnels que je côtoie,éducateurs,assistants sociaux,puéricultrices…

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  3. faribole

    comment qu’y disent les toubibs ?
    « primum non nocere », ou un truc dans le genre, d’abord ne pas nuire…
    déjà, vue la tronche du monde actuel, quand on a une activité où on ne nuit pas, c’est fortiche !
    alors si, de temps en temps, on peut même servir à qq chose ! Byzance !
    (moi encore moins que toi, je suis même pas sf mais je m’occupe parfois de jeunes grands galériens)

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