Archives mensuelles : juillet 2014

ET VOTRE PREMIERE GARDE C ‘ ETAIT COMMENT

Mais mais mais !! Je viens de me relire depuis le premier article, et j’ai réalisé que je ne vous ai jamais narré ma toute première garde !!!

Celle qui m’a vue louper …au moins un accouchement ?

Celle qui m’a valu de terminer les plus longues merveilleuses 24 heures de garde de ma fantastique carrière  en larmes et à bout?

Non, je n’ai pas encore osé démolir ma réputation devant vous et ramener mon ego à de justes proportions.

C’est le moment, suivez-moi dans le couloir de la salle de travail.

Je passe devant, parce que c’est quand même moi qui raconte, hein ?,,

Donc, figurez-vous une jeunesse (tout juste 22 ans, héhé ) en blouse rose arpentant comme un seigneur de guerre un superbe champ de bataille : clinique privée adossée au CHU, deux vrais gynéco diplômés, échographiste et biologiste dans la place, des internes pas trop loin..Une ambiance provinciale, certes,mais des méthodes pas si éloignées de MégaVille .

Bon,d’accord, les déclenchements à la quinine, je ne connaissais pas.

Les périnées sans épisiotomie, pas vraiment non plus ! Pfff,qu’est-ce que tu vas bien faire avec tes ciseaux que la nature ne peut pas faire elle même ? m’a dit un jour SuperChef . Et pourtant, c’étaient pas les ciseaux qui nous manquaient, hein, vu le nombre de paires que j’ai pu recevoir en cadeau d’accouchée.Habitude locale et tradition ménagère sans doute!

D’ailleurs, de façon surprenante et à contre-courant de ce que mes monitrices m’avaient fait entrer dans la tête, je n’ai jamais eu à déplorer de complications périnéales ni de déchirures sérieuses tant que j’ai travaillé dans ma petite clinique campagnarde au rythme des bébés.Sûrement que le périnée des champs qu’on laisse s’assouplir tranquillement est moins fragile que le périnée des villes ?

Mais bon,je m’égare. Revenons à nos vaches à cette première garde !

Au début de ma première garde, j’ai eu un morceau de chance,une fois ! comme le brave Jolitorax,des mes lectures d’enfant. Parce que j’avais beau être née à au bas mot 10 lieues de la charmante préfecture où j’officiais désormais pas loin, j’étais en terre étrangère.Et la salle de travail inoccupée me permettait de prendre quelques marques avant le grand saut.

Ici, pas de problèmes de toilettes à faire au jet rotatif récalcitrant bock, les accouchées détestaient ça.Et moi donc, comme je les ai délaissés avec joie, cet indomptable tuyau sournois, cette eau toujours trop froide, ce misérable instrument dignes des temps obscurs !!! Un petit coup d’œil, une main autorisée tout juste à masser un peu le ventre et hop, un regard vous invitait à sortir vite parce que les visites arrivaient.

Certes, j’avais fait un pansement de césarienne, ou peut-être deux, le matin en arrivant en garde. Avec papotages sur MégaVille, les nouvelles vont vite dans ces cas-là. Je crois me souvenir m’être sentie plus guide touristique que sage-femme, mais c’était plaisant.

En fin de matinée, quand ils ont fait leur apparition, serrés l’un contre l’autre à la sortie de l’ascenseur, je les ai accueillis avec enthousiasme .

Mes premiers clients futurs parents,pour moi toute seule !!!

Pas de deuxième année empressée avidement autour de nous. « Dis,c’est une primi ? Tu me la laisses,hein, dis ? J’ai jamais fait encore,dis !!»

Pas de sage-femme suspicieuse pour mettre en doute mon examen. « Et son col, vous ne le trouvez pas un peu rigide,là ? Et la tête,elle est encore un peu haute,non ? »

Pas d’interne en vue à la recherche d’un p’tit bidule pathologique pour compléter sa formation « Dis,elle a eu une pelvimétrie ? Parce que je trouve que sa hauteur utérine,hein ! Mais bon,c’est toi qui vois ! »

Nan,j’étais sûre de moi.

Contractions OK ? Oui,M’dame.

Dilatation commencée? Trois centimètres,oui oui, Mdame ! Col tout souple et bien effacé

Présentation engagée ? Oui,ça descend bien pendant la contraction,M’dame !

Foetus bien positionné ? Oui,règlementairement en occipito gauche antérieure,M’dame !

Parfait, je reviens dans un petit moment.

J’ai installé mon jeune couple en chambre, je leur ai bien expliqué où était la sonnette, et je suis allée vaquer.

Je suis revenue après une heure,parce que je m’étonnais de ne pas avoir d’appel.

Tout va bien ?

Oui, contractions toutes les 5 minutes,non pas trop mal,j’ai suivi les cours, bébé en forme.Déception,le col s’en tient à ses 3 centimètres.Bon, un peu de patience, je reviens dans une petite heure.

Trois fois encore j’ai fait mon petit tour de piste.Rien, pas l’ombre d’un frémissement dans la dilatation.Un col imperturbable fixé à 3 malgré la bonne volonté des participants, utérus et bébé en tête.

John Wayne passé faire coucou conseille un coup de pouce médicamenteux.J’obtempère mais mon fabuleux cocktail, LargaDolo puis ocytociques pour les plus anciens, pourtant réputé à l’époque dans toutes les salles de travail ne réussit pas à convaincre ce foutu col récalcitrant Trois centimètres semblait être son maximum .

J’ai tout essayé,Votre Honneur,je le jure!

J’ai fait bouger la brave petite patiente,j’ai appelé à la rescousse tous les saints pharmaceutiques que je connaissais (heu, pas tant que ça en réalité), malgré toute la bonne volonté et le courage de mes troupes de la future mère et de l’enfant, rien n’y fit.

La mort dans l’âme je suis allée jeter mon tablier de caoutchouc déposer les armes aux pieds de Jonh Wayne dans la soirée.Mon communiqué de capitulation était des plus laconiques.

Col centré souple, dilatation bloquée à 3 depuis plus de cinq heures.

John Wayne sortit son bistouri, sauva ma réputation au final en déclarant qu’il avait déjà vu ça plusieurs fois,que c’était juste une épreuve du travail non concluante,tout simplement!

Mais j’étais vexée. Toute imprégnée de mes cours et auréolée de mon diplôme,je n’avais pas réussi à vaincre,pffff . Mon degré de dépit était proportionnel au nombre d’ampoules de médicaments que j’ai rageusement jetées ensuite.

Heureusement,les parents ont été adorables, ils ont jugé que je m’étais bien décarcassée pour eux.et que je méritais ma paire de ciseaux,mes dragées dans une jolie tasse et ma bouteille de bulles .

Baptême du feu et grande claque pour mon ego, c’est ça aussi le métier.

Ca calme pour la suite

 

CHANT DU CYGNE

Ce qui est vraiment super quand tu restes longtemps sur le même secteur PMI ,genre 28 ans au hasard,c’est que tu finis par connaître pas mal tout le monde .
Et inversement tout le monde te connait.
Tu vois arriver les petits nouveaux.
Tu vois partir les anciens.
Tu participes aux pots d’arrivée,aux pots de départ, aux joyeuses embrassades pré-retraite ou aux hypocrites salutations de changement de poste,qu’est ce qu’on va regretter que tu ne sois pas partie plus tôt, très chère est content pour toi que tu aies réussi ton concours !!
Tu fais partie des meubles, du paysage, du casting de toutes les réunions, surtout celles où tu vas en trainant les pieds parce que tu en connais par cœur les atroces PowerPoint participer à la vie du service.
Les collègues déboulent dans ton bureau à la poursuite d’un nom,d’un vieux souvenir,d’un fantôme dont tu aurais gardé mémoire, puisque tu joues les vieux sages sous l’arbre du village depuis trop longtemps avant même qu’ils aient posé la photo des gosses et leur pot à crayon made in maternelle à côté de l’ordinateur.Mais si, enfin, tu sais bien,y a ton nom sur le vieux dossier des archives, ce bébé que tu es allée récupérer à la maternité le jour où sa mère l’a confondu avec un cafard a été hospitalisée d’office en psychiatrie ? Et ce jeune, là, déjà père à 20 ans de trois enfants nés de ses folles équipées alcoolo-fumette de magnifiques mais hélas trop brèves histoires d’un soir, n’est -il pas le rejeton ultime de cette farandole d’enfants placés qui ont agrémenté ta longue marche dans le désert social carrière ?
Tu te retrouves à jouer les archivistes pour ramener à la surface de ta mémoire ces souvenirs boueux dont tu te passerais bien, ces morceaux de vie sordides qui te reviennent si souvent en ressacs déprimants.
Tu te fais soudain l’effet d’une vieille Carabosse qui se penche sur les berceaux pour égrener des ronchonnes malédictions .
«Toi, tu finiras placé, comme tes six frères et sœurs.Parce que ta mère au QI moins élevé que son allocation d’adulte handicapé croit dur comme fer à l’amour du premier tourtereau, mais que son esprit bat la campagne depuis si longtemps qu’elle ne se souvient même pas de vous. »
«Toi, tu finiras écartelé entre une mère et un père qui déjà au dessus de ton couffin imaginaient les pires arguments pour réclamer chacun au juge de disposer de toi comme du chien et de l’appartement »
«Quant à toi, ton père viendra un beau matin te prendre à la crèche, ou à la sortie de l’école, et tu ne seras plus qu’une ombre de prénom,une esquisse à peine  parce que cette salope ne t’aura pas vivant si jamais elle le quitte . »
Tu te demandes comment tu as pu rester aussi longtemps dans cette géhenne de misère et de doute.
Tu te dis qu’il est temps au fond de laisser l’oubli nettoyer toutes ces images,toutes ces acides remontées d’impuissance et d’échec.
Tu te dis qu’il est temps de laisser le fardeau à d’autres.

Tout à coup,tu penseras à Mauricette, à Mélissa, à Fanta et Khadiatou, à Mariamou . A Mériem et Corinne, à Dahlia et Germaine et à toutes les autres qui t’appellent encore « ma sage-femme »
Tu rangeras les derniers bouquins, les derniers rappels de toutes ces années.
En regardant les faire-parts ornés des petites bouilles mignonnes de bébés, tu souriras un peu en pensant qu’ils ont quand même bien changé depuis.
Mais tu les enfermeras bien vite dans le carton et tu tireras la porte du bureau pour la dernière fois.
Ne pas se retourner.
Oublier les noms,les petites confidences et les lourds chagrins dont tu as été dépositaire.
Ne plus y penser .

LES DANAIDES ET LE BIBLIOTHECAIRE

Quand j’étais toute môminette,j’allais sauver le monde.

J’en étais sûre .

Comment, mystère et croissants frais du dimanche, en digne petite-fille de boulanger .

Je me voyais bien trouver un fantastique remède qui sauve les grand-pères malades.

Ou les vaches, parce qu’une vache qui sait qu’elle va mourir, elle vous regarde d’une manière à vous faire fondre les yeux en gros sanglots.

Je le sais,

j’en ai vu mourir, des vaches, avant même de savoir que ça pouvait nous arriver à nous, les bipèdes, et que ça vous laissait des trous dans le cœur quand les grand-pères s’en allaient avec vos souvenirs .

Ou alors écrire le plus merveilleux livre de tous les temps, un énorme volume en cuir bleu avec des lettres dorées, dont les mamans n’auraient qu’à lire chaque soir un petit morceau pour endormir les petits sans crainte.Un livre qui regorgeait de vallées et de forêts, de gens heureux et paisibles.

Ou inventer un appareil à exaucer les souhaits …Faire revenir les vaches entre autres choses…

Depuis, j’ai un peu grandi.

J’ai caché dans un coin de ma tête mes fabuleux projets.

Sous la garde du Bibliothécaire,l’ami imaginaire dont je prétendais qu’il s’occupait de ranger mes souvenirs dans de grandes armoires de bois ciré.Les armoires débordent au fil du temps de vieux dossiers poussiéreux que je rafistole de temps à autre .

Mais là ,juste aujourd’hui, j’aimerais bien retrouver insouciance et enthousiasme, comme dans les histoires que je dévidais au commis qui montait les panières de croissants du fournil. .. « Quand je seras grande, je seras super intelligente et j’inventeras des trucs ! »

Je me dis qu’un petit miracle serait bienvenu pour une jeune patiente dont le bébé sera plus démuni que les oiseaux des champs de la parabole de Sœur Angélique.Pas de logement décent,un tout petit travail qui lui maintient à peine la tête hors de l’eau, et une cynique cacophonie administrative qui empoisonne ses dossiers.

Je me dis que ça serait bien aussi pour cette autre que le conjoint a achetée, mais oui, pour 6 pots de confiture dans son lointain village, et qui s’affole de se faire rabrouer quand elle oublie de faire ses horribles et inquiétants examens prescrits à l’hôpital.Je me dis que c’est aussi bien que la barrière de la langue, comme dit doctement l’assistante sociale qui note son peu d’investissement dans la maternité,la mette à l’abri de commentaires méprisants et suspicieux,non ? Et ne comptez pas sur moi pour les lui traduire !

Quant à la petite choupinette qui vient de m’avouer pudiquement que,vraiment non, vues ses habitudes de vie -vous comprenez,Madame,je vois des Messieurs- elle ne savait pas qui pouvait bien être le père de ce bébé qui va métamorphoser, elle en est certaine, sa pauvre petite vie d’enfant placée ballotée de foyer en famille d’accueil en une longue félicité sans nuages,que pourrais-je bien lui proposer ? Un jeu de l’oie perdu d’avance, un bégaiement de sa propre vie que je discerne déjà dans ses yeux ?

Quand j’étais môminette, j’ai sauvé le monde.

Cent fois, mille fois.

J’ai grandi ,et je n’ai pas même sauvé une seule personne.De temps à autre, j’aimerais m’asseoir aux côtés du Bibliothécaire, dans une vallée tranquille, et me dire que ce que j’ai fait est grandiose .

Extraordinaire..

Mais non,je suis juste une sage-femme de PMI, et comme mes collègues je vois autour de moi plus de misère que je n’en soulage .

Cent fois,mille fois,j’ai essayé d’en remplir le vaste tonneau sans fond .

Et puis, n’est-ce pas, la belle vallée heureuse  du bibliothécaire, elle s’est bien estompée dans les réalités de la société !!!

je suis une sage-femme juste ordinaire et impuissante ..