BIEN-PENSANT , MAL-FAISANT

Bon,je suis sage-femme, vous l’avez compris, mais quelquefois ,je me souviens qu’avant tout je suis un être humain.

Et je fais de drôles de choses,dont je ne me croyais pas capable.

Et j’en suis fière,alors je vous les raconte.

Régulièrement,notre vénéré employeur nous permet d’aller à Maxiville ou à VilleSurPlage quand il est généreux pour compléter notre formation. Il est lucide, notre employeur, il sait bien que tous les séminaires qu’il organise sur le management, la conduite de réunions à l’aide de Power-Point , les subtilités de  l’aménagement territorial, c’est bien joli, mais c’est pas notre tasse de thé, à nous ses fourmis médicales .

Alors il autorise des absences, il cagnotte même pour nos petits voyages-qui-forment-les-bons-professionnels-au-service-de-la-collectivité, repos,vous pouvez fumer !

Pas tous les ans,hein,et pas tout le monde en même temps s’il vous plaît, Messieurs et surtout Mesdames vu la sur-représentation féminine dans les effectifs,n’exagérons pas,et pas trop loin quand même .

Or donc,par un grand froid d’hiver,je bénéficiais d’une petite remise à niveau à GrandeMater, notre usine à pioupious en pointe sur les vilaines pathologies du placenta.

Trois jours de crapahute forcée dans les transports démocratiques de MaxiVille, en même temps que la migration quotidienne de mes malheureux frères et sœurs de combat, qui eux font cela tout au long de l’année, pfiou les valeureux !!

Ce soir-là,ma motivation de sardine compressée était au plus bas et je me suis réjouie de me trouver un espace presque au bout du wagon,une inespérée banquette inoccupée.

Trente secondes plus tard,je connaissais la raison de ce miracle. Un jeune homme, presqu’encore enfant et son chien serrés l’un contre l’autre, à même le sol. Sur son trente -et- un,le chien ! Brossé, lavé, un chic foulard autour du cou en guise de collier . Tout sage, le chien ! Le jeune homme, moins. Un peu agité, un peu odorant, il marmonnait l’histoire de sa vie à la bestiole attentive. Les années de foyer enfance,le retour chez son paternel à la main lourde et au gosier si léger,la dernière bagarre et les adieux du charmant papa « fous le camp, t’as 18 ans et tu te démerdes ! » en guise de viatique.

A vrai dire, il puait autant qu’un container à ordures, le brave garçon . Crasse, alcool et misère, la trinité des sans-logis . Je n’aime pas plus que ça,mais je sais combien elle vous englue et vous cajole cette horrible odeur,Elle vous appartient, elle vous tient compagnie dans la rue quand les bien-pensants se détournent.

Je n’ai pas bougé,je l’écoutais monologuer son histoire, ses meurtrissures et ses désillusions à son chien . L’hiver, toute la journée pour avoir chaud, pour se sentir l’illusion de vivre,ils tournaient tous les deux dans le métro, sans ticket, sans but et sans espoir.

C’était compter sans les braves gens autour de nous, les chics bourgeoises en manteau de fourrure – dame, faut se couvrir pour faire les magasins- les joyeux trentenaires cravatés et attache-casés assis sur le bout des fesses pour manifester leur désapprobation .

J’entendais les commentaires qui bruissaient crescendo . Et comment,ces gens là ! c’est scandaleux . Il faudrait faire quelque chose,c’est honteux, Madame !! Ils ne pensent qu’ à boire ,c’est le rebut de la société, Monsieur !

Le chien écoutait, il connaissait les nuits froides, les nuits sans sommeil , les nuits passées à marcher le ventre vide quand il n’y avait plus de lits d’accueil dans les foyers. Le chien la connaissait lui, cette peur qui  ne vous quitte jamais, la peur de mourir tout seul sur un bout de trottoir comme le déchet que votre père a reconnu en vous…

J’hésitais, je tripotais encore mon porte-monnaie quand les contrôleurs sont montés dans la rame. Ils ont commencé à vérifier les tickets.

Le charmant couple installé juste derrière moi se félicitait de leur présence . Enfin, ils allaient nous débarrasser de ce répugnant parasite puant .

Ils approchaient ..

Ils avaient repéré l’intrus.

Soupirs d’aise de mes voisins.

Une colère Donquichottesque m’a saisie, alors que le contrôleur passait .Je lui ai tendu mon billet en lui montrant du menton le garçon affalé . J’avais le sentiment de soulever au moins une montagne,de traverser une ligne de feu, que-sais-je.

Une héroïne de roman au moins juste avec ce petit bout de carton.

Un monseigneur Myriel en jupe et talons plats tenant tête à la maréchaussée !

Les hyènes dans mon dos ricanaient et chuchotaient.

J’ai vu en me levant la belle croix en or qui tressautait sur le poitrail de la bonne dame outragée.je lui ai dit qu’elle ferait mieux de la retourner,sa croix,parce qu’elle  avait déjà assez vu de bêtise et de méchanceté.Elle a arrondi la bouche  de surprise.

Le contrôleur m’a toisée en souriant, il a soigneusement examiné mon billet.

Avec un clin d’œil il me l’ a rendu.

Avec un clin d’œil il a sorti un coupon de sa poche et l’a glissé dans le foulard du chien .

A l’arrêt suivant,ils sont descendus,les contrôleurs sympa.

Le chien et son frère de rue  sont descendus aussi ,avec un vague geste d’adieu vers moi.

Fini, ma carrière de mère Térésa et mon long parcours de sacrifice !

Mais qu’est ce que je me sentais bien quand je suis arrivée chez moi ..

9 réflexions au sujet de « BIEN-PENSANT , MAL-FAISANT »

    1. reinemere Auteur de l’article

      Oh non,pas une héroïne en vrai.Juste quelqu’un qui ose en fait se rebeller contre les faux-semblants et la charité de façade

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        1. reinemere Auteur de l’article

          le contrôleur,moi et un vieux petit monsieur tout tranquille qui a donné un ticket resto.C’est vrai que sur une rame pleine,ça fait pas grand-monde ! Mais ça les a peut-être fait réfléchir,pour une autre fois ?

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  1. Hermine

    C’est tellement beau ce que tu as fait. Beau, et, j’aurais envie de dire, normal. Normal même si personne n’a ne serait-ce qu’oser y penser, normal même si tous ces gens autour ont dû être outrés. Normal, parce qu’on est humains, qu’on a rien fait pour tous se détester. Et que je ne comprends pas tous ces gens, coincés dans leur bulle, qui ne voient qu’eux.

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  2. Koa

    C’est peut-etre du a l’heure indue (ah la tetee de 4h du mat, j’ai un mal fou a me rendormir apres…) mais j’avoue, je n’ai pas compris l’histoire :(
    Tu as dit aux controleurs que tu donnais ton ticket au jeune homme ? Le coupon, c’etait quoi ?
    Mes neurones en compote (et non pas de compet’) te disent merci !

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    1. reinemere Auteur de l’article

      Ahhh,j’ai mal rédigé,alors! J’ai voulu donner mon ticket,oui .Le contrôleur a donné , lui, un coupon de circulation comme lorsque les billets sont démagnétisés.Sympa le contrôleur,pas comme la quasi totalité des voyageurs qui fronçaient le nez !

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  3. faribole

    aaah merci
    je vais vraiment venir souvent sur ce blog, une bonne tranche d’humain à chaque fois, merci, vraiment
    je me sens moins seule, je suis du genre à faire ça aussi… et à pleurer après, de colère, de rage, de tristesse…
    il est parfait ce billet
    on devrait l’afficher… à l’entrée des églises ! 😉

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    1. reinemere Auteur de l’article

      Et de tous les lieux où ronchonnent des gens qui se prétendent parangon de vertus!
      Merci de ta fidélité .

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