VALSE TRISTE

Aujourd’hui,j’avais envie d’écrire un petit billet drôle,une bulle légère de ma vie de sage-femme.

J’ai essayé.Vraiment ..

Mais je n’y arrive pas.J’ai beau choisir quelques souvenirs amusants et les tourner dans tous les sens,le fil se dilue,se transforme subtilement en volutes tristes que je n’arrive pas à dissiper….

Un de mes premiers stages en chirurgie orthopédique avec ma copine V. Une chambre seule,un lit à matelas d’eau pour supporter le plus doucement possible une ombre dévorée par le cancer.Chaque matin de la semaine,nous faisions la toilette d’un corps quasi immobile,dont seuls les yeux restaient vifs et agiles,suivant tous nos mouvements.Nous allions le plus doucement possible en racontant les mille et unes petites aventures de notre vie.

Pour vous, notre malade..Le café pris à toute vitesse parce que je m’étais réveillée en retard….. Les chaussettes dépareillées de V ,un lendemain de garde.. Les petits cailloux du square voisin que vous faisiez glisser d’une paume à l’autre … La pluie tombant sur les troènes de l’hôpital,tiens je vous ai cueilli une petite branche pour que vous en respiriez le parfum douceâtre..V…vous a apporté une part de la sublime tcheureg de sa Mounette…Et puis,Madame, comme vous avez été prof de latin-grec,je vais vous réciter les chants de l’Odyssée que mon prof nous faisait apprendre…

Πάππα φίλ᾽, οὐκ ἂν δή μοι ἐφοπλίσσειας ἀπήνην
ὑψηλὴν ἐύκυκλον, ἵνα κλυτὰ εἵματ᾽ ἄγωμαι
ἐς ποταμὸν πλυνέουσα, τά μοι ῥερυπωμένα κεῖται

 Je m’en souviens comme si c’était hier Elle est morte un matin,sans bruit, pendant la toilette…D’un souffle elle n’était plus là,tandis que V. s’obstinait à rincer un bras inerte,C’était donc aussi simple que cela, mourir ? Respirer ,respirer encore,et soudain nous laisser là, en larmes et désemparées ? Les infirmiers sont venus,ils ont pris le relais et ont envoyé les petites Roses éplorées à la cafétéria avec un externe compatissant. Quand nous sommes revenues,la chambre était vide. Propre, briquée et vide..

C’était notre première vraie rencontre avec la mort,et pas la dernière.

Je me souviens de cette jeune femme rieuse que nous étions en train de transférer dans une chambre particulière le lendemain de sa césarienne. Elle a juste eu le temps de plaisanter sur le nombre de sacs que je trimballais derrière son brancard avant qu’une vilaine embolie pulmonaire ne signe la fin de partie pour elle malgré tous les efforts du chef venu à la rescousse.

Je me souviens de cette autre dont la vie filait goutte à goutte en une inextinguible hémorragie, et dont le seul souci était de savoir si sa fille allait bien,elle qui nous répétait  au moins je laisse quelque chose de beau derrière moi.

Je me souviens de ma camarade de promo sanglotant dans le couloir de la salle de travail parce que le pédiatre avait donné le signal d’arrêt de la réanimation pour un tout petit bonhomme ..

Je me souviens de la sage-femme m’apprenant à tailler tant bien que mal dans les champs du bloc un semblant de brassière et de couche, vous comprenez,petite Rose,ce seront les seuls vêtements de toute leur vie ,c’est notre devoir de les habiller avant de les descendre à la morgue..

Je revois les petits fantômes dans leurs couveuses,les trop petits,les trop faibles, ceux qui arrêtaient de lutter, ceux dont je caressais une dernière fois les minuscules doigts tout en débranchant les appareils qui nous avaient donné l’illusion de pouvoir faire quelque chose pour eux..

Aujourd’hui,je voulais juste dire que je suis aussi faite de ces souvenirs -là .Alors je vous les offre,même s’ils sont tristes.

4 réflexions au sujet de « VALSE TRISTE »

  1. marie

    Et oui, sage-femme n’est pas seulement le plus beau métier du monde . La vie va de paire avec la mort. Nous qui cotoyons des femmes jeunes ou des nouveaux-nés, ce n’est pas dans l’ordre des choses de les voir partir ! Ca fait mal, très mal !!!
    Merci de le rappeler avec tant de délicatesse …

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  2. Anna

    Dans le temps, à l’époque où mon arrière-grand-mère était sage-femme, c’était souvent elle aussi qui était là sur le lit de mort des gens. Faciliter le passage, dans un sens comme dans l’autre, c’est nécessaire, mais bon sang que ça doit être dur…

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    1. reinemere Auteur de l’article

      Oui et non, même si je ne sais pas très bien expliquer.La mort en elle même n’est rien,c’est les effets sur les proches qui sont douloureux

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