PETITE SOEUR

Je ne suis pas toujours une sage-femme sérieuse. Quelquefois même je me fais bien rire en   feuilletant mes petits carnets retrouvés. Alors, pour rasséréner ma lectrice Béatrix qui me trouve un peu triste ces derniers billets, je retourne aujourd’hui en salle de naissance…

 

Une fois par mois environ, j’avais droit à la journée des ovaires. Pas les miens, hein ceux de ma co-garde qui préférait alors se réfugier en suites de couches. Faut dire que ses ovaires étaient du genre commando, avec feu d’artifice algique et nausées hollywoodiennes. Elle  trainait avec peine d’une chambre à l’autre sa féminité triomphante et me laissait gérer le gang des déclencheurs et de leurs disciples fervents.

Mes ovaires et moi étions réconciliés depuis l’arrivée dans ma vie de la p’tite pilule magique qui les rendait aussi effacés et muets que ceux de ma co-garde étaient démonstratifs…

Comme mes progrès en déclenchements allaient piano ma sano, la tolérance des stakhanovistes prostaglandeurs à la perfusion universelle (ô que j’ai honte, mais que dire de gentils messieurs en blouse qui se contentaient de taper du pied au téléphone en râlant que la p’tite dame n’était pas encore à complète, qu’est-ce que tu fiches encore ,pousse la perf !!!) leur sollicitude donc pour ma feignante malheureuse collègue s’étendait à ma personne et la bande infernale réduisait  d’autant la voilure question accouchements provoqués ….

Je leur mitonnais donc des petites naissances à dilatation douce, prenez votre temps,  Madame, tout va bien sans perfusion pour accélérer. Une petite permission à l’arrière en quelque sorte.

Mais quand la cigogne avait fait son ouvrage, que tous les bébés fraichement livrés somnolaient   tranquillement, je vaquais .Et qui dit sage-femme qui vaque dit sage-femme qui s’ennuie. Je me transformais donc illico en fée de la salle de travail, Cleaning Lily ! Autant pour me donner l’illusion que la garde passait plus vite que par souci d’impeccable propreté.

Or donc, armée de mes éponges et essuie-tout chéris je me préparais à une action de grande envergure ce jour-là. A moi les dessus de portes, les étagères du dernier rang, les dessous de tiroirs inexplorés….

 

Je brique et je brique tellement que je n’entends pas Monsieur Bricolage arriver. Tel le génie hors de sa lampe, il a dû jaillir de la boîte de forceps que je fourbis consciencieusement…

« Tu es libre, là ? ».

Ben pas vraiment, M’sieur. Je fignole l’hygiène et j’extermine la poussière sur votre scène de gloire. J’essaie de prendre mon air  tu-ne-vois-pas-que-tu-me-gènes  pas-de-souci-j’ai-tout-mon-temps.

« Parce que j’ai un truc perso à te demander… »

Argh…Re-argh….Dernièrement, Regardez-Moi-Je-Suis-Beau  a proposé des cours d’anatomie comparée à ma co-garde …Elle n’est pas encore remise de sa colère.

Pas Bricolo, quand même !

Pas à moi, quand même !

Je vais lui en retourner une.

Bricolo a dû voir s’allumer mes feux d’alarme. Il  fait une grimace qui pourrait passer pour un sourire.

« Ahhh non, c’est pour ma sœur… »

Pfff, si ce n’est pas pour mon irrésistible charme et mes fabuleux atouts féminins, me voilà rassurée !

Je lui dédie mon regard 2 bis, version allez-y-je-suis-toute-ouïe !!

« Euh. C’est ma sœur-bis repetita, je dois avoir l’air d’une  simplette. Elle est enceinte et elle cherche une sage-femme pour ses cours d’accouchement. »

En même temps si tu veux bien on va plutôt partir sur des cours de cuisine. Ou de couture. Ou de je-sais-pas-quoi-répondre-là. Parce que les cours d’accouchement sont prévus et organisés dans la clinique, suffit de s’inscrire, pas besoin de coincer la sage-femme dans le local de pharmacie pour une demande confidentielle.

 « Tu comprends, elle veut accoucher le plus naturellement possible. Elle veut une sage-femme sympa et patiente qui pourrait venir le jour J.Ici, c’est pas vraiment le profil de la maison..J’ai pensé à toi.»

Waouh, mes chevilles en frémissent d’aise.

Bricolo me regarde.

Je le regarde.

On se regarde. Longuement.

Bon, allez, on arrête.

 Bien sûr que je vais lui expliquer, à ta sœurette,  comment résister à la déclenchite aigue que vous prônez assidument, ô vénérables gynécologues. Cours intensifs de guérilla obstétricale par votre serviteur….Pour une fois que tu reconnaitrais presque que la naissance sur rendez-vous, ça peut se refuser ….

Même que ta sœur  m’appellera  en début de travail et qu’à nous trois, avec son prof de mari, on oubliera un peu de prévenir à temps son gynéco. Remarque à cinq heures du mat’, pas sûr qu’il n’ait pas délégué Gentil Remplaçant pour officier. Faut pas pousser, c’est ta sœur, pas la sienne…

Même que tu lui diras au cher confrère que vraiment un travail aussi rapide pour un premier,  sans coup de pouce perfusant bien appuyé, ça t’a esbaubi !!!

 

 

Je n’ai pas su tout de suite que tu avais changé, qu’ une nouvelle doxa t’avait séduit J’ai quitté le ring peu après parce que je sentais venir l’overdose de médicalisation.

J’ai retrouvé plus tard ton nom par hasard dans un article sur le respect de la physiologie de l’accouchement. Tu brûlais ce que tu avais adoré.

 J’ai ri. Enfin, j’ai fait semblant .Dommage quand même pour les vétérans de tes premiers faits d’armes. Celles qui sous le règne de l’efficacité et de la rapidité avaient courageusement effectué leur parcours….

On perfuse, on rompt, on appelle l’anesthésiste, on pousse à votre place et vous voilà accouchée, Madame !!!

 

Une réflexion au sujet de « PETITE SOEUR »

  1. faribole

    ah ah… décidément, comme je me retrouve dans vos écrits, chère madame …
    à l’anpe… j’étais celle qui n’emmerdait pas les chomistes, qui les laissait chercher qq chose qui leur plaise (à l’époque c’était encore possible), qui n’obligeait pas à suivre des formations-bidons-à la con…
    mes collègues regardaient ma pratique avec dédain (au mieux)
    mais quand leur précieuse épouse venait s’inscrire, on me prenait à part pour me demander si… éventuellement… je pouvais la suivre, parce que, tu comprends, on veut un bébé (véridique, c’est rigolo ça fait un pont entre nos histoires), mais elle a droit aux allocs, alors tu vois, elle voudrait juste rester inscrite qq mois…
    et puis le mari de la directrice d’agence (pas enceint, lui, par contre) qui reste inscrit 2 ans sans jamais rien chercher, pendant que sa chère et tendre radie à tour de bras celui qui ne cherche pas assez fort au bout d’un mois son aiguille dans la meule de foin !
    le seul truc que je retiens de mon éducation catholique, c’est « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse »
    des bisous madame sagefemme !
    tiens j’en profite pour poser une question : comment on fait pour renseigner des copines enceintes et naïves, qui nous demandent des tuyaux sur l’accouchement, mais qui se fient grave à la maison hôpital ?
    comment ne pas faire peur et rencarder utilement ? j’ai le cas avec 2 amies et là je sèche ; d’habitude je m’en sors avec l’excellent bouquin de la sf canadienne isabelle Brabant, mais j’ai quand même du mal à taire mes inquiétudes… Keskonfé alors ?

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