Archives mensuelles : avril 2014

UN BEAU DESSIN

 

Je l’ai installée dans le grand fauteuil rose d’allaitement,juste à côté de moi,
Je lui ai donné une feuille,mes gros crayons de couleurs spéciaux tu-veux-bien-me-faire-un-beau-dessin-pendant-que-je -parle-avec-maman,
Je lui ai prêté la vache Marguerite qui trône habituellement sur l’ordinateur,et qu’elle étouffe de son bras gauche crispé sur l’accoudoir,
Elle tire une langue appliquée sur des volutes rouges et noires dont elle emplit scrupuleusement la page blanche,
Elle est à peine haute comme ma table,elle vient d’un pays où des hommes violent, mutilent et tuent les petites filles comme elles juste parce qu’elles existent,
Elle a trois ans,elle est réfugiée politique,elle a un beau titre tout neuf pour vivre dans ce merveilleux pays où les petites filles vont à l’école avec de jolis vêtements,leur petit ventre plein de bonne nourriture….
C’est bien,elle est sauvée,
Sa mère pleure sans bruit,Elle tourne le dos pour que sa fille ne voie pas les larmes couler sur son visage résigné,
Elle regarde par la fenêtre le jardin sous l’averse,mais je ne sais pas ce que ses yeux voient en réalité.Son Eldorado,où elle pourra élever sa fille et le bébé à venir en toute sérénité ?
J’en doute,Cela fait trois mois qu’elle essuie refus sur refus auprès des associations d’aide alimentaire .Chacune ne reçoit que ses propres ouailles dans un kafkaïen billard administratif où les dossiers se perdent,se rejettent,se croisent avec d’autres,vont et viennent au gré de chefaillons  entre les services sans connaître de solution.
Elle a juste retenu qu’elle est désormais plus assez sans papiers comme elle dit,mais pas encore avec assez d’autorisation .Elle n’en peut plus de pousser des portes pour s’entendre dire qu’ici,on ne peut rien pour vous Madame,vous n’entrez pas dans nos critères…
Sa fille est réfugiée politique,mais pas elle,ni son mari.
Elle vient d’essuyer son énième refus d’aide alimentaire parce que chaque association juge qu’elle dépend de l’association d’en face.ou de celle d’à côté.Mais pas ici,Madame,pas chez nous.tant pis si vous avez faim…
J’ai essayé de l’aider,je n’ai pas trouvé la moindre faille,la moindre piste officielle malgré les appels à tous les services que je pouvais persécuter tellement j’y ai mis de hargne à la fin.

J’ai trouvé ma solution personnelle,et elle n’avait rien d’officiel ni de professionnel.

Je ne suis pas Mère Térésa,ni Sœur Emmanuelle.Je ne vis pas selon les préceptes de l’abbé Pierre mais je rage très fort contre ces règlements qui reprennent d’une main de fer et sans sourciller ce qu’ils ont donné avec des trémolos humanitaires dans la voix !

Magnanimes nous sommes,mais point trop n’en faut !

REGRETS

Aujourd’hui,j’ai fait une bonne action

Mais je la regrette. Je me sentais mieux avant.

C’est bien peu de chose en fait. Je lui ai juste offert mon bras quand je l’ai vue tapoter sa canne blanche tout au long de la bordure de ciment, sans trouver aucun de ses repères. Elle est amblyope, et sa vue s’est encore dégradée ces derniers temps. Cette place du marché, ce quartier elle ne les a jamais quittés depuis que je suis devenue sa sage-femme il y a si longtemps.

Avant elle s’emportait souvent, et disputait hargneusement des interlocuteurs installés quelque part dans sa tête en agitant hardiment sa canne devant elle. Désormais, le traitement qu’elle suit la fait marcher à pas menus et lents, comme une très vieille dame apeurée et fragile. La magie chimique éloigne un peu plus chaque jour l’image que j’avais d’elle…

Je lui ai proposé de la guider au travers de la place. Elle a hésité, ma voix avait éveillé un écho.

« Je vous connais ! » m’a-t-elle dit en s’agrippant lourdement à mon bras .pendant que nous contournions lentement le premier parterre de fleurs, je lui ai dit que oui, nous nous connaissions. J’étais la sage-femme qui l’avait suivie pendant sa grossesse.

Elle a soudain cessé d’avancer.  « Une grossesse ? J’ai eu un enfant ? »

Oui, une fille. Grande maintenant.

« Elle va bien ? »

Oui, elle est étudiante en médecine.

Nous avons fait quelques pas.

Les souvenirs affluaient doucement, elle a retrouvé le prénom de son compagnon d’alors, celui de ce si joli bébé qu’elle aimait tant.

Nous avions traversé la place. Elle continuait à égrener les images qui lui revenaient d’un ton guilleret. En me quittant, elle a voulu m’embrasser.  « C’est une chance de vous avoir rencontrée, sans vous je ne me serais pas souvenue que j’ai une fille ! C’est une belle journée !»

Je l’ai regardé s’éloigner, un peu plus droite, un peu plus vive.Joyeuse aussi..

Moi je n’avais rien oublié, surtout pas la lettre rédigée le jour de la naissance de sa fille pour demander au procureur un placement en urgence, qui fut accordé.Oui, je m’en souviens parfaitement …

C’est lourd à porter quelquefois,les souvenirs de PMI

CHRONIQUE D’OUTRE-MERE

Tiens, de quoi pourrions nous parler aujourd’hui ??

De mes études , de ce temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ? Ce temps où de grands mots voltigeaient dans nos petites cervelles d’élèves dociles…vocation…abnégation…obéissance…sacrifice même d’après notre sorcière de mère supérieure charmante directrice qui jappait sans arrêt sur nos talons…Unetelle,vous n’êtes vraiment pas faite pour ce métier,vous n’êtes pas assez endurante…Quant à vous,vous êtes bien trop rebelle pour rester à votre place ! on ne discute pas les ordres ,ici! Non,je vous en ai assez dit déjà…

  Passons à autre chose…

 La visite postnatale, tiens,la dernière roue du carrosse pour certains.Pfff,c’est même pas intéressant,ta visite post-natale,d’abord.C’est du temps perdu,une petite révision de routine vite fait avant de partir sur la grand’route de la vie de parents !

 Hopla dix minutes tout va bien ? Alors, bonheur total avec votre bébé,chère petite Madame ?Ah tiens au fait,n’oubliez pas de votre ordonnance de contraception, on ne va quand même pas prendre un abonnement , vous et moi ?Tenez,  le passeport pour une remise à neuf complète, périnée et abdo,je vous le mets en prime.allez,la vie est belle !

Ben non,justement.

 Oh,certes quand vous entrez dans le bureau,nous commençons souvent sur le mode paradis sur terre.

 Votre enfant est le plus beau,le plus sage, le plus conforme à vos rêves. Tout s’est merveilleusement passé,et tous les soirs vous vous penchez tendrement sur le berceau où votre chérubin sourit aux anges…Comment ça, le sus-nommé est noctambule et ne consent à somnoler que dans vos bras ? Où voulez vous qu’il se sente en sécurité,si ce n’est niché contre son garde-manger personnel ?

 Ah,vous pensiez qu’un bébé n’avait que deux grandes idées ,dormir et manger ? Vous aviez cru à la belle histoire d’un BébéCharmant qui viendrait vous réveiller d’un long sommeil de neuf mois, et vous voilà avec BébéCarabosse qui grogne comme le méchant loup,fait des bruits bizarres qu’on entend d’un bout à l’autre de l’appartement ! Un ensorceleur qui vous fait prendre la nuit pour le jour, un micro-dictateur super entrainé qui règle d’une menotte de fer vos trop courtes journées ?

 Et ce corps transformé qui a eu besoin de neuf mois pour vous livrer cette nouvelle histoire, il lui en faudra bien autant pour vous ré-apprivoiser . Un peu de patience . Je vous dirais bien de prendre votre temps,de vous installer doucement et tranquillement.De ne pas croire tout ce que vous pouvez lire ,Super-Maman-Woman !

 Eh,oui, on a le droit de pleurer dans le bureau de la sage-femme.,De chouiner d’épuisement ou de déception.De râler que les câlins conjugaux pour l’instant,ça n’est pas votre priorité,avec votre bedon tout étonné d’être à nouveau vide.

 Nous passons encore un peu de temps ensemble,à tirer un trait sur votre grossesse et les petits arrangements qu’il vous a fallu faire avec la vraie vie.A toutes vos questions, j’ai envie de répondre que c’est normal, qu’il n’y a surtout pas de recette pour devenir parents. Il y a des tâtonnements,des ajustements,des jours avec et des jours sans .

 Trop tard,je vous l’ai dit….

 J’aime bien la visite postnatale,moi,J’aime bien regarder la tapisserie de votre vie et vous aider à en faire passer les petits nœuds disgracieux derrière,là où plus personne ne les verra.Vous finirez par les oublier,comme vous oublierez le nom de la sage-femme,

 

PETITE SOEUR

Je ne suis pas toujours une sage-femme sérieuse. Quelquefois même je me fais bien rire en   feuilletant mes petits carnets retrouvés. Alors, pour rasséréner ma lectrice Béatrix qui me trouve un peu triste ces derniers billets, je retourne aujourd’hui en salle de naissance…

 

Une fois par mois environ, j’avais droit à la journée des ovaires. Pas les miens, hein ceux de ma co-garde qui préférait alors se réfugier en suites de couches. Faut dire que ses ovaires étaient du genre commando, avec feu d’artifice algique et nausées hollywoodiennes. Elle  trainait avec peine d’une chambre à l’autre sa féminité triomphante et me laissait gérer le gang des déclencheurs et de leurs disciples fervents.

Mes ovaires et moi étions réconciliés depuis l’arrivée dans ma vie de la p’tite pilule magique qui les rendait aussi effacés et muets que ceux de ma co-garde étaient démonstratifs…

Comme mes progrès en déclenchements allaient piano ma sano, la tolérance des stakhanovistes prostaglandeurs à la perfusion universelle (ô que j’ai honte, mais que dire de gentils messieurs en blouse qui se contentaient de taper du pied au téléphone en râlant que la p’tite dame n’était pas encore à complète, qu’est-ce que tu fiches encore ,pousse la perf !!!) leur sollicitude donc pour ma feignante malheureuse collègue s’étendait à ma personne et la bande infernale réduisait  d’autant la voilure question accouchements provoqués ….

Je leur mitonnais donc des petites naissances à dilatation douce, prenez votre temps,  Madame, tout va bien sans perfusion pour accélérer. Une petite permission à l’arrière en quelque sorte.

Mais quand la cigogne avait fait son ouvrage, que tous les bébés fraichement livrés somnolaient   tranquillement, je vaquais .Et qui dit sage-femme qui vaque dit sage-femme qui s’ennuie. Je me transformais donc illico en fée de la salle de travail, Cleaning Lily ! Autant pour me donner l’illusion que la garde passait plus vite que par souci d’impeccable propreté.

Or donc, armée de mes éponges et essuie-tout chéris je me préparais à une action de grande envergure ce jour-là. A moi les dessus de portes, les étagères du dernier rang, les dessous de tiroirs inexplorés….

 

Je brique et je brique tellement que je n’entends pas Monsieur Bricolage arriver. Tel le génie hors de sa lampe, il a dû jaillir de la boîte de forceps que je fourbis consciencieusement…

« Tu es libre, là ? ».

Ben pas vraiment, M’sieur. Je fignole l’hygiène et j’extermine la poussière sur votre scène de gloire. J’essaie de prendre mon air  tu-ne-vois-pas-que-tu-me-gènes  pas-de-souci-j’ai-tout-mon-temps.

« Parce que j’ai un truc perso à te demander… »

Argh…Re-argh….Dernièrement, Regardez-Moi-Je-Suis-Beau  a proposé des cours d’anatomie comparée à ma co-garde …Elle n’est pas encore remise de sa colère.

Pas Bricolo, quand même !

Pas à moi, quand même !

Je vais lui en retourner une.

Bricolo a dû voir s’allumer mes feux d’alarme. Il  fait une grimace qui pourrait passer pour un sourire.

« Ahhh non, c’est pour ma sœur… »

Pfff, si ce n’est pas pour mon irrésistible charme et mes fabuleux atouts féminins, me voilà rassurée !

Je lui dédie mon regard 2 bis, version allez-y-je-suis-toute-ouïe !!

« Euh. C’est ma sœur-bis repetita, je dois avoir l’air d’une  simplette. Elle est enceinte et elle cherche une sage-femme pour ses cours d’accouchement. »

En même temps si tu veux bien on va plutôt partir sur des cours de cuisine. Ou de couture. Ou de je-sais-pas-quoi-répondre-là. Parce que les cours d’accouchement sont prévus et organisés dans la clinique, suffit de s’inscrire, pas besoin de coincer la sage-femme dans le local de pharmacie pour une demande confidentielle.

 « Tu comprends, elle veut accoucher le plus naturellement possible. Elle veut une sage-femme sympa et patiente qui pourrait venir le jour J.Ici, c’est pas vraiment le profil de la maison..J’ai pensé à toi.»

Waouh, mes chevilles en frémissent d’aise.

Bricolo me regarde.

Je le regarde.

On se regarde. Longuement.

Bon, allez, on arrête.

 Bien sûr que je vais lui expliquer, à ta sœurette,  comment résister à la déclenchite aigue que vous prônez assidument, ô vénérables gynécologues. Cours intensifs de guérilla obstétricale par votre serviteur….Pour une fois que tu reconnaitrais presque que la naissance sur rendez-vous, ça peut se refuser ….

Même que ta sœur  m’appellera  en début de travail et qu’à nous trois, avec son prof de mari, on oubliera un peu de prévenir à temps son gynéco. Remarque à cinq heures du mat’, pas sûr qu’il n’ait pas délégué Gentil Remplaçant pour officier. Faut pas pousser, c’est ta sœur, pas la sienne…

Même que tu lui diras au cher confrère que vraiment un travail aussi rapide pour un premier,  sans coup de pouce perfusant bien appuyé, ça t’a esbaubi !!!

 

 

Je n’ai pas su tout de suite que tu avais changé, qu’ une nouvelle doxa t’avait séduit J’ai quitté le ring peu après parce que je sentais venir l’overdose de médicalisation.

J’ai retrouvé plus tard ton nom par hasard dans un article sur le respect de la physiologie de l’accouchement. Tu brûlais ce que tu avais adoré.

 J’ai ri. Enfin, j’ai fait semblant .Dommage quand même pour les vétérans de tes premiers faits d’armes. Celles qui sous le règne de l’efficacité et de la rapidité avaient courageusement effectué leur parcours….

On perfuse, on rompt, on appelle l’anesthésiste, on pousse à votre place et vous voilà accouchée, Madame !!!