QUELQUEFOIS LE DOUTE ME VIENT

De temps à autre  je prends de grandes claques.

 Alors je m’interroge sur ma façon de travailler, sur le bien-fondé de mon accompagnement durant la grossesse.

Sur ces ailleurs entr’aperçus, ces façons de vivre si différentes de la mienne.

Sur ces instants où j’aurais dû passer la main, ces moments où ma vie de sage-femme PMI s’entretisse avec d’autres vies.

Sur le moment où il faut passer à autre chose.

Je ne sais toujours pas  anticiper la dernière balle,  celle que personne n’entend arriver d’après mon grand-oncle….

Elle a pris rendez-vous, et je n’ai  pas trouvé cela incongru. Nous nous côtoyons depuis plusieurs années. Depuis sa première grossesse…

Nous avons égrené les années au rythme des naissances qui ont construit sa famille.

 J’ai effleuré pour elle ce chagrin inextinguible du bébé jamais né.

Je me suis réjouie à chaque  naissance heureuse…

Sur le dossier, j’ai ajouté de nouveaux prénoms…Cinq en tout.

Je pense à un petit dernier, une dernière petite pousse avant que la retraite des ovaires ne sonne pour elle. Je  suis guillerette, même si la perspective d’une grossesse un peu tardive me chiffonne un peu.

Je la reconnais à peine lorsqu’elle entre. Silhouette noire et fine, visage émacié et grave, elle m’évoque immédiatement un portrait du Fayoum.  

Ce qu’elle souhaite me dire est monstrueusement banal et sinistre. Son mari vient de mourir, fauché lors d’une sortie familiale par un chauffard.

J’ignore combien de temps nous sommes restées  côte à côte, mains entrelacées .Bien sûr les larmes coulent à l’évocation de de ce vide si prégnant.

 Mais ce n’est pas mon travail, je suis sage-femme…Je lui suggère des pistes mieux adaptées, des professionnels qui sauront l’aider.

Elle m’arrête.  « Je connais déjà, tout le monde me le propose. Non, je suis venue spécialement vers vous.. C’est en m’accompagnant ici pour les visites prénatales que mon mari est devenu père …C’est ici, avec vous que je lui dis adieu. Dans mon pays, les sages-femmes donnent le premier bain au bébé, et le dernier  lorsque la mort passe ».

Nous nous quittons.

Je ne sais plus que dire ou que penser. Je me reproche de l’avoir reçue, je me reproche d’aller au-delà de mon rôle…

Ou alors j’ai eu raison de l’écouter, si elle y a trouvé l’apaisement qu’elle recherchait.

 Je n’ai aucune réponse qui me convienne à ce jour.

3 réflexions au sujet de « QUELQUEFOIS LE DOUTE ME VIENT »

  1. Emilie

    Lorsque j’accompagne des gens qui meurent et leur famille, j’ai pris l’habitude de dire à l’entourage qu’il y a deux choses que l’on ne doit pas rater dans sa vie: son entrée et sa sortie.
    Et notre job de soignant,face à la mort, c’est faire en sorte que ceux qui souhaitent pleurer n’aient qu’à pleurer. A nous de nous charger du reste….les soins, la paperasse (dans un premier temps du moins…..),les chaises, le verre d’eau etc.
    Nous devons les libérer des tracas pour qu’ils puissent dire adieu à celui ou celle qui s’en va.
    Et c’est précisément ce que tu as fait ce jour là. Tu as fait le job, en permettant à cette dame de se libérer du tracas du respect de ses traditions, et en lui permettant de dire adieu à son époux.
    Il est vrai, que le doute fait grandir….mais ici,je crois qu’il n’y a pas de doute à avoir, tu étais là où elle avait besoin de toi.
    Dans son univers, tu étais à ta place.
    Et c’est ça,il me semble, notre juste place de soignant,:être dans l’univers du patient, à l’endroit précis où il a besoin de nous.
    Bon courage……

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  2. faribole

    pourquoi tu doutes de ton positionnement ?
    parce que c’est pas écrit dans le « grand livre de comment il faut faire » ?
    parce qu’on n’apprend pas ça en école de sf ?
    mais on s’en fout ! cette femme est venue là, elle te l’a dit, car celui lui semblait naturel, du fond de son malheur. Alors fuck la raison, les machins professionnels. La seule chose à surveiller, c’est que ça ne te coûte pas trop. Clairement, tu n’as pas été nuisible ! au contraire

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