J’Y GAGNE DIT LE RENARD……

Il y a quelques jours, je suis retournée chez Papa Plume et Maman Plume pour la première fois depuis la mort de Miss Plume. Je crois que nous avions tous besoin de temps  pour nous décider.

Mais il fallait bien ouvrir enfin ces fichus cartons entassés dans le garage, ces  cartons qui contenaient Miss Plume tout entière, et même Nounours avec elle.

On s’est décidé d’un seul coup, en même temps que le soleil nous revenait. Miss Plume n’aimait pas trop ça, le soleil, parce que ça donnait mal à la tête si par malheur on oubliait son chapeau. Et ensuite Maman Plume vous regardait avec une moue réprobatrice qui vous chavirait le cœur pour la soirée…

On a ouvert tous les cartons d’un coup, et on a commencé à étaler au sol la courte vie de Miss Plume.

Les premières photos à la maternité, perdue dans les bras de Papa Plume.

Celles de l’école maternelle où tous les copains tirent un tout petit bout de langue rose pour être comme Miss Plume…

Celles de l’école primaire où elle est déguisée en ramoneur hilare de s’être barbouillée le museau.

Les dessins qu’elle accumulait, chats, chiens,  paysages multicolores …Ses modèles préférés de la maison de retraite Mamie Gabrielle et Maurice le cuisinier, si joliment crayonnés.

Le calendrier de l’Avent aux vingt-huit jours….

Quand j’ai sorti le Fabuleux Cahier  de Mes  Stars où elle collait soigneusement les portraits découpés de ses idoles et patte-de-mouchait chaque jour ses aventures, que j’ai voulu le poser à terre, Maman Plume  a retenu ma main « Non, Babé, Miss Plume ne sera pas contente de voir qu’on a dérangé ses trésors, elle qui est si soigneuse et ordonnée. »

Elle a serré le cahier contre elle, puis elle est partie vers la cuisine pour nous faire un petit café.

Papa Plume et moi on en a profité pour sortir nos mouchoirs et donner un petit concert de reniflements. Papa Plume s’est raclé la gorge, puis il m’a demandé si je voulais bien lui dire le Grand Secret…

J’ai essayé de ne pas entendre, mais il a insisté.

 « Tu sais bien, Plume disait souvent que tu connaissais le Grand secret, mais que c’était juste entre vous deux. »

 Le Grand Secret…Un jour de sortie entre filles, au-dessus du diabolo-grenadine et de la crêpe du goûter, Miss Plume avait pris son air des moments importants. Sourcils froncés et regards par en dessous, Miss Plume réfléchissait.

« Tu sais, m’avait-elle déclaré, à la télé j’ai entendu un truc.Ils ont dit  que les parents quand le docteur leur dit que leur bébé a un gros mosome en peluche, eh ben, ils peuvent l’é-li-mi-ner avant la naissance ».

Elle s’était appliquée pour bien prononcer.

Je lui ai donné ma crêpe , pour me laisser un peu de temps et parce que d’un seul coup je n’avais plus faim.

Miss Plume en venait à sa conclusion, qu’elle énonça d’un ton posé.  « Si mes parents avaient su pour Nounours, je dis ils m’auraient pas gardée. Mais ils savaient pas, et ils m’ont, moi. Pas de chance. Et si on m’avait demandé, je serais pas venue. Parce qu’ils seront tristes quand je serai partie. Pis ils auront jamais des petits-enfants qui les appelleront Papouche et Mamouche Mais chuuuut ! Tu dis rien ! C’est la vie. C’est moche pour eux, un enfant comme moi. »

Elle a commandé une autre crêpe, et encore un diabolo pour moi. Pendant que j’agitais bêtement ma paille pour faire monter les bulles et la faire rire tout comme quand elle était petite, elle a repris.

« Et toi, Babé, tu m’aurais gardée ? »

Je lui ai dit la vérité, que non, je ne l’aurais pas gardée. Avant que je ne m’empêtre dans mes justifications, que c’était moi, hein, parce que je n’imaginais pas m’occuper d’un Nounours, mais que je l’aimais très fort, que ce n’était pas pareil, elle m’a terrassée tranquillement.  « Parce que moi, je sais que j’en ai eu de la chance. J’ai les meilleurs parents du monde. »…

Maman Plume est revenue avec les cafés, et Papa Plume a bien compris que je ne pouvais rien dire. On a fini de trier la vie de Miss Plume, Papa Plume a rangé dans de belles boîtes ce que Maman Plume souhaitait garder. Presque tout, en fait, sauf les vêtements parce qu’elle a dit que ce serait trop dur de les voir tout vides.

On a pleuré  et on a ri aussi en pensant à notre Plume.

Sur le chemin du retour j’ai réfléchi à mon travail, à ce test de calcul de risque de trisomie qui me demande  tant de temps pour bien l’expliquer…Aux  futurs parents et à cette question, jusqu’où irions-nous si notre enfant était différent ?

 J’ai aimé Miss Plume, j’ai vraiment adoré cette petite boule d’énergie et de tendresse, même si quelquefois affleurait sournoisement le vague soulagement du rescapé qui regarde autour  de lui et pense qu’il l’a échappé belle.

Mais je sais combien il en coûte d’être les plus merveilleux parents du monde d’un Gros Mosome.

Je n’aurais pas su faire grandir Miss Plume, moi.

Je sais juste que je dois aux petits Nounours comme elle d’avoir les meilleurs parents du monde en toute connaissance de cause.

Je le dois à Miss Plume et je pense à elle chaque fois .

C’est ma couleur des blés.

5 réflexions au sujet de « J’Y GAGNE DIT LE RENARD…… »

  1. faribole

    dans ma famille, une sorte de Plume, 25 ans
    ne parle pas, mais communique bien (avec ceux que ça intéresse) et surtout comprend tout
    un jour, sa mère, en sa présence, en la présence de bcp de monde : « si j’avais su qu’elle serait comme ça, j’aurais avorté »
    dès le début de sa phrase, envie de lui télépather « ne dis pas ça ! ne dis pas ça ! »
    je ne suis pas à leur place
    je sais bien
    mais… bon
    je suis heureuse pour PLume qu’elle ait eu ces parents-là

    Répondre
  2. souslapluie

    Ce soir, n’arrivant pas à avancer dans mes préparations d’examens (j’ai repris mes études il y a 4 ans pour changer de voie), j’erre, je relis ce qui m’a touché et que j’ai classé dans mes marques-pages « à relire »… et je tombe sur « j’y gagne dit le renard »… et le fait que « je n’aurais pas pu faire grandir Miss Plume moi »
    A l’époque, j’avais classé parce que je me souvenais que la question s’était posée au cours des deux grossesses : et si ??? MaMoitié avait dit, « moi je pourrais pas ». Moi, j’en savais rien, je ne posais pas la question en fait, et sa réponse m’avait laissée dans le doute du pourquoi je savais pas : parce que je ne voulais pas dire que je pourrais pas ? parce que je voulais pas avoir à choisir ? … parce que juste je savais vraiment pas ? Je n’ai pas la réponse parce que j’ai pas eu à avoir à me poser la question à l’époque.

    Chez nous maintenant, ce n’est pas un Gromosome, ni une MissPlume… mais un jour un méchant GrosGrobe est venu arracher quelques petits bouts de plumes à PtiBambou tout p’tit encore. Tout d’un coup sans prévenir, de la fièvre, du bleu qui bouge sur la peau puis qui noircit, le gouffre qui s’ouvre sous les pieds… PtiBambou a résisté, mais quelques plumes sont parties avec GrosGrobe. PtiBambou sera un droitier contrarié et il marchera bancal avant d’arriver à marcher avec ses échasses à mon avis car PtiBambou a une volonté d’acier trempé, l’oeil perçant et le sourire jusqu’aux oreilles.
    Après 1an dans l’hôpital de MaxiVille (ouf c’était quand même pas trop loin), PtiBambou est revenu à la maison. Et nous, on a apprit que même si c’est dur, on va l’accompagner notre Bambou trop fort qui a tenu le coup contre GrosGrobe. Oui, ce sera pas simple. Non, on « se voile pas la face, Madame », il lui manque des p’tits bouts. Des jours on y arrivera, des jours on sera KO, des jours on aura la banane, des jours on sera révoltés contre la c—— de certains…., des jours on n’arrivera pas à gérer le sentiment d’abandon de GrandeSoeurette -qui a l’âge de raison bien sonné, les mêmes yeux perçants et le sourire un peu lunatique en ce moment, mais qui aime gros comme l’univers son PtiBambou.

    On ne peut pas dire qu’on ne peut pas, juste on ne sait pas… Tous, nous naissons et vivons vulnérables, ce n’est pas à vous que je vais apprendre ça… On ne sait pas ce qui nous attend et la vulnérabilité, ça n’arrive pas qu’aux autres, ce n’est pas « injuste » (il y a bien des accidents, c’est vrai), mais c’est souvent simplement la vie, l’atrocement et le merveilleusement ineffable inextricablement mêlés.
    J’ai entendu des centaines de fois « ohlala mais moi je pourrais pas supporter ce que tu supportes, je t’admire ». Je me suis permis à chaque fois de dire : « pardon mais toi ? qu’est-ce qu’il a déjà ton enfant ? ah… ben moi, je sais pas si je pourrais arriver à assumer aussi bien que tu le fais ! La souffrance, ça ne se mesure pas » ni à un Gromosome, ni à des petits bouts en moins (d’ailleurs à combien de petits bouts en moins c’est plus supportable ? un index, un pied, une jambe, deux… une main, un avant bras, plus encore ????), ni à des cellules qui se révoltent contre soi-même et deviennent maboules. On vit comme on peut, on lutte comme on peut, on meurt comme on peut (choisie ou pas, parce que là encore… on sait pas) : ce qui est extraordinaire, c’est notre force de vie et notre dignité dans la tourmente, notre capacité à « S’enrichir en perdant » (j’emprunte le titre d’un article de M. Albert Jacquard)

    Pas de honte à se demander : est-ce que je serais capable ? Ni à croire qu’on ne serait pas capable et à faire des choix (ou pas) en conséquence. Mais voilà, juste pour dire que souvent, dans l’atroce, la vie nous donne aussi ce qu’il faut pour faire le pas d’après… même si parfois on a besoin pour cela d’un peu d’aide, d’une main tendue, d’une bougie, d’une pluie de notes multicolore, d’un mot, d’un câlin,….. que sais-je encore… ou même d’une petite pilule d’un Doc qui nous sent au bout du rouleau.
    Acceptons nous nous-même, complètement tels que nous sommes : même perdants, le renard y gagnera encore et toujours…

    Belle nuit et pardon d’avoir laissé couler si longtemps les doigts sur le clavier

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