JOUR DE FETE

Ce week-end,  pèlerinage sur les traces de la petite Rose que j’ai été.Entièrement raté

J’ai franchi le porche monumental de l’hôpital.

J’ai fait quelques pas vers les bâtiments que je connaissais si bien.

Je n’ai pas osé aller plus loin..

La maternité a fermé, absorbée en un mariage forcé par une autre, plus grande, plus moderne, plus rentable.

Déjà mes repères s’étaient dilués en arrivant. Je n’ai pas retrouvé le petit troquet où nous passions en coup de vent entre stages et cours pour un croissant- crème, sous le regard amusé du patron … « Bonjour, mes princesses…Une p’tite douceur pour vous réveiller ? »

Disparue la librairie exiguë où je débusquais avidement mes nouveaux coups de cœur littéraires grâce à une charmante et éclectique propriétaire presqu’aussi usée que le comptoir du magasin.

Envolée la petite épicerie qui nous ravitaillait au débotté juste avant les gardes pour tenir au-delà de nos hypoglycémies d’élèves sages-femmes dévouées…

J’ai égrené quelques souvenirs encore à la mémoire de mes années d’études avant de tourner les talons..

Mon dernier jour, celui qui m’a vu basculer de Rosa Major à Sage-femme.

Ma dernière garde entamée sous la tutelle infantilisante d’une monitrice et achevée en professionnelle…

Une dernière patiente, un malin petit jeune homme en siège mais des conditions de parfaite eutocie … Une surveillance tranquille juste entrecoupée par l’entrevue avec le triumvirat du jury d’examen…

Un retour en salle avec des étoiles dans le cœur…

J’ai réussi, je suis devenue ce pour quoi j’ai passé trois années à apprendre, à supporter les vexations, à serrer les dents et à courber l’échine. Parce que ça se fait comme ça depuis toujours, tu comprends. Un long tunnel de bizutage pour te former le caractère.

Je redescends en salle, je suis Caesar imperator parcourant le Forum sous les vivats !!! Enfin, je croise juste la sage-femme de garde qui m’intronise d’un souriant « Ah, notre collègue est de retour »

Je ris poliment, je joue le jeu.

 Mais je ne suis tout de même pas assez magnanime pour épargner l’interne qui prétend me voler ma proie et « faire »  l’accouchement de MON siège. Je le foudroie, je l’étripe, je le réduis en poussière…et je sors de la salle en mode fin du monde. Il va me piquer mon tout premier acte officiel de diplômée, mon baptême du feu, ma consécration.

Je trépigne presque dans le couloir, sans voir arriver le Patron, celui qui il n’y a pas deux heures m’a gratifiée d’un « bravo, mademoiselle la sage-femme » en me tendant mon passeport  officiel vers la SageFemmerie .

Je hoquète de rage en lui tombant quasiment dans les bras. Au diable la hiérarchie. C’est le genre à nœud’pap’, col soigneusement relevé et toute-puissance en étendard Le PATRON, quoi !. Je suis en train de monter volontairement  à l’échafaud.

Mais ô surprise, notre monarque obstétrical m’écoute. Mieux, il ouvre la porte  de la salle et s’adresse au peuple. La hiérarchie n’est pas un vain mot à l’hôpital.

« Vous êtes diplômée, l’interne ne l’est pas encore. Faites ce siège et appelez l’interne si vous le jugez utile! »

Sonnez tambours, résonnez trompettes de Pinard.je suis sage-femme, et l’accouchement se fera à ma façon. Ma sorcière-monitrice souriante collègue cligne de l’œil en sémaphore.

Le petit jeune homme en siège est arrivé. A ma façon. Sans y mettre les mains. Juste avec l’aide de  la maman qui a poussé en vraie pro.

On a regardé pointer les petites fesses, vérifié à l’œil que mes doigts ne s’étaient pas trompés en annonçant un garçon.

On a regardé les petites jambes dodues prendre appui sur la table et  se redresser sur la table.

On a regardé la nuque apparaitre.

 Et puis, un soudain pincement au cœur .Sage-femme depuis quelques heures, et déjà agrippée à mes prérogatives tout comme les  monitrices qui m’avaient  fait pleurnicher plus d’une fois..

Une vague d’ indulgence… Allez,zou,l’interne,partageons nous les lauriers.Je t’ai laissé faire une petite manœuvre, que tu testes un peu tes gants.Fallait bien que tu apprennes,toi aussi.

 

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1 réponse à JOUR DE FETE

  1. Quiterie dit :

    J’ai beau avoir entendu cette histoire, elle reste chouette à relire 😀

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