Archives mensuelles : mars 2014

QUELQUEFOIS LE DOUTE ME VIENT

De temps à autre  je prends de grandes claques.

 Alors je m’interroge sur ma façon de travailler, sur le bien-fondé de mon accompagnement durant la grossesse.

Sur ces ailleurs entr’aperçus, ces façons de vivre si différentes de la mienne.

Sur ces instants où j’aurais dû passer la main, ces moments où ma vie de sage-femme PMI s’entretisse avec d’autres vies.

Sur le moment où il faut passer à autre chose.

Je ne sais toujours pas  anticiper la dernière balle,  celle que personne n’entend arriver d’après mon grand-oncle….

Elle a pris rendez-vous, et je n’ai  pas trouvé cela incongru. Nous nous côtoyons depuis plusieurs années. Depuis sa première grossesse…

Nous avons égrené les années au rythme des naissances qui ont construit sa famille.

 J’ai effleuré pour elle ce chagrin inextinguible du bébé jamais né.

Je me suis réjouie à chaque  naissance heureuse…

Sur le dossier, j’ai ajouté de nouveaux prénoms…Cinq en tout.

Je pense à un petit dernier, une dernière petite pousse avant que la retraite des ovaires ne sonne pour elle. Je  suis guillerette, même si la perspective d’une grossesse un peu tardive me chiffonne un peu.

Je la reconnais à peine lorsqu’elle entre. Silhouette noire et fine, visage émacié et grave, elle m’évoque immédiatement un portrait du Fayoum.  

Ce qu’elle souhaite me dire est monstrueusement banal et sinistre. Son mari vient de mourir, fauché lors d’une sortie familiale par un chauffard.

J’ignore combien de temps nous sommes restées  côte à côte, mains entrelacées .Bien sûr les larmes coulent à l’évocation de de ce vide si prégnant.

 Mais ce n’est pas mon travail, je suis sage-femme…Je lui suggère des pistes mieux adaptées, des professionnels qui sauront l’aider.

Elle m’arrête.  « Je connais déjà, tout le monde me le propose. Non, je suis venue spécialement vers vous.. C’est en m’accompagnant ici pour les visites prénatales que mon mari est devenu père …C’est ici, avec vous que je lui dis adieu. Dans mon pays, les sages-femmes donnent le premier bain au bébé, et le dernier  lorsque la mort passe ».

Nous nous quittons.

Je ne sais plus que dire ou que penser. Je me reproche de l’avoir reçue, je me reproche d’aller au-delà de mon rôle…

Ou alors j’ai eu raison de l’écouter, si elle y a trouvé l’apaisement qu’elle recherchait.

 Je n’ai aucune réponse qui me convienne à ce jour.

J’Y GAGNE DIT LE RENARD……

Il y a quelques jours, je suis retournée chez Papa Plume et Maman Plume pour la première fois depuis la mort de Miss Plume. Je crois que nous avions tous besoin de temps  pour nous décider.

Mais il fallait bien ouvrir enfin ces fichus cartons entassés dans le garage, ces  cartons qui contenaient Miss Plume tout entière, et même Nounours avec elle.

On s’est décidé d’un seul coup, en même temps que le soleil nous revenait. Miss Plume n’aimait pas trop ça, le soleil, parce que ça donnait mal à la tête si par malheur on oubliait son chapeau. Et ensuite Maman Plume vous regardait avec une moue réprobatrice qui vous chavirait le cœur pour la soirée…

On a ouvert tous les cartons d’un coup, et on a commencé à étaler au sol la courte vie de Miss Plume.

Les premières photos à la maternité, perdue dans les bras de Papa Plume.

Celles de l’école maternelle où tous les copains tirent un tout petit bout de langue rose pour être comme Miss Plume…

Celles de l’école primaire où elle est déguisée en ramoneur hilare de s’être barbouillée le museau.

Les dessins qu’elle accumulait, chats, chiens,  paysages multicolores …Ses modèles préférés de la maison de retraite Mamie Gabrielle et Maurice le cuisinier, si joliment crayonnés.

Le calendrier de l’Avent aux vingt-huit jours….

Quand j’ai sorti le Fabuleux Cahier  de Mes  Stars où elle collait soigneusement les portraits découpés de ses idoles et patte-de-mouchait chaque jour ses aventures, que j’ai voulu le poser à terre, Maman Plume  a retenu ma main « Non, Babé, Miss Plume ne sera pas contente de voir qu’on a dérangé ses trésors, elle qui est si soigneuse et ordonnée. »

Elle a serré le cahier contre elle, puis elle est partie vers la cuisine pour nous faire un petit café.

Papa Plume et moi on en a profité pour sortir nos mouchoirs et donner un petit concert de reniflements. Papa Plume s’est raclé la gorge, puis il m’a demandé si je voulais bien lui dire le Grand Secret…

J’ai essayé de ne pas entendre, mais il a insisté.

 « Tu sais bien, Plume disait souvent que tu connaissais le Grand secret, mais que c’était juste entre vous deux. »

 Le Grand Secret…Un jour de sortie entre filles, au-dessus du diabolo-grenadine et de la crêpe du goûter, Miss Plume avait pris son air des moments importants. Sourcils froncés et regards par en dessous, Miss Plume réfléchissait.

« Tu sais, m’avait-elle déclaré, à la télé j’ai entendu un truc.Ils ont dit  que les parents quand le docteur leur dit que leur bébé a un gros mosome en peluche, eh ben, ils peuvent l’é-li-mi-ner avant la naissance ».

Elle s’était appliquée pour bien prononcer.

Je lui ai donné ma crêpe , pour me laisser un peu de temps et parce que d’un seul coup je n’avais plus faim.

Miss Plume en venait à sa conclusion, qu’elle énonça d’un ton posé.  « Si mes parents avaient su pour Nounours, je dis ils m’auraient pas gardée. Mais ils savaient pas, et ils m’ont, moi. Pas de chance. Et si on m’avait demandé, je serais pas venue. Parce qu’ils seront tristes quand je serai partie. Pis ils auront jamais des petits-enfants qui les appelleront Papouche et Mamouche Mais chuuuut ! Tu dis rien ! C’est la vie. C’est moche pour eux, un enfant comme moi. »

Elle a commandé une autre crêpe, et encore un diabolo pour moi. Pendant que j’agitais bêtement ma paille pour faire monter les bulles et la faire rire tout comme quand elle était petite, elle a repris.

« Et toi, Babé, tu m’aurais gardée ? »

Je lui ai dit la vérité, que non, je ne l’aurais pas gardée. Avant que je ne m’empêtre dans mes justifications, que c’était moi, hein, parce que je n’imaginais pas m’occuper d’un Nounours, mais que je l’aimais très fort, que ce n’était pas pareil, elle m’a terrassée tranquillement.  « Parce que moi, je sais que j’en ai eu de la chance. J’ai les meilleurs parents du monde. »…

Maman Plume est revenue avec les cafés, et Papa Plume a bien compris que je ne pouvais rien dire. On a fini de trier la vie de Miss Plume, Papa Plume a rangé dans de belles boîtes ce que Maman Plume souhaitait garder. Presque tout, en fait, sauf les vêtements parce qu’elle a dit que ce serait trop dur de les voir tout vides.

On a pleuré  et on a ri aussi en pensant à notre Plume.

Sur le chemin du retour j’ai réfléchi à mon travail, à ce test de calcul de risque de trisomie qui me demande  tant de temps pour bien l’expliquer…Aux  futurs parents et à cette question, jusqu’où irions-nous si notre enfant était différent ?

 J’ai aimé Miss Plume, j’ai vraiment adoré cette petite boule d’énergie et de tendresse, même si quelquefois affleurait sournoisement le vague soulagement du rescapé qui regarde autour  de lui et pense qu’il l’a échappé belle.

Mais je sais combien il en coûte d’être les plus merveilleux parents du monde d’un Gros Mosome.

Je n’aurais pas su faire grandir Miss Plume, moi.

Je sais juste que je dois aux petits Nounours comme elle d’avoir les meilleurs parents du monde en toute connaissance de cause.

Je le dois à Miss Plume et je pense à elle chaque fois .

C’est ma couleur des blés.

AIE…OUILLE…BOBO…SI J’AVAIS SU

Pétoches me regarde en biais. Je vois dans ses yeux comme un reflet métallique, l’ombre d’une lame. Sûr que si j’avais encore les idées claires, je serais moi-même sur le pont avec dans une main mon manuel de pathologie et dans l’autre une trousse de secours de la parfaite sage-femme…

Mais là, je défends mon utérus et son droit à la contraction libre.
Bon, je suis arrivée dans la nuit en début de travail, il est cinq heures de l’après-midi, et ça n’avance pas beaucoup, dixit ma co-garde copine sage-femme qui tente tant bien que mal d’éloigner un Pétoches au bistouri entre les dents.
Je suis femme, aujourd’hui, j’ai laissé tomber le sage dans les oubliettes de mon cerveau mal remis d’une révélation personnelle : les contractions, ça fait mal. Voire même très mal. Tant qu’à dire c’est même horrible, malgré la perfusion d’antalgiques qui coule larga manu…
J’avais bien rempli pourtant le bon de commande modèle grossesse heureuse, coché les bonnes cases de mon QCM de future mère.
Pas de nausées, OK.
Pas d’infection urinaire ou de cochonnoses diverses, OK.
Pas de contractions intempestives, OK.
Bref un genre de truc idyllique dont je n’osais même pas rêver…
Mais la livraison promet de se faire oulala…au rythme lent d’un sénateur en pleine digestion…Oups, j’avais oublié ce détail. Neuf mois, ça peut paraitre long, mais pas aussi long que neuf heures à se tortiller dans tous les sens sans trouver de position qui permette à la tempête utérine de s’apaiser. Einstein devait être la réincarnation d’une femme en couches.
Pour le coup, je propose à l’équipe de terminer sans moi…Boudiou, maaaaaaal ! Pfff, putain de dos postérieur de présentation en OS de m…Très maaaaaaaal. Les shoots à la morphine m’embrument l’esprit, mais pas les nerfs sensitifs…
Pétoches me barre la route. Argh, je suis séquestrée !!! Ah, non il a fait appel aux sections spéciales, le préposé au dodo fait son entrée.
Bou houhou, je suis en train de rater mon accouchement, j’ulule tel un hibou déprimé dans les bras compatissants de ma collègue tandis que le cher homme fait sa popote miracle de péridurale  dans mon dos…Pétoches et lui tiennent conciliabule.
Pas folle la guêpe, j’ai bien compris qu’ils aiguisent leur césarienne…
Tiens, calme plat dans mon bedon…La voix lointaine de Super-chef dans mon cerveau me susurre de marcher jusqu’au bloc. Pendant que mes garde-chiourme deux lascars papotent anesthésie générale et Pfannenstiel, j’entreprends de descendre de la table… C’est plus dur que je ne le pensais, j’ai à peine le temps d’esquisser mon évasion que déjà la brigade me rattrape.
Pétoches commence sa séance de persuasion opératoire,

Il trouve que ça a assez duré.

Et moi, donc !!! Allons, finissons-en, monsieur le gynéco…
Toutefois, si Sainte Rita était aux abonnés absents ce jour-là, elle avait laissé ses consignes. Un dernier contrôle avant le passage au bloc, et miracle, un engagement de présentation à l’arrache et une naissance par voix basse.
Conclusions douces-amères….

De mon point de vue de sage-femme, mon accouchement était un fiasco. Je m’étais persuadée que rien ne pouvait clocher ce jour-là, convaincue que j’étais d’une sorte d’impunité conférée par ma profession.

Orgueil et présomption.

Pfff,même pas cap  d’accoucher sans péridurale et sans ameuter l’équipe au grand complet….

Je m’en suis remise,hein,et ça ne m’a pas empêchée de compléter ma collection de renardeaux.J’ai acquis cependant l’humilité qui me manquait.Je n’avais ni raté un examen,ni loupé une sélection.J’avais juste été dépassée par une  nature que je croyais maîtriser…

Et oui,une contraction,ça fait mal même pour Miss Moi-J’Accouche-TIp-Top
Mais plus on en sait, plus on en a à oublier le moment venu.

MAUVAIS JOUR

Quelquefois, quand je referme la porte de mon bureau, j’aimerais bien me réveiller, tout d’un coup, et me dire avec soulagement que  j’ai juste cauchemardé ma journée.

J’aimerais ouvrir les yeux au pays des maternités heureuses, là où toutes les patientes sont souriantes, bien entourées. Heureuses. Comblées.

Le doux pays où aucune grossesse n’est malvenue, plouf plouf plouf, c’est toi qui as la fève, même si tu n’en veux pas avec tes trois enfants placés, ni toi avec tes quinze ans envolés au fond d’une cave… Pas plus que toi  avec ton donjuan à la petite semaine qui te réconforte à coups de beignes…

Le généreux pays où  aucune grossesse n’est refusée, Am Stram Gram toi tu n’en auras pas, même si tu en crèves de chagrin. Oh tu en serais digne, comme tu ne mérites pas les fausses-couches qui jalonnent ta vie, les bébés  juste esquissés dans  ton ventre inhospitalier, à peine entrevus en songe…

J’aimerais me boucher les oreilles lorsqu’au téléphone tu me  jettes d’un trait ton histoire, parce que je trouve que la vie des femmes est déjà assez compliquée sans que les docteurs Frankenstein la transforment en séance de roulette russe . Alors oui, je ne suis pas  à l’aise quand d’une voix posée tu m’expliques que ta grossesse est inespérée. Pensez donc, à ton âge, , avec ce cancer qui t’a bouffé la moitié de ta vie et tous tes espoirs de maternité, c’est juste formidable que la science t’ait offert ce merveilleux tour de passe-passe. Un petit voyage à l’étranger, un gentil savant fou qui t’offre moyennant toutes tes économies trois petits haricots magiques pour te faire accéder au merveilleux pays des maternités heureuses et je ne serais pas éperdue d’admiration ?

Eh bien non, je n’exulte pas d’allégresse, même si je suis  prête à espérer un miracle.

Je pense à tous les vilains loups qui vont t’attendre au coin de la pathologie, ceux dont le médecin qui te suit ici te rappelle l’existence à chaque consultation.Si tu savais ce qu’il pense de toi et de ton refus obstiné de simplifier ta grossesse par cet acte inenvisageable pour toi de réduction embryonnaire.

Malgré tout, je comprends aisément que le capitaine veuille sauver tout son équipage,quitte à périr avec lui.

Moi non plus je ne pourrais pas tirer à courte paille qui doit vivre ,qui doit mourir…

Neuf mois c’est très long quand on a 46 ans pour une première grossesse et qu’on attend des triplés qui ne sont pas vos enfants génétiques.Je vais faire ce que je pourrai.Je t’écouterai,je te soutiendrai.

Je mettrai un cierge à Sainte Rita,sois en sûre.,pour que tu franchisses tous les Charybde et Scylla de ta grossesse.

Mais quand même affleurent à ma mémoire les propos de Maitre Rabelais « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » quand je pense à l’inconscient médecin qui t’a vendu ce rêve périlleux…Je ne l’admire ni l’estime.

JOUR DE FETE

Ce week-end,  pèlerinage sur les traces de la petite Rose que j’ai été.Entièrement raté

J’ai franchi le porche monumental de l’hôpital.

J’ai fait quelques pas vers les bâtiments que je connaissais si bien.

Je n’ai pas osé aller plus loin..

La maternité a fermé, absorbée en un mariage forcé par une autre, plus grande, plus moderne, plus rentable.

Déjà mes repères s’étaient dilués en arrivant. Je n’ai pas retrouvé le petit troquet où nous passions en coup de vent entre stages et cours pour un croissant- crème, sous le regard amusé du patron … « Bonjour, mes princesses…Une p’tite douceur pour vous réveiller ? »

Disparue la librairie exiguë où je débusquais avidement mes nouveaux coups de cœur littéraires grâce à une charmante et éclectique propriétaire presqu’aussi usée que le comptoir du magasin.

Envolée la petite épicerie qui nous ravitaillait au débotté juste avant les gardes pour tenir au-delà de nos hypoglycémies d’élèves sages-femmes dévouées…

J’ai égrené quelques souvenirs encore à la mémoire de mes années d’études avant de tourner les talons..

Mon dernier jour, celui qui m’a vu basculer de Rosa Major à Sage-femme.

Ma dernière garde entamée sous la tutelle infantilisante d’une monitrice et achevée en professionnelle…

Une dernière patiente, un malin petit jeune homme en siège mais des conditions de parfaite eutocie … Une surveillance tranquille juste entrecoupée par l’entrevue avec le triumvirat du jury d’examen…

Un retour en salle avec des étoiles dans le cœur…

J’ai réussi, je suis devenue ce pour quoi j’ai passé trois années à apprendre, à supporter les vexations, à serrer les dents et à courber l’échine. Parce que ça se fait comme ça depuis toujours, tu comprends. Un long tunnel de bizutage pour te former le caractère.

Je redescends en salle, je suis Caesar imperator parcourant le Forum sous les vivats !!! Enfin, je croise juste la sage-femme de garde qui m’intronise d’un souriant « Ah, notre collègue est de retour »

Je ris poliment, je joue le jeu.

 Mais je ne suis tout de même pas assez magnanime pour épargner l’interne qui prétend me voler ma proie et « faire »  l’accouchement de MON siège. Je le foudroie, je l’étripe, je le réduis en poussière…et je sors de la salle en mode fin du monde. Il va me piquer mon tout premier acte officiel de diplômée, mon baptême du feu, ma consécration.

Je trépigne presque dans le couloir, sans voir arriver le Patron, celui qui il n’y a pas deux heures m’a gratifiée d’un « bravo, mademoiselle la sage-femme » en me tendant mon passeport  officiel vers la SageFemmerie .

Je hoquète de rage en lui tombant quasiment dans les bras. Au diable la hiérarchie. C’est le genre à nœud’pap’, col soigneusement relevé et toute-puissance en étendard Le PATRON, quoi !. Je suis en train de monter volontairement  à l’échafaud.

Mais ô surprise, notre monarque obstétrical m’écoute. Mieux, il ouvre la porte  de la salle et s’adresse au peuple. La hiérarchie n’est pas un vain mot à l’hôpital.

« Vous êtes diplômée, l’interne ne l’est pas encore. Faites ce siège et appelez l’interne si vous le jugez utile! »

Sonnez tambours, résonnez trompettes de Pinard.je suis sage-femme, et l’accouchement se fera à ma façon. Ma sorcière-monitrice souriante collègue cligne de l’œil en sémaphore.

Le petit jeune homme en siège est arrivé. A ma façon. Sans y mettre les mains. Juste avec l’aide de  la maman qui a poussé en vraie pro.

On a regardé pointer les petites fesses, vérifié à l’œil que mes doigts ne s’étaient pas trompés en annonçant un garçon.

On a regardé les petites jambes dodues prendre appui sur la table et  se redresser sur la table.

On a regardé la nuque apparaitre.

 Et puis, un soudain pincement au cœur .Sage-femme depuis quelques heures, et déjà agrippée à mes prérogatives tout comme les  monitrices qui m’avaient  fait pleurnicher plus d’une fois..

Une vague d’ indulgence… Allez,zou,l’interne,partageons nous les lauriers.Je t’ai laissé faire une petite manœuvre, que tu testes un peu tes gants.Fallait bien que tu apprennes,toi aussi.

 

LETTRE OUVERTE AUX CHASSEURS DE SORCIERES

Aujourd’hui je suis en colère.Alors j’ai envoyé Watson se ressourcer les méninges et le cœur.
Watson a appris à rester à sa place, à passer le relais sans franchir la limite de ses compétences définies selon ce que ses professeurs lui ont inculqué.
Ce qu’elle connait de son métier lui a été transmis par des médecins qui l’ont trouvée assez capable pour lui enseigner ce dont elle avait besoin.

Mais pas plus.
Watson a appris à reconnaître le moment où elle doit passer la main parce qu’elle n’est que sage-femme,et elle a appliqué cette règle en tous points .

Mais pas moins.
Watson est faite d’un bois tendre et peut s’imaginer que vous êtes bien disposés à son égard, juste parce qu’elle travaille en bonne intelligence avec certains d’entre vous.Mais elle ne vous connait pas.
Je ne me mesure pas à l’aune de sa bienveillance et de son aménité.Je suis Sherlock et je mords lorsque je suis attaquée.

Puisque vous voici de retour,vous les médicastres chattemites et revanchards,vous les bilieux aigris et cauteleux qui sous couvert de protéger la santé de vos ouailles vous répandez en insinuations mesquines et haineuses,et couinez à l’envi que les sage-femmes ne sont que des ignorants avides de pouvoirs et de profit,sachez que je ne vous aime pas non plus.
Descendez de votre chaire d’orgueil et regardez vous dans le miroir que vous tendent vos années de mépris et de suffisance.

Mieux,prenez notre place et faites donc ce que nous faisons si mal d’après vous.
Oui,mettez les mains dans le cambouis de la salle de travail,chers capitaines.

Prenez notre place auprès des femmes en couches puisque vous avez enfin débusqué les sorciers dangereux et stupides que vos pairs ont eux mêmes formés,faut-il vous le rappeler ?
Transformez chaque naissance en épreuve chronométrée sous le feu d’une technique sans âme.

Rangez chaque patiente dans l’une de vos petites boîtes à pathologie que vous agitez fébrilement.
Mais de grâce,prenez le beurre,la crémière et la tartine qui va avec.

Prenez les surveillances bienveillantes,prenez le temps qui s’étire jusqu’à ce fugace instant de gloire où vous sortirez triomphalement un nouveau client.

Apprenez à vivre en salle sans la fidèle vigie pour vous signaler les écueils sur votre route,et dites moi si la traversée vous parait toujours aussi facile.

Prenez les appels angoissés du milieu de la nuit,mais ne venez pas râler si ce ne sont que des peccadilles.

Regardez un peu plus haut que l’utérus qui vous fait face.Oui,juste un peu plus haut.Devant vous,il y a une patiente,un couple ,qui voudraient être pour vous autre chose qu’un bas risque ou un haut risque.

Certes sans vous et votre savoir-faire lorsque la vie se complique,nous ne serions rien.Mais vous n’êtes pas grand-chose non plus sans notre aide.