UNE JOURNEE ORDINAIRE EN PMI

Ce matin, ton humeur est joyeuse. C’est l’automne, il ne fait pas si mauvais. Un trait de soleil, deux doses de pluie fine mais chaude, un grand bol de sympathie avec trois patientes adorables vues à domicile…Tu te dis que la PMI, décidément, c’est un bon choix.

Il est midi, tu picores distraitement les carottes râpées-jambon-fromage blanc que la routine t’a fait machinalement saisir dans les rayons de la supérette du coin. Tu papotes dossiers et situations avec la collègue assistante sociale  du bureau d’en face en écoutant le discret chuintement de la cafetière achetée sur vos fonds personnels parce que le service pense que l’eau fraîche vous suffit bien….Mais une journée sans ce fabuleux breuvage est une journée pénible et morne…

Ah tiens, le téléphone…Un peu d’animation dans la pause déjeuner…Une voix quelque peu étouffée, des  silences douloureux…C’est une de tes patientes en situation administrative complexe, selon la formulation précautionneuse des rapports sociaux que tu as appris à rédiger… Ton traducteur administratif te fournit obligeamment la version brute : patiente sans papiers, que ta collègue assistante sociale a déjà récupérée in extremis au commissariat parce que le commissaire est bon enfant, une patiente que tu accompagnes dans chacun de ses déplacements à l’hôpital pour ne pas tenter le diable une seconde fois…

Mais oui, mais oui, elle est à terme ! Contractions, accouchement imminent…Non, tu ne peux pas la déposer aujourd’hui, que feras-tu si elle accouche dans un virage ? Non, tu lui expliques que pour cette fois, tu dois passer le relais. Tu lui dis que tu préviens le SAMU, ils vont la prendre en charge d’ici peu en toute sécurité…Oui, tu promets de leur expliquer la situation, juste avant de raccrocher tu te souviens d’un léger problème….Où est donc l’ainée, une mignonne de quinze mois ? Ah, bien c’est une copine qui va  s’en occuper…

SAMU prévenu, ambulance en route…Le café est presque froid, mais tu te congratules in petto. Voilà une affaire bien menée. Tu vas pouvoir reprendre le cours de ton programme…Tu aurais dû renoncer au dernier café avant la route, cela t’aurait évité la superbe remontée de bretelles que te sert  un régulateur du SAMU excédé ; la patiente n’était pas chez  elle, les voisins l’ont vue partir avec une valise et un monsieur. Si tu n’étais pas au bord des larmes tu te réjouirais de ce zeugma inattendu. Le régulateur te crucifie d’un dernier « vous êtes d’une incompétence crasse, madame » avant de te laisser en tête à tête avec ton café.

Une pulsion scrupuleuse : tu appelles la maternité pour avoir quand même des nouvelles. Et là, sans que tu le saches, tu ouvres une boîte de Pandore…Personne ne l’a reçue, personne ne sait où elle se trouve …Au risque de te voir vouée aux gémonies, tu rappelles  timidement les services de secours. Ta collègue AS bat le rappel des voisines. Rien. Nada…Nichts…Disparue corps et biens. Déjà qu’elle n’avait pas d’existence légale, la voilà maintenant évaporée dans la grande ville….

L’après-midi pluvieux s’épanouit pendant que tu communiques tes angoisses à la collègue….Et si les voisins s’étaient trompés, et  si elle avait accouché seule, et si elle était en train de mourir d’une hémorragie ???…. La liste des périls n’en finit pas .Pour en avoir le cœur net, vous vous transportez de concert à son domicile, l’assistante sociale et toi. Drôle de duo qui tambourine à la porte sans succès .Les voisins ameutés y vont de leur version.

 « Je l’ai vue partir avec un homme, je vous dis.

-Oui, mais elle est revenue. Enfin il me semble.

– Non, j’habite en dessous et je n’ai rien entendu depuis midi. Il n’y a personne.

-De toute façon, elle est bizarre, elle sort souvent le soir en laissant la petite seule.

-C’est une honte, que  voulez-vous… »

Tu réclames  soudain le silence, car tu as cru entendre pleurer derrière la porte .Tu n’es pas la seule. Une petite plainte de bébé…C’est Mignonnette, pas de doute…

 La nuit tombe maintenant sur un orage grandiose .Tu te retrouves trempée par la pluie battante dans un car de police avec sur les genoux une Mignonnette sale et grognon qu’un pompier athlétiquement passé par la fenêtre du premier étage a découverte réfugiée sous le lavabo. Pas de traces de la mère dans le minuscule studio vétuste et crasseux. Rien, pas même une couche propre, pas un biberon .Mignonnette est emballée dans une couverture de survie, entortillée après une toilette rapide dans un vieux drap .Tu attends, avec ta collègue, avec  les pompiers, avec la brigade de police et les trois-quarts de ce petit quartier  charmant où tout le monde se croise, mais où personne ne se fréquente, que le substitut de garde décide de son sort…

Mignonnette s’en va enfin avec ses anges gardiens pour la pouponnière. Il est vingt heures, les policiers te disent au revoir. Tu songes  que le terme est mal choisi, quand même…ce ne sont pas les compagnons de route que tu aimes voir   trop souvent.

Le lendemain, le commissaire qui est vraiment bon enfant  t’appellera pour t’annoncer en riant qu’une dame est passée porter plainte  contre toi pour enlèvement d’enfant La fameuse copine, qui a juste oublié  en sortant  du travail  de venir prendre Mignonnette, et qui est arrivée ingénument au petit matin accomplir son  devoir amical…La maman ,oh, elle a refait surface. Dans  la maternité  d’un autre département où son compagnon l’a déposée comme un colis périmé. Et elle n’est pas contente  du tout que tu te sois mêlée de ses affaires si soigneusement planifiées .Après tout la copine n’avait que  quinze heures de retard. Et puis Mignonnette ne risquait pas de bouger, vu que son biberon de midi avait été allongé au sirop tranquillisant !!!

De toute façon tu n’auras pas trop le temps de t’appesantir sur l’histoire  de Mignonnette.

Demain, ou après-demain, tu recevras un appel de la maternité  à la recherche d’une patiente délirante enfuie la veille .Tu passeras la  journée  à essayer de la retrouver, remontant patiemment la piste de petits cailloux qu’elle laisse..

Ou bien  tu mobiliseras  tes contacts  pour  dénicher un trousseau dans l’heure pour un bébé quasi nu.

Tu essaieras de garder ton calme face à une patiente qui te gratifie de noms aussi variés qu’injurieux parce que tu viens de lui suggérer que le petit remontant  qu’elle s’offre matin et soir pour ne pas penser à son salaud de pourriture de jules qui est allé encloquer la fille de sa copine est à l’origine du gros retard de croissance du bébé qu’elle n’attend même pas, de toute façon, ce morveux, je le balance dès qu’il est dehors..

Mais tu n’oublieras jamais les grands yeux noirs de Mignonnette. Bien plus tard, quand tu rangeras tes dossiers, le juron qu’a lancé le pompier « P…..y a un gamin sous les couvertures ! » résonnera encore à tes oreilles.

 Tu te souviendras d’une petite menotte aux ongles trop noirs posée sur le bras d’un policier, d’une petite frimousse crispée qui s’éloigne..

 Tu te souviendras de l’ odeur qui montait de Mignonnette, Parce qu’elle aura voyagé avec toi tout au long des années, parce  que tu auras appris à la reconnaître entre mille, cette odeur de misère, ce relent âcre et sinistre auquel tu ne prêtes plus attention..

 

3 réflexions au sujet de « UNE JOURNEE ORDINAIRE EN PMI »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

* Copy This Password *

* Type Or Paste Password Here *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>