SOUVENIR DU BAGNE

Première année .Blouse blanche portefeuille magnifiquement seyante, avec ceinture à passants boutonnés, petit carré de coton blanc savamment plié et noué règlementairement en voile digne de novice de couvent..Je suis élève sage-femme, je cours en tous sens en faisant claquer mes sabots blancs sur le lino…

Avec mon binôme j’apprends à remplir d’immenses boîtes de champs opératoires pliés comme des serviettes un jour de banquet. J’apprends à vérifier le tranchant parfait des ciseaux, le pointu impeccable des aiguilles à prélèvement…

Armée de monumentales cisailles je découpe les gros pansements de bloc à en avoir les poignets raidis, et même une tendinite …

J’apprends à serrer les dents quand la surveillante décide que décidément nous ne valons rien pour le nettoyage des instruments et balance toutes les pinces propres dans le bac d’eau sale..

J’apprends à baisser la tête quand la monitrice sage-femme m’insulte devant une patiente stupéfaite parce que je suis allée la réveiller dans la nuit …

J’apprends à m’accroupir pour ramasser le plateau de suture que l’interne furieux vient de projeter à terre parce que je ne lui ai pas tendu assez vite le porte-aiguille et que tu fais ch***, tu, penses que j’ai que ça à faire, de recoudre des périnées !!

Je me mords la langue, je fais le dos rond. Je ne suis plus Mademoiselle, j’ai même perdu mon prénom pour ne plus répondre qu’au nom de famille inscrit sur mon badge…

Mais je tiens le coup, ma promo tient le coup. Pas une d’entre nous n’abandonnera.

Un jour, à la fin de cet éprouvant tunnel d’une année, j’aurai le droit de nouer les liens du grand tablier de caoutchouc, de glisser mes doigts tremblants dans les sournois gants talqués, selon la technique vue et revue encore.. Je pratiquerai mon premier accouchement, si vite que mes mains auront fini de travailler alors que ma tête en sera encore à balbutier ce moment mille fois rêvé. Si fort que j’en aurai des crampes pour toute la journée, tellement j’aurai poussé moi aussi ce jour là..

Le jour où une sage-femme est née, non ??

5 réflexions au sujet de « SOUVENIR DU BAGNE »

  1. Anna

    La naissance d’une sage-femme, je ne l’imagine pas comme aussi définie que la naissance que nous avons tous vécue ; je vois quelque chose de plus progressif, loin de la première goulée d’air aspirée, plutôt comme une fleur qui s’ouvre.

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    1. reinemere Auteur de l’article

      Non,pour moi c’était vraiment ce premier accouchement qui m’a fait sage-femme;le moment où j’ai su que ça valait vraiment le coup de supporter cette formation à la mentalité archaïque,parce qu’on nous en faisait voir ‘de toutes les couleurs’ et plus souvent du noir que du rose!J’étais sage-femme dès lors,et j’ai ensuite essayé de devenir une bonne sage-femme

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  2. Moune

    Salut,
    Mais dis moi, c’était il y a combien d’années ça ? (je t’en prie, réponds moi 30)
    Parce que je n’ai pas envie d’être humiliée, je n’ai pas envie que certaines personnes en voyant marqué étudiante sur ma blouse en oublient que je suis un être humain (comme eux même)
    Je rêve de respect je rêve d’une promo en béton, pas juste pour tenir le coup le temps que l’orage passe mais pour dire à l’orage d’aller se faire cuire
    Mais pourtant je la vois arriver, la machine à broyer, tooouuuu doucement, mais surement malheureusement. Quand je vois que certaines personnes essaient de nous marcher sur les pieds et puis sont Consternées que nous ne soyons pas prêtes à céder des parcelles du respect qui nous est du. Quand je vois que certaines personnes feintent de ne pas connaitre la différence entre respect et soumission, la différence entre autorité et droit de mépriser; j’ai peur et je suis très en colère, parce que je crains que ça ne soit que la pointe de l’iceberg
    Parce que, quels outils avons-nous pour lutter contre la machine à broyer?
    Pourtant je n’ai pas envie de devenir une sage-femme née de ce bourbier, et je n’ai pas envie que petit à petit, je cède sans m’en rendre compte ma dignité jusqu’à trouver ce genre de traitement nécessaire.
    Je rêve d’un métier appris dans le respect de chacun où on n’oublie pas de nous enseigner le respect des patientes, je rêve de ne pas avoir envie de changer de trottoir quand, une fois diplômée je reverrais certains de ceux qui m’auront formé.

    Bref, j’ai beaucoup parlé de moi, tout ça pour dire qu’au moins on n’est plus habillées comme au couvent!!!

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    1. reinemere Auteur de l’article

      je te rassure,plus de trente ans.Tiens ,c’est tellement loin que la profession était interdite aux hommes !!!!!Je ne me souviens plus que vaguement du discours d’accueil du patron le 1er jour,mais ça parlait beaucoup de vocation magnifique,abnégation,courage inébranlable!!Une autre vision des rapports entre soignants aussi,mais ça a bien évolué dans la plupart des services!

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