Archives mensuelles : février 2014

HAPPY BIRTHDAY,MON BLOG

Décider qu’il est temps d’inventorier, trier, débarrasser tous ces vieux cartons que tu as laissés coloniser tes placards au long de tes années d’exercice.
Tomber sur une replète pochette cartonnée trop kitsch avec ses dessins pastel de petite fille romantique en charlotte liberty.
L’ouvrir ingénument et basculer dans les couloirs de l’école de sages-femmes où ta blouse a rosi au fil de tes années d’élève.
Feuilleter le carnet de stage qui t’a accompagnée durant trois ans,
Essayer d’associer des visages que tu croyais pourtant gravés dans ta mémoire aux signatures de ceux qui t’ont formée et qui ont un jour rempli tes fiches d’évaluation…
Ne pas y arriver.
Se dire qu’au fond, tu t’en moques jusqu’à ce que tu retrouves les photos des équipes que tu as glanées soigneusement à chaque fin de stage. Les comparer avec les bribes de souvenirs que chacune évoque…l’équipe de chirurgie digestive et mademoiselle Blanche….le « bouillon » de la réa pédiatrique et sa célèbre chorale, avec, mais oui, le chef en bonne place ….la « biberonnière » devant les monumentales machines à laver les bib’ encore en verre à l’époque…ta photo en grande tenue fantomatique de bloc, qui fait le clown aux côtés d’une externe souriante… La menotte potelée du premier bébé que tu as aidé à venir au monde posée sur le drap estampillé Assistance Publique, un prénom qui s’invite soudain à tes oreilles..
Se rendre compte que tu mélanges les noms, les lieux et que tu n’es plus sûre de rien, mais retrouver le journal que tu as tenu scrupuleusement, et en même temps saluer la petite Rose que tu étais alors, avec ses doutes, ses émerveillements et ses coup de cœur de bébé sage-femme.
Passer un doigt léger sur les visages de la dernière photo, celle prise par une petite Rose de deuxième année le dernier jour, celle où ta promo toute entière sourit après l’annonce des résultats d’examen ,perchée comme une volée d’étourneaux avant un soudain envol dans le grand escalier de la maternité..
Laisser affluer d’autres images, d’autres lieux, d’autres compagnons de route.
Refermer la pochette et décider de partager ton histoire..

UNE JOURNEE ORDINAIRE EN PMI

Ce matin, ton humeur est joyeuse. C’est l’automne, il ne fait pas si mauvais. Un trait de soleil, deux doses de pluie fine mais chaude, un grand bol de sympathie avec trois patientes adorables vues à domicile…Tu te dis que la PMI, décidément, c’est un bon choix.

Il est midi, tu picores distraitement les carottes râpées-jambon-fromage blanc que la routine t’a fait machinalement saisir dans les rayons de la supérette du coin. Tu papotes dossiers et situations avec la collègue assistante sociale  du bureau d’en face en écoutant le discret chuintement de la cafetière achetée sur vos fonds personnels parce que le service pense que l’eau fraîche vous suffit bien….Mais une journée sans ce fabuleux breuvage est une journée pénible et morne…

Ah tiens, le téléphone…Un peu d’animation dans la pause déjeuner…Une voix quelque peu étouffée, des  silences douloureux…C’est une de tes patientes en situation administrative complexe, selon la formulation précautionneuse des rapports sociaux que tu as appris à rédiger… Ton traducteur administratif te fournit obligeamment la version brute : patiente sans papiers, que ta collègue assistante sociale a déjà récupérée in extremis au commissariat parce que le commissaire est bon enfant, une patiente que tu accompagnes dans chacun de ses déplacements à l’hôpital pour ne pas tenter le diable une seconde fois…

Mais oui, mais oui, elle est à terme ! Contractions, accouchement imminent…Non, tu ne peux pas la déposer aujourd’hui, que feras-tu si elle accouche dans un virage ? Non, tu lui expliques que pour cette fois, tu dois passer le relais. Tu lui dis que tu préviens le SAMU, ils vont la prendre en charge d’ici peu en toute sécurité…Oui, tu promets de leur expliquer la situation, juste avant de raccrocher tu te souviens d’un léger problème….Où est donc l’ainée, une mignonne de quinze mois ? Ah, bien c’est une copine qui va  s’en occuper…

SAMU prévenu, ambulance en route…Le café est presque froid, mais tu te congratules in petto. Voilà une affaire bien menée. Tu vas pouvoir reprendre le cours de ton programme…Tu aurais dû renoncer au dernier café avant la route, cela t’aurait évité la superbe remontée de bretelles que te sert  un régulateur du SAMU excédé ; la patiente n’était pas chez  elle, les voisins l’ont vue partir avec une valise et un monsieur. Si tu n’étais pas au bord des larmes tu te réjouirais de ce zeugma inattendu. Le régulateur te crucifie d’un dernier « vous êtes d’une incompétence crasse, madame » avant de te laisser en tête à tête avec ton café.

Une pulsion scrupuleuse : tu appelles la maternité pour avoir quand même des nouvelles. Et là, sans que tu le saches, tu ouvres une boîte de Pandore…Personne ne l’a reçue, personne ne sait où elle se trouve …Au risque de te voir vouée aux gémonies, tu rappelles  timidement les services de secours. Ta collègue AS bat le rappel des voisines. Rien. Nada…Nichts…Disparue corps et biens. Déjà qu’elle n’avait pas d’existence légale, la voilà maintenant évaporée dans la grande ville….

L’après-midi pluvieux s’épanouit pendant que tu communiques tes angoisses à la collègue….Et si les voisins s’étaient trompés, et  si elle avait accouché seule, et si elle était en train de mourir d’une hémorragie ???…. La liste des périls n’en finit pas .Pour en avoir le cœur net, vous vous transportez de concert à son domicile, l’assistante sociale et toi. Drôle de duo qui tambourine à la porte sans succès .Les voisins ameutés y vont de leur version.

 « Je l’ai vue partir avec un homme, je vous dis.

-Oui, mais elle est revenue. Enfin il me semble.

– Non, j’habite en dessous et je n’ai rien entendu depuis midi. Il n’y a personne.

-De toute façon, elle est bizarre, elle sort souvent le soir en laissant la petite seule.

-C’est une honte, que  voulez-vous… »

Tu réclames  soudain le silence, car tu as cru entendre pleurer derrière la porte .Tu n’es pas la seule. Une petite plainte de bébé…C’est Mignonnette, pas de doute…

 La nuit tombe maintenant sur un orage grandiose .Tu te retrouves trempée par la pluie battante dans un car de police avec sur les genoux une Mignonnette sale et grognon qu’un pompier athlétiquement passé par la fenêtre du premier étage a découverte réfugiée sous le lavabo. Pas de traces de la mère dans le minuscule studio vétuste et crasseux. Rien, pas même une couche propre, pas un biberon .Mignonnette est emballée dans une couverture de survie, entortillée après une toilette rapide dans un vieux drap .Tu attends, avec ta collègue, avec  les pompiers, avec la brigade de police et les trois-quarts de ce petit quartier  charmant où tout le monde se croise, mais où personne ne se fréquente, que le substitut de garde décide de son sort…

Mignonnette s’en va enfin avec ses anges gardiens pour la pouponnière. Il est vingt heures, les policiers te disent au revoir. Tu songes  que le terme est mal choisi, quand même…ce ne sont pas les compagnons de route que tu aimes voir   trop souvent.

Le lendemain, le commissaire qui est vraiment bon enfant  t’appellera pour t’annoncer en riant qu’une dame est passée porter plainte  contre toi pour enlèvement d’enfant La fameuse copine, qui a juste oublié  en sortant  du travail  de venir prendre Mignonnette, et qui est arrivée ingénument au petit matin accomplir son  devoir amical…La maman ,oh, elle a refait surface. Dans  la maternité  d’un autre département où son compagnon l’a déposée comme un colis périmé. Et elle n’est pas contente  du tout que tu te sois mêlée de ses affaires si soigneusement planifiées .Après tout la copine n’avait que  quinze heures de retard. Et puis Mignonnette ne risquait pas de bouger, vu que son biberon de midi avait été allongé au sirop tranquillisant !!!

De toute façon tu n’auras pas trop le temps de t’appesantir sur l’histoire  de Mignonnette.

Demain, ou après-demain, tu recevras un appel de la maternité  à la recherche d’une patiente délirante enfuie la veille .Tu passeras la  journée  à essayer de la retrouver, remontant patiemment la piste de petits cailloux qu’elle laisse..

Ou bien  tu mobiliseras  tes contacts  pour  dénicher un trousseau dans l’heure pour un bébé quasi nu.

Tu essaieras de garder ton calme face à une patiente qui te gratifie de noms aussi variés qu’injurieux parce que tu viens de lui suggérer que le petit remontant  qu’elle s’offre matin et soir pour ne pas penser à son salaud de pourriture de jules qui est allé encloquer la fille de sa copine est à l’origine du gros retard de croissance du bébé qu’elle n’attend même pas, de toute façon, ce morveux, je le balance dès qu’il est dehors..

Mais tu n’oublieras jamais les grands yeux noirs de Mignonnette. Bien plus tard, quand tu rangeras tes dossiers, le juron qu’a lancé le pompier « P…..y a un gamin sous les couvertures ! » résonnera encore à tes oreilles.

 Tu te souviendras d’une petite menotte aux ongles trop noirs posée sur le bras d’un policier, d’une petite frimousse crispée qui s’éloigne..

 Tu te souviendras de l’ odeur qui montait de Mignonnette, Parce qu’elle aura voyagé avec toi tout au long des années, parce  que tu auras appris à la reconnaître entre mille, cette odeur de misère, ce relent âcre et sinistre auquel tu ne prêtes plus attention..

 

LETTRE DE LA PETITE ROSE A SES PARENTS

Si j’avais écrit à mes parents,il y a quelques années,cela aurait pu donner ce qui suit:

 

Cher Papa, chère Maman.

Je vous remercie de votre carte postale qui m’a bien fait  rêver. Je vois que vos vacances se déroulent bien. J’aimerais bien être à la campagne avec vous, au bord de la rivière, parce qu’ici, c’est  la canicule.Il fait tellement chaud que les couveuses des prémas sont ouvertes m’a dit mon binôme…

Je ne vous ai pas répondu tout de suite parce que j’ai beaucoup dormi depuis trois jours. En même temps, c’est  pas comme si je pouvais me reposer entre les stages,  les cours et les gardes qui s’enchainent, hein ! Surtout que, avec les vacances, certains jours, il y a plus d’élèves que de titulaires dans les services!!! Dimanche je me suis endormie dans le train au retour. Heureusement qu’on est en bout de ligne !!

 Maintenant que je suis officiellement en seconde année, ça devient vachement intéressant. Ce mois-ci, je suis en salle d’opération à la mater. J’ai fait de gros progrès et je ne mélange presque plus les pinces quand je les ai lavées ; j’ai bien compris le truc d’enfiler une branche dans l’autre, sinon tu te retrouves comme avec les chaussettes dépareillées…Le treizième travail d’Hercule pour les réassortir, je ne vous dis pas la galère…Heureusement que la panseuse du bloc m’a montré en douce comment faire sinon, la surveillante me séquestrait  jusqu’à la fin de mon stage…

Hier j’ai eu de la chance, j’ai pu assister à une césarienne. Enfin quand je dis assister c’est juste regarder de loin, coincée avec une externe derrière l’anesthésiste et ses machines. On n’a rien vu à cause des champs opératoires, mais on a bien entendu le bébé crier .Enfin je crois parce que c’est le moment qu’a choisi l’externe pour tomber dans les pommes à cause de la chaleur .Elle avait gardé tout sous sa chemise de bloc, une vraie papillote au four. Cuisson vapeur !!  Elle a survécu et après on a passé la fin de matinée en salle de repos  sur ordre du chef. Faut dire qu’il fait super chaud .Comme on ne savait pas quoi faire  on s’est entrainées à faire des nœuds  de suture sur les poignées de porte, et je lui ai expliqué le truc pour les intramusculaires. On a lardé les oranges de coup d’aiguilles, celui qui voudra en éplucher une, misère sur lui !!!

Du coup ce matin,  on a eu le droit  exceptionnel de mettre un pyjama de bloc, comme ça, on a pu rester jusqu’au bout, l’externe et moi…On était vachement fières, l’interne nous a photographiées avec le polaroid du bloc, mais en cachette parce que normalement c’est réservé aux pièces anatomiques .Il a dit qu’on en était deux, de belles pièces, c’est de l’humour carabin je crois.

 

C’est dommage, parce que le programme du bloc, c’était de la gynéco, pas de l’obstétrique. Comme je n’ai pas eu encore de cours, je n’ai rien compris. Mais c’était super ! Et la panseuse m’a un peu briefée pendant qu’on faisait le ménage à la fin de la matinée. Sauf qu’elle est partie manger au self de l’hôpital et que j’ai dû rester sur place pour lancer les autoclaves. Nous on n’a pas droit au self, parce qu’on n’est pas personnel hospitalier, alors on se débrouille .Et devinez qui est la cruche qui a oublié sa gamelle ce matin ?  Gagné, c’est votre fille chérie !!!Heureusement, j’ai eu le temps de descendre à la biberonnerie..L’aide soignante m’aime bien depuis mon stage là-bas et elle m’a donné un tube de lait concentré sucré ; avec les biscottes que l’externe a piquées sur un  plateau au déjeuner, on va  grignoter un peu et essayer de dégoter un café.

Je dois vous quitter, c’est l’heure d’aller en cours. Ce soir, je suis de garde. Avec un peu de chance, il y aura en salle une multipare sympa qui voudra bien que je l’accouche .L’externe m’a promis de me montrer comment recoudre une épisiotomie, je crois que je me suis fait une copine !!

A bientôt, Papa et Maman.

SOUVENIR DU BAGNE

Première année .Blouse blanche portefeuille magnifiquement seyante, avec ceinture à passants boutonnés, petit carré de coton blanc savamment plié et noué règlementairement en voile digne de novice de couvent..Je suis élève sage-femme, je cours en tous sens en faisant claquer mes sabots blancs sur le lino…

Avec mon binôme j’apprends à remplir d’immenses boîtes de champs opératoires pliés comme des serviettes un jour de banquet. J’apprends à vérifier le tranchant parfait des ciseaux, le pointu impeccable des aiguilles à prélèvement…

Armée de monumentales cisailles je découpe les gros pansements de bloc à en avoir les poignets raidis, et même une tendinite …

J’apprends à serrer les dents quand la surveillante décide que décidément nous ne valons rien pour le nettoyage des instruments et balance toutes les pinces propres dans le bac d’eau sale..

J’apprends à baisser la tête quand la monitrice sage-femme m’insulte devant une patiente stupéfaite parce que je suis allée la réveiller dans la nuit …

J’apprends à m’accroupir pour ramasser le plateau de suture que l’interne furieux vient de projeter à terre parce que je ne lui ai pas tendu assez vite le porte-aiguille et que tu fais ch***, tu, penses que j’ai que ça à faire, de recoudre des périnées !!

Je me mords la langue, je fais le dos rond. Je ne suis plus Mademoiselle, j’ai même perdu mon prénom pour ne plus répondre qu’au nom de famille inscrit sur mon badge…

Mais je tiens le coup, ma promo tient le coup. Pas une d’entre nous n’abandonnera.

Un jour, à la fin de cet éprouvant tunnel d’une année, j’aurai le droit de nouer les liens du grand tablier de caoutchouc, de glisser mes doigts tremblants dans les sournois gants talqués, selon la technique vue et revue encore.. Je pratiquerai mon premier accouchement, si vite que mes mains auront fini de travailler alors que ma tête en sera encore à balbutier ce moment mille fois rêvé. Si fort que j’en aurai des crampes pour toute la journée, tellement j’aurai poussé moi aussi ce jour là..

Le jour où une sage-femme est née, non ??