OUPS LA GAFFE

Un jour j’ai décidé de quitter la  salle d’accouchement..

 Un matin de trop après une garde chargée, sous la mitraille du gang des déclencheurs.

Un matin de trop à noter dans le cahier de police  livre de salle tout ce que j’avais pu faire en 24 heures, sans même me souvenir d’autre chose que des secs comptes-rendus de dossiers.

Un matin de trop où j’ai croisé sans les reconnaître vraiment  un grand monsieur et un joyeux petit lutin  tout surpris que je les salue à peine …Mon fils et son père..

Il était temps de quitter l’usine pour un atelier à l’ancienne. J’ai choisi un peu par hasard la PMI. Je ne savais pas du tout où j’allais, je savais juste que je quittais une façon de travailler dans laquelle je ne me reconnaissais plus. J’ai passé deux entretiens, le deuxième était le bon…Je devenais sage-femme de PMI.

Enfin, je croyais le devenir facilement .J’ai mis du temps à comprendre que c’était la façon la plus ardue sans doute d’être sage-femme, pour moi du moins .Finie l’agitation de la salle de travail et ses instants somme tout comptés avec les futures mères, finies les décisions rapides…Fini le petit coup au cœur  à l’instant d’un premier cri…

J’ai appris la patience, les petits pas vers l’autre sans attendre un quelconque retour…

J’ai appris le respect. L’humilité.

J’ai appris à affronter  l’impuissance et le découragement, la misère et le désenchantement.

J’ai appris à écouter la vie  au-delà des mots qu’on voulait  bien  me confier.

Bon, trêve de sérieux. J’ai aussi bien ri. A commencer par mon alunissage un premier avril dans un service social même pas prévenu !

Saluer la cantonade d’un joyeux « Bonjour, je suis la nouvelle sage-femme ! » et voir se tourner vers soi des visages ébahis furent un grand moment de solitude administrative !

Le courrier annonçant à mes nouveaux collègues ma prise de fonction avait pris le chemin des écoliers et fut remis dix jours plus tard. J’avais déjà un tiroir à mon nom et quelques fans. Je fais très bien les salades composées et je suis une pro de la maille endroit maille envers !!

J’enchainais avec quelques superbes bourdes dues à ma méconnaissance totale de la vie hors maternité. Surtout comprendre les codes et usages des familles d’origines fort variées de la cité d’urgence du secteur ! Ce fut pour moi un rude apprentissage de terrain.

J’avais bien remarqué quelques subtiles nuances sociologiques, genre la rue où tous les noms sur les boîtes aux lettres ont une consonance  ensoleillée et hop, en face ils vous évoquent une toute autre ambiance. Ah et les regards méfiants quand je naviguais d’un bâtiment à l’autre en toute innocence, ça aussi je les ai vite repérés.

Mais je ne pensais pas déclencher la guerre des escaliers me tromper à ce point le jour où j’ai proposé à quelques patientes  de les véhiculer jusqu’au cabinet d’échographie. Dame, c’était toute une expédition ; par moment l’endroit me rappelait ma campagne de l’est. Prés, vaches songeuses et champs de maïs  tout au long d’une mauvaise petite route, Peu de commerces, pas de transports réguliers..

Première étape. Une djellaba immaculée s’installe à l’arrière, toute souriante et affable. J’ai promis un arrêt ravitaillement au retour, merci sage-femme tu sais j’ai du mal avec les  courses maintenant .Pff, qu’est ce que quatre kilomètres à pieds ,quand votre ventre pèse une tonne et qu’ à la maison, les grands surveillent les petits en votre absence….Ou pas !

Arrêt à  quelques pâtés de maisons .Je reviens, accompagnée de deux boubous  volubiles et d’une Mini-princesse de 3 ans.

Ahhhh, un souffle glacial s’installe en même temps dans la voiture. Nous allons faire le trajet dans un silence tendu, malgré mes efforts de plus en plus désespérés d’animer une conversation moribonde. Même les yeux noirs de Mini-princesse me transpercent de reproches muets..Examens faits, nous regagnons notre camp retranché dans une atmosphère de guerre larvée  catastrophe sociologique.

Chose promise, chose due, une étape à la supérette locale. Mes troupes se répandent dans les rayons, affichant une digne indifférence..Deux caddies, deux caisses différentes, deux mondes  qui s’ignorent et se méprisent.. Je suis désemparée…J’entasse tout pêle-mêle dans la voiture, la djellaba  ronchon, les boubous mécontents et Mini-Princesse, les sacs de courses et hop que je vais te  parachuter le tout dans son escalier attitré.

Je suis en colère contre mes patientes et leurs préjugés, contre moi qui leur ai imposé la confrontation. Honte et rage mêlées. Tiens, dès qu’elles seront descendues, je vais m’offrir  un océan de larmes !

Libération des boubous…Regards sombres vers la sage-femme. Saluts raides…Mini-princesse rechigne à descendre, elle continuerait bien la promenade.. Elle braille à pleins poumons, la tension monte. Ses hurlements outragés vont ameuter la cité.

La djellaba sort comme une flèche de la voiture, farfouille dans ses sacs, et exhibe tout à coup une magnifique sucette qu’elle tend à Mini-Princesse.

 Elle se tourne vers moi  : « Tu sais, sage-femme, les enfants ,c’est trop beau, un cadeau pour les parents .Mais c’est dur.»

Elle s’en va, elle n’a  pas adressé un mot aux boubous interloqués. Mini- Princesse s’égosille dans des au-revoir dégoulinants de sucre et de larmes..

Un tout petit pas vers l’autre…

Ma journée n’était pas perdue…

2 réflexions au sujet de « OUPS LA GAFFE »

  1. Aurore Heinimann

    Ah merci pour ce beau travail, bourde ou pas, çà a permis ce petit pas…. et les enfants sont les tisseurs de liens par excellence, dans l’instant et pas séparés de leurs coups de coeur!

    Bon courage… continuez à témoigner des petits miracles dans la vie quotidienne !

    Amicalement

    Aurore

    Répondre

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