Archives mensuelles : janvier 2014

LE PENSUM

Watson ! Si je ne vous connaissais pas aussi bien, je dirais que vous m’évitez!!

      Oh, Sherlock, pas le moins du monde. J’ai été très sollicitée ces jours-ci, consultations, visites, réunions…Le temps me manque voyez vous, je ne vois pas passer les journées…

Justement, très chère, pourriez vous précisément m’indiquer la date ?

      Euh…Nous sommes le 30 janvier ?

Bien .Et que faisons-nous chaque année en janvier ?

     

Watson ?

      Les étrennes !!!! La galette… !!!!

Vous êtes désarmante de puérilité, Watson ! Nous faisons notre rapport d’activité. Je vois que vous avez encore chanté tout l’été, mon amie, et vous voilà fort dépourvue au retour des statistiques ! Enfin, j’ai une certaine habitude de votre désinvolture envers les chiffres .Remplissez vos colonnes  avant demain, c’est un ordre ! Et soyez la plus précise possible !

      Allons noircir notre pensum…Voyons donc…Nombre  de grossesses suivies…nombre de patientes suivies…

Watson, c’est le même, enfin !!!

      Et non, Sherlock, je vous prends en défaut  mais il peut y avoir 2 grossesses différentes la même année pour la même patiente. J’utilise 2 colonnes…Ensuite nombre de patientes suivies à domicile, en centre de PMI… Voilà…Et les entretiens impromptus, les rencontres sur le passage clouté ou au marché, je les mets dans quelle colonne ?

Watson !!! Je ne sais pas, moi. Faites une colonne autres lieux, et continuez, que diable !!

    Rabat-joie ! C’est original, non, un entretien informel au café de la place. Mieux, à la caisse du supermarché…Passons à la colonne suivante… Nombre de portes closesAh, ça aussi… Pour être la plus exhaustive possible, je vais comptabiliser les appels téléphoniques non pris, les lapins de rendez-vous – oh, je suis désolée mais j’avais oublié votre visite- les sonnettes paresseuses ou les expéditions déchiffrage de noms sur les boîtes à lettres !  Les pas-perdus dans des halls anonymes à la recherche d’un gardien assez compatissant pour vous renseigner !  Voilà qui est fait.

Pff, que ce remplissage est donc fastidieux !

Ensuite nombre de réunions, concertations, invitations…conversations téléphoniques ???Malédiction, j’ai encore oublié de les noter…Mes statistiques vont être faussées, Sherlock ! Ma conscience professionnelle m’interdit de vous communiquer des résultats inexacts…Dussé-je y passer la nuit,je vais recompter et je vous remets le tout demain aux aurores!

Cessez de faire  le clown, Watson. De toute façon, vous êtes brouillée avec la paperasserie.Complétez les colonnes comme vous l’entendez et rendez-moi ce fichu rapport.. Je vais essayer de mettre de l’ordre dans tout ceci…Ah avant que vous ne filiez sur le terrain, je dois vous rappeler que vous n’avez pas non plus terminé votre bilan de l’année ni rédigé vos résolutions pour la suivante..Gare à la notation, Watson !!!

 

 

 

PETITE CANTILENE POUR MOI-MEME

Quand Zeus demanda à la petite Alcmène  ce  qu’elle souhaitait devenir quand elle serait grande, elle n’hésita pas très longtemps.

Je veux être sage-femme, répondit-elle en rosissant un peu, signe que Destinée accordait quelque faveur à son avenir…

Zeus  s’étonna.

Tiens donc, quelle idée. Tu peux bien plus que cela ! Pourquoi ne pas emprunter la grande porte, comme Asclépios ? Soigner, guérir, sauver…Tu pourras même faire des accouchements si tu y tiens tant ! C’est quand même bien plus prestigieux que d’être petite main !

Non, répondit Alcmène en rosissant de plus belle, je veux  passer ma vie dans l’ombre des femmes .

Je veux marcher à leurs côtés au long de  leur chemin.

Je veux saisir leur  main et sentir grandir dans leur ventre et leur cœur le minuscule germe d’humanité.

Je veux juste être la lueur au loin qui guide le voyageur étonné.

Je veux me tenir sur le seuil du monde inconnu et l’accueillir.

Je serai humilité, je serai  patience et bienveillance..

Je serai la main qui apaise, pas celle qui soigne.

Je serai la voix qui soulage, pas celle qui ordonne.

Je veux être sage-femme.

Eh bien que cela soit, dit Zeus.

 

LA BELLE EQUIPE

 

 

Quatre heures du matin en salle de travail.

Fin de début de nuit. Oui, je sais, c’est un peu incohérent.

Mais quand depuis votre arrivée à 9 heures  vous avez subi les attaques du gang des déclencheurs, quand vous avez  jonglé avec vos seringues, vos perfusions, vos plateaux d’accouchement tel un bateleur défoncé à la caféine…

Quand votre compteur à bébés vous gratifie d’un score époustouflant parce que douze en une seule garde, c’est un beau record….

Quand vous regardez d’un œil incrédule la montagne de paperasses qui vous ont gentiment attendue toute la journée, empilées à la va-vite sur le bureau…

Quand les bons de commandes à remplir pour avant-hier vous tendent leurs petits formulaires éplorés parce que personne n’a eu le temps de cocher leurs fichues cases.

Quand vous réglez la température de la douche en mode Pôle Nord parce que vous savez pertinemment que l’ambiance mer chaude  vous transformerait en sage-femme au bois dormant…

Quand les petites étincelles brillantes qui voltigent  derrière  vos paupières lasses vous rappellent soudainement qu’il serait bien d’envisager une pause casse-croûte, d’autant que l’aide soignante italienne joue les  cantinières  et que le parfum de son minestrone a déjà éclipsé les remugles d’antiseptiques et de nettoyant…

C’est qu’il est temps de prendre place autour de la table, en poussant un peu le pédiatre venu en ami gourmand, l’infirmière du  bloc passée prendre la météo de salle, la co-garde en fin de tournée pilules dodo-magique, l’interne descendu de chir , tu comprends, à la cantine c’était de la cervelle et j’aime pas, l’anesthésiste qui passe innocemment après avoir  terminé sa contre-visite en réa, quelle chance juste je tombe à pic !!!

Petits  bonheurs fugitifs,saisis à la volée, instants de calme partagés…Petite satisfaction d’équipe parce que nous avons bien travaillé.

Parce que Regardez-moi était séquestré retenu par l’ascenseur en panne et que non Madame, ne poussez pas ,le médecin va arr… Bon,ben  c’est une fille !!!

Parce que les jumeaux de ce matin dorment tranquillement à l’étage aux côtés de leur mère dûment mis au sein par une co-garde attendrie…

Parce qu’aujourd’hui une jeune femme a sangloté dans vos bras quand vous avez déposé doucement contre elle un minuscule  préma  sans vie, et que Pétoches vous a gentiment serrée dans ses bras quand vous sortiez en hoquetant de la salle..

Parce que les pompiers vous ont annoncé l’arrivée d’une femme en pleine fausse-couche, et que le pédiatre glousse encore d’avoir dû avertir un mari stupéfait…Mais non, monsieur, deux kilos de bébé, ça ne peut pas être une fausse couche de trois mois…

Juste une fesse sur un coin de tabouret.

Un contentement béat en songeant  qu’à quatre heures du matin, c’est quand même vachement bon, un minestrone où la cuillère tiendrait presque toute seule si vous aviez seulement envie de la lâcher…

Des  rires parce que le pédiatre raconte une histoire  et que l’anesthésiste qui prétend en connaître la chute s’emberlificote brillamment…

Un fou-rire quand l’interne drapé dans un drap mime soudainement la mort de Gunga Din version Blake Edwards, agonisant sur la paillasse au milieu des boites d’instruments..

Un début de fin de nuit en salle de travail…

Quelquefois,la nostalgie me vient …

ROMEO, JULIETTE ET LA SORCIERE,parce que la vie c’est aussi ça

Roméo et Juliette de nos jours, vous pourriez penser qu’ils appartiennent plutôt au passé.Pourtant ils sont assis devant moi, main dans la main. Ils sont si jeunes, ils ont l’avenir pour eux.

Ils ont réfléchi longuement avant d’annoncer la grossesse à leurs familles, mais ça y est, on s’est décidés, Madame.

 Ils savent que ce sera difficile, n’est-ce pas ?  Les parents ont crié, menacé …Vous n’y songez pas, jeunes inconscients que vous êtes ! Un enfant, à votre âge ! Vous devriez profiter au contraire de vos insouciantes amours. Pff, un enfant dans votre situation !

Ils ont affronté les parents cramponnés à leurs préjugés hostiles qui leur font voir la couleur de la peau avant la valeur de l’humain .Ils ont essayé douloureusement d’ignorer les allusions hostiles distillées par les amis. Parce que tu comprends, chez ces gens là, forcément ça ne peut pas être comme chez nous. Tu n’auras jamais la place que tu mérites, tu sais.

Rien de tout cela n’a d’importance pour eux, ils sont jeunes, ils vont s’aimer pour la vie. Ils ont l’esprit daltonien et le cœur multicolore.Leur bébé sera le plus joli de la terre. Ils ont tenu bon.

Ils sont venus tout de suite après l’échographie que j’ai prescrite la semaine dernière. Parce que quand même il faut faire les papiers maintenant. Le radiologue a eu l’air satisfait quand ils lui ont dit qu’ils avaient rendez-vous avec moi juste après…

Ils s’aiment et sont heureux de ce bonheur tout neuf…Ils ont l’avenir devant eux……

 

 Je garde obstinément les yeux sur leurs mains entrelacées parce que je sais qu’aujourd’hui le conte va prendre fin.Je sais que la vie est une sorcière et que  je suis son bourreau.

Il n’y aura pas pour eux de berceau douillet,pas de berceuse murmurée,. Il n’y aura ni doudou chéri ni petits vêtements rêveusement pliés dans la valise.

Il y aura juste le souvenir de cet instant où la voix blanche de la sage-femme leur expliquera les mots bien en gras à la fin du compte rendu d’échographie, cet instant trop injuste où ils deviendront des parents en deuil d’un enfant qui ne pourra vivre.

Chienne de vie,  tu me confies des tâches bien sinistres…

Mais je lève les yeux,et je fais ce que j’ai à faire.

OUPS LA GAFFE

Un jour j’ai décidé de quitter la  salle d’accouchement..

 Un matin de trop après une garde chargée, sous la mitraille du gang des déclencheurs.

Un matin de trop à noter dans le cahier de police  livre de salle tout ce que j’avais pu faire en 24 heures, sans même me souvenir d’autre chose que des secs comptes-rendus de dossiers.

Un matin de trop où j’ai croisé sans les reconnaître vraiment  un grand monsieur et un joyeux petit lutin  tout surpris que je les salue à peine …Mon fils et son père..

Il était temps de quitter l’usine pour un atelier à l’ancienne. J’ai choisi un peu par hasard la PMI. Je ne savais pas du tout où j’allais, je savais juste que je quittais une façon de travailler dans laquelle je ne me reconnaissais plus. J’ai passé deux entretiens, le deuxième était le bon…Je devenais sage-femme de PMI.

Enfin, je croyais le devenir facilement .J’ai mis du temps à comprendre que c’était la façon la plus ardue sans doute d’être sage-femme, pour moi du moins .Finie l’agitation de la salle de travail et ses instants somme tout comptés avec les futures mères, finies les décisions rapides…Fini le petit coup au cœur  à l’instant d’un premier cri…

J’ai appris la patience, les petits pas vers l’autre sans attendre un quelconque retour…

J’ai appris le respect. L’humilité.

J’ai appris à affronter  l’impuissance et le découragement, la misère et le désenchantement.

J’ai appris à écouter la vie  au-delà des mots qu’on voulait  bien  me confier.

Bon, trêve de sérieux. J’ai aussi bien ri. A commencer par mon alunissage un premier avril dans un service social même pas prévenu !

Saluer la cantonade d’un joyeux « Bonjour, je suis la nouvelle sage-femme ! » et voir se tourner vers soi des visages ébahis furent un grand moment de solitude administrative !

Le courrier annonçant à mes nouveaux collègues ma prise de fonction avait pris le chemin des écoliers et fut remis dix jours plus tard. J’avais déjà un tiroir à mon nom et quelques fans. Je fais très bien les salades composées et je suis une pro de la maille endroit maille envers !!

J’enchainais avec quelques superbes bourdes dues à ma méconnaissance totale de la vie hors maternité. Surtout comprendre les codes et usages des familles d’origines fort variées de la cité d’urgence du secteur ! Ce fut pour moi un rude apprentissage de terrain.

J’avais bien remarqué quelques subtiles nuances sociologiques, genre la rue où tous les noms sur les boîtes aux lettres ont une consonance  ensoleillée et hop, en face ils vous évoquent une toute autre ambiance. Ah et les regards méfiants quand je naviguais d’un bâtiment à l’autre en toute innocence, ça aussi je les ai vite repérés.

Mais je ne pensais pas déclencher la guerre des escaliers me tromper à ce point le jour où j’ai proposé à quelques patientes  de les véhiculer jusqu’au cabinet d’échographie. Dame, c’était toute une expédition ; par moment l’endroit me rappelait ma campagne de l’est. Prés, vaches songeuses et champs de maïs  tout au long d’une mauvaise petite route, Peu de commerces, pas de transports réguliers..

Première étape. Une djellaba immaculée s’installe à l’arrière, toute souriante et affable. J’ai promis un arrêt ravitaillement au retour, merci sage-femme tu sais j’ai du mal avec les  courses maintenant .Pff, qu’est ce que quatre kilomètres à pieds ,quand votre ventre pèse une tonne et qu’ à la maison, les grands surveillent les petits en votre absence….Ou pas !

Arrêt à  quelques pâtés de maisons .Je reviens, accompagnée de deux boubous  volubiles et d’une Mini-princesse de 3 ans.

Ahhhh, un souffle glacial s’installe en même temps dans la voiture. Nous allons faire le trajet dans un silence tendu, malgré mes efforts de plus en plus désespérés d’animer une conversation moribonde. Même les yeux noirs de Mini-princesse me transpercent de reproches muets..Examens faits, nous regagnons notre camp retranché dans une atmosphère de guerre larvée  catastrophe sociologique.

Chose promise, chose due, une étape à la supérette locale. Mes troupes se répandent dans les rayons, affichant une digne indifférence..Deux caddies, deux caisses différentes, deux mondes  qui s’ignorent et se méprisent.. Je suis désemparée…J’entasse tout pêle-mêle dans la voiture, la djellaba  ronchon, les boubous mécontents et Mini-Princesse, les sacs de courses et hop que je vais te  parachuter le tout dans son escalier attitré.

Je suis en colère contre mes patientes et leurs préjugés, contre moi qui leur ai imposé la confrontation. Honte et rage mêlées. Tiens, dès qu’elles seront descendues, je vais m’offrir  un océan de larmes !

Libération des boubous…Regards sombres vers la sage-femme. Saluts raides…Mini-princesse rechigne à descendre, elle continuerait bien la promenade.. Elle braille à pleins poumons, la tension monte. Ses hurlements outragés vont ameuter la cité.

La djellaba sort comme une flèche de la voiture, farfouille dans ses sacs, et exhibe tout à coup une magnifique sucette qu’elle tend à Mini-Princesse.

 Elle se tourne vers moi  : « Tu sais, sage-femme, les enfants ,c’est trop beau, un cadeau pour les parents .Mais c’est dur.»

Elle s’en va, elle n’a  pas adressé un mot aux boubous interloqués. Mini- Princesse s’égosille dans des au-revoir dégoulinants de sucre et de larmes..

Un tout petit pas vers l’autre…

Ma journée n’était pas perdue…

QUAND SISYPHE TRAVAILLE EN PMI

Watson !!!!

Oui, Sherlock ?

Vous êtes tout à fait sûre d’aller bien ?

Parfaitement bien, oui.

Ah et que fait donc cette plaquette du CMP adultes dans votre agenda ? Et ces rendez-vous fixés chaque semaine avec un psychiatre ?

Pour une patiente, très cher, pour une patiente !

Vous ne m’en avez rien dit encore ! Elle a rendez vous  chaque semaine depuis trois mois et vous ne m’en avez rien dit ! C’est un cas sérieux, n’est ce pas ?

Si fait, si fait. Son chauffe-eau lui tient des discours menaçants, sa baignoire abrite des araignées sanglantes et s’emplit de substances toxiques et nauséabondes depuis qu’elle est enceinte. Elle ne se nourrit désormais que d’aliments orange sur les conseils de l’ampoule de son frigidaire. Mais nous  sommes confiants, l’enfant se développe bien et parle déjà douze langues in utéro.

Grands dieux, cet enfant verra le jour en plein délire !

Mais non, tout est prêt. Son couffin est dans les  toilettes et les placards sont pleins de petits pois en conserve !

Watson, je déteste quand vous vous versez dans le cynisme ! Qu’en dit le psychiatre ?

Oh, rien, il ne l’a jamais vue.

???

Nous avons rendez-vous, mais cela ne signifie pas que nous l’honorons. Chaque semaine, je me rends chez elle, en vain. Sa réalité n’est pas la nôtre, mais que faire ? Elle se sent bien, elle n’est ni dangereuse ni suicidaire…Elle n’a tout simplement pas envie, et moi aucune raison de la contraindre, ni d’ailleurs aucun droit de le faire. Mais j’alerte, Sherlock, j’alerte..

 Je ne peux qu’attendre, et chaque semaine me dire que  peut-être cette fois elle va accepter…Mais non. Alors je range mes petites affaires de sage-femme PMI, je note sur le grand calendrier de la cuisine notre prochain rendez-vous juste sous la photo du lagon bleu où elle se baigne chaque soir !…… .Je referme  la porte tandis qu’elle me salue d’un sonore « Salut, l’artiste »…. Jusqu’à notre prochain rendez-vous !..Il n’y a rien d’autre à faire.

Eh bien, Watson, nous attendrons donc la naissance…

Oui ,il sera toujours temps de dire mais qu’a donc fait la PMI durant tout ce temps…

AU DELA DE MES REVES

Toudidou didou dam..Mon premier réveillon de Nouvel An comme sage-femme diplômée !Toudidou dam !

Six mois de millésime, c’est vous dire si je suis fière de moi ! Je tremble un peu moins en faisant les accouchements, je n’ai plus cette sensation étrange d’avoir par dessus de mon épaule un contrôleur suspicieux quand je suis aux commandes. Bref, j’ai pris de l’assurance et de la bouteille ! Cotillons et champagne, je suis une sage-femme heureuse.

Tout irait pour le mieux si les pompiers ne nous avaient pas déposé tout à l’heure une malheureuse jeune femme terrorisée. Elle ne parle pas un mot de français, les  secouristes savent juste qu’elle transitait « par chez nous » en autocar et qu’elle est visiblement sur le point d’accoucher. Le courageux chauffeur l’a débarquée illico avec sa valise devant une pharmacie…A l’heure qu’il est,  il a dû au moins  passer la frontière!

J’ai beau essayer de la rassurer, elle hurle dès que je l’approche et  refuse tout examen. Je suis à deux doigts de craquer parce que je n’ai aucune idée de ce que je vais pouvoir faire pour elle. Avec force gestes, je l’invite à s’installer sur le lit d’examen, mais peine perdue. Elle se réfugie dans un coin de la salle, accroupie sur ses talons et entame une étrange mélopée tout en se balançant lentement. Ma foi, elle a l’air de se calmer. …je peux même l’approcher et poser une main sur son ventre …

 Mais mais  mais il me semble tout à coup qu’elle pousse….

Ouiiii, à croupetons sur ses talons !!! Au secours !!!!!

Une étincelle d’intelligence jaillit dans mon cerveau paniqué, j’étale des draps devant elle et je m’assieds, sous les yeux effarés de l’aide-soignante venue aux nouvelles. Je vois une petite masse de cheveux qui apparait doucement, j’ai juste envie de placer mes mains en dessous.

Un front qui se relève doucement, un petit nez chiffonné, une  bouche qui apparait. La tête glisse doucement, elle se pose sur mes mains. J’ai juste à le retenir, il  descend lentement  sur les draps, Une petite secousse, et hop un petit cri  étonné. Sa mère saisit ma main et la serre  à me faire mal..

J’ai un peu perdu le fil de ce qui s’est passé ensuite, , La mise au sein qu’elle a fait d’autorité, tranquillement ,la délivrance  et ce qui a suivi. Nous avions tous les larmes aux yeux devant tant de simplicité et de savoir, même le chef venu en roi mage nous admirer, à même le sol dans ce coin  de salle transformé en chambre de naissance… Bon, les jours suivants j’ai été un peu chahutée par mes collègues.. Vous rendez vous compte, elle fait les accouchements à quatre pattes, la jeune de Paris ! Pff, l’inconsciente !!!Où allons-nous ?

Moi, je savais où j’étais allée, avec cette mère que je ne comprenais pas…Au pays des naissances physiologiques, le plus beau des voyages pour une sage-femme préparée et formatée par l’hôpital et ses diktats…Peut être un mirage, cette naissance merveilleuse et tranquille. Mais je savais désormais que c’était possible. Je n’ai jamais cessé depuis de poursuivre ma baleine blanche. J’ai eu beaucoup de chance, je l’ai revue plusieurs fois et ne m’en suis jamais lassée.