MEMOIRES D’UNE ADO RANGEE

Elles sont venues à quatre, sagement assises en salle dattente. Deux dentre elles font partie  de celles que je ne peux que tutoyer, je les ai vues grandir… Elles sont en première, le bac français les attend au printemps et sans doute aussi la fin de leur enfance. Je sais juste que lune est enceinte, et souhaite poursuivre sa grossesse…

Elles samusent dun rien, gloussent comme des bébés qu’on chatouille.Elles  se chamaillent et s’ explosent les yeux sur leur écran de portable..

Elles entrent à deux dans le cabinet. « Mdame, elle peut venir, cest ma meilleure copine ?  Elle sera la marraine, vous savez ! ».

Cest ma petite Choupinette , ma « presque »  fille qui mène la danse. Des allures de moustique monté en graine, mais un dur regard dadulte. La future mère cest elle…

« Dabord, je voudrais être sûre que vous nen parlerez pas à ma mère, parce que jai des droits, hein !! Même que mes parents ne peuvent pas mobliger à avorter, même si je suis mineure. Je le garde si je veux, moi, ce bébé ! Pis de toute façon, le lycée ça me gave !!!»

Des droits, des droitsSais-tu doù viennent tes droits, jeune révoltée ? Veux-tu que je te raconte comment cela se passait il  ny a pas si longtemps ? Veux-tu suivre la sage-femme dans les couloirs de ce lycée  où tu promènes tes revendications?.

 

 

Un saut en arrière Je suis en terminale ;  je suis un peu moins âgée que toi, parce que je balade mes années d’avance en survolant le programme. Mon avenir est tracé : hypokhâgne, khâgne et concours des Chartes, les mains dans les poches …Je suis la petite, celle qui sert d’alibi aux premiers émois amoureux  des copines, un chaperon miniature insoupçonnable. « Non, non maman, je t’assure, je vais réviser la philo chez Zab. »

Mais un alibi ne protège pas les papillons insouciants. Nos blouses obligatoires viennent juste de brûler sur les barricades de mai 68, nos gambettes se doivent encore d’êtres nues dans les chaussettes, Point de bas ni collants autorisés, Pantalons à peine tolérés, maquillage prohibé,  même dans notre lycée mixte classique et moderne, comme le revendique l’inscription au fronton. Alors, les choses de la vie, imaginez !!!

Ma meilleure amie, mon double presque depuis la sixième, avait pris ses distances. Elle fréquentait..

Je crois que la prof de gym a été la première à avoir des soupçons … Pour sûr, la disparition des merveilleux jours sans piscine n’y était pas pour rien, ces jours qui nous voyaient lui chuchoter à l’oreille : « Madame, aujourd’hui, je suis indisposée!».

Elle a envoyé sa suspecte à l’infirmerie, avec  moi sur les talons..Nous n’y sommes jamais arrivées …Elle s’est soudain effondrée au milieu du couloir, juste devant l’aumônerie. L’aumônier ne savait que faire de ce secret enfin lâché, il a fait appeler les parents.

Je suis restée assise par terre à ses côtés. Sa main broyait la mienne convulsivement et nous pleurions sans bruit…Quand ses parents l’ont emmenée, je n’avais pas compris que je ne la reverrais pas avant longtemps .Pendant des semaines, j’ai soigneusement copié tous les cours pour elle, scrupuleusement noté tous les devoirs . Fait comme si elle allait ouvrir le lendemain la porte, s’asseoir  et poser sa trousse sur la table..Nous avons tous fait comme si..

Elle n’est pas revenue cette année-là. Le prof de philo nous a dit qu’elle avait été renvoyée du lycée, que ce n’était pas la  peine de chercher à avoir des nouvelles ; d’ailleurs ses parents ne voulaient voir aucun d’entre nous. Nous n’étions plus les bienvenus.

Enceinte, fautive et exclue de notre vie sans avoir eu le choix..Il a dit aussi, à mi-voix,  très prudemment, que sa femme était gynéco, et que si nous avions des questions à poser..

Je l’ai revue quelques années plus tard,. Elle avait changé de lycée, repris l’année suivante et passé son bac .L’enfant ??  Ah,oui,l’enfant.. Oh, il avait été adopté, elle ne s’en tirait pas si mal, tu sais Zab…

 

Mon adolescence avait pris un coup sévère. J’ai revendiqué, défilé aussi pour la contraception, pour le libre choix de grossesse.Je suis devenue sage-femme,et non conservateur de musée.

Je n’ai jamais cessé de me battre pour que les petites Choupinettes puissent venir clamer dans mon bureau qu’elles ont des  droits !! Y compris de se lancer tête baissée  dans la maternité.

Bien sûr, je nai rien dit de tout cela. .Je lai adressée à lhôpital pour quelle soit bien suivie et préparée à la route quelle entendait se tracer…

Heureuse rançon de la liberté que nous avions réclamée..

 

 

4 réflexions au sujet de « MEMOIRES D’UNE ADO RANGEE »

  1. faribole

    ouh…
    c’est un peu moi il y 19 ans, ça…
    elle va en voir de toutes les couleurs
    il faudrait qu’elle le sache, mais comment lui dire ?
    elle a choisi, parce qu’elle a le choix, mais pour la conscience de ce qui va arriver, c’est une autre histoire. Pour moi c’était un bébé voulu, mais je n’avais pas la moindre idée de ce que c’était… en vrai ! l’allaitement m’a aidée à réaliser, à « faire chair »
    Bien sûr, quand je vois mon grand gars (suivi par 2 autres… plus tard), je ne regrette pas un quart de seconde. 😉

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  2. Ariane

    J’ai découvert ton blog et j’ai tout lu ! Oui, tout !
    Fille de psychologue en PMI, j’y ai découvert un aspect du monde que l’on n’enseigne nulle part, puéricultrice ensuite, avec un petit regret pour le métier de sage-femme, puis future maman à la recherche de lieux respectueux pour mettre mes enfants au monde, tes mots me touchent profondément.
    Merci pour tous ces récits, ces témoignages, tu continues, hein, s’il te plait ?

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