Archives mensuelles : décembre 2013

UNE JOURNEE AU CIRQUE AVEC LE CELEBRE CLOWN ROSE

C’est quand tout va mal que le pire est à craindre !

Ciel, aujourd’hui je n’ai à ma disposition que deux mains gauches, et deux pieds gauches assortis. Je clopine dans le couloir de la salle de radio où je viens de faire un passage express après mon tour de valse avec un obus de protoxyde d’azote de la salle de travail .Un peu lourd , mon cavalier improvisé, il m’a soigneusement écrasé quelques orteils. Bilan, deux charmants métatarses auxquels je tenais beaucoup désormais en kit  et fort douloureux…

Qu’importe, la garde meurt mais ne se rend pas…Je n’en suis pas à mon coup d’essai ce dimanche .J’ai tenté le rangement ouragan dans la pharmacie, en essayant à tout prix de caser ce pu….. de carton de flacons de perfusion au plus haut de l’étagère. Position en écuyère, tous orteils agrippés au bord du marchepied…Dernier effort, les bras tendus, et boum superbe envol dudit carton et atterrissage explosif  au sol .

Sortie digne de l’artiste sous les rires de l’assistance…

Petite exhibition ensuite avec le vilain ballon de protoxyde .Certains appellent ça le gaz hilarant, j’vous jure que ce ne sont pas des larmes de rire sur mes joues .Compatissant l’interne de chir me confectionne une superbe chaussette de moujik un jour de grand froid..J’ai même droit à un comprimé d’anti-douleur qui me fait voir des anges roses dans toutes les  salles..Mais bon, c’est dimanche soir, pas d’opération commando des déclencheurs en vue, je devrais pouvoir classer les dossiers  d’accouchement tranquillement !

Ma co garde est remontée en suites de couches après m’avoir installée  au milieu d’une mer de dossiers à archiver .L’antidouleur fait  tellement effet  que je me sens tout à fait prête à accueillir l’entrée qui s’annonce. Je vais faire le premier examen, j’appellerai ma collègue ensuite .Je suis en mode héros tout à coup !

J’ai des ailes  et je vole jusqu’à la patiente..

 En fait, non. J’ai oublié que la chaussette en gaze, c’est un tantinet sournois, et ça adore glisser et vous propulser à plat ventre sur le lino..Je termine aplatie aux pieds d’un charmant couple  un peu surpris et de l’auxiliaire de puériculture hilare ….

Fou-rire garanti pour tous !

Et on applaudit bien fort le clown rose et son célèbre numéro de chutes en tous genres !

Je suis quand même allée au bout de ma garde pour encourager la patiente depuis le tabouret où ma collègue m’avait assignée, avec interdiction de bouger !

Des fois que ma série noire continue !  

ESPRIT DE NOEL

 « Dis, Mémé, c’est quoi les bougies que tu allumes ce soir ?

-Ah, ma filliotte, c’est les bougies de la veillée de Noël. Une rouge pour les âmes qui nous ont quittés, une bleue pour les âmes qui nous sont chères, et une verte pour les âmes à venir… »

J’en ai  gardé l’habitude et chaque année ramène sur ma fenêtre ce trio enfantin.

Ma bougie rouge est un peu grande cette année. Miss Plume s’est envolée, Nounours ne câlinera plus les pensionnaires de la maison de retraite .Elle ne chantera plus à pleins poumons ce Noël des Gueux qu’elle adorait au point de l’entonner en pleine rue quelle que soit la saison. D’autres encore ont changé de chemin. Mon carnet d’au delà se remplit peu à peu de souvenirs et de voix qui s’éloignent. Oui, cette année ma bougie rouge est bien trop grande.

La flamme de ma bougie bleue s’élève vaillamment, parce qu’il faut malgré tout se réjouir de chaque moment, sans penser à la colère qui monte devant ce monde qui tourne bourrique, comme aurait dit Mémé, devant cette impuissance qui nous paralyse  et cet avenir qui a bien trop le monstrueux visage du passé. Parce qu’un jour, il faudra bien refermer mon propre livre des choses perdues, ma bougie bleue brûle vaillamment malgré tout.

Quant à ma bougie verte, ma foi elle scintille haut et fort aujourd’hui. Tout à l’heure, dans le cabinet médical que le bazar de photos et de faire-part accumulés rend un peu moins impersonnel, un petit galop endiablé a fait monter les larmes aux yeux du couple que je recevais, premier signe d’une toute petite personne qui n’arrivera que dans de longs mois. Alors ma bougie verte clame haut et fort son tendre et naïf  émerveillement. Qu’est ce qu’il est beau, mon métier de sage-femme !

 

COLERE ROSE

Je n’aime pas les manifs..Je n’aime pas du tout les manifs. Chaque fois que j’en croise une, me remontent aux yeux et au cœur les mêmes larmes, les mêmes colères.

Et pourtant, j’ai marché avec mes amies, mes sœurs, et réclamé dans la rue le droit de ne plus revivre ces moments incertains qui nous ballotaient chaque mois entre angoisse  et  rage de ne pouvoir que subir… On nous a traitées de putains en chaleur  Mais nous avons obtenu l’accès à la contraception..

J’ai marché avec mes amies, mes sœurs pour crier haut et fort qu’un enfant, ce n’est ni une bénédiction, ni un fardeau, C’était un choix que nous exigions..On nous a traitées de salopes..Mais nous avons obtenu le droit à l’IVG..

J’ai marché avec mes amies, mes sœurs pour que le monde cesse de croire que nous étions faibles et stupides, comme si nous n’étions qu’une barque attendant son capitaine !  On nous a traitées de ménagères hystériques .Nous avons obtenu un début de parité.

J’étais fière de moi, j’étais fière de nous, j’étais fière de ceux qui nous avaient ainsi reconnues leurs presqu’égales.

Je pensais que tout cela était derrière nous, que nous n’étions plus que les vétérans d’un combat d’un autre temps.

Et voilà que mes jeunes collègues marchent pour dénoncer  les menaces qui se profilent sur ce moment aussi simple et pourtant si ardu : donner la vie dans de bonnes conditions, pour toutes, accompagnées de la façon que l’on aura souhaitée, à l’hôpital ou ailleurs, debout ou sanglée sur une table, avec ou sans péridurale, entourée des professionnels les mieux formés pour cela. Mais aussi reconnus à leur juste valeur et place,

On ne les traite de rien, pire,  on les ignore..On leur renvoie  la violence bornée d’un mépris total   alors qu’ils ne demandent qu’à exercer le métier que nous leur avons transmis…

.

S’il faut réclamer à nouveau, alors retroussons nos manches pendant qu’il  est encore temps.

Ce n’est pas l’hiver qui vient, c’est la bêtise et l’obscurantisme qui reviennent.

MEMOIRES D’UNE ADO RANGEE

Elles sont venues à quatre, sagement assises en salle dattente. Deux dentre elles font partie  de celles que je ne peux que tutoyer, je les ai vues grandir… Elles sont en première, le bac français les attend au printemps et sans doute aussi la fin de leur enfance. Je sais juste que lune est enceinte, et souhaite poursuivre sa grossesse…

Elles samusent dun rien, gloussent comme des bébés qu’on chatouille.Elles  se chamaillent et s’ explosent les yeux sur leur écran de portable..

Elles entrent à deux dans le cabinet. « Mdame, elle peut venir, cest ma meilleure copine ?  Elle sera la marraine, vous savez ! ».

Cest ma petite Choupinette , ma « presque »  fille qui mène la danse. Des allures de moustique monté en graine, mais un dur regard dadulte. La future mère cest elle…

« Dabord, je voudrais être sûre que vous nen parlerez pas à ma mère, parce que jai des droits, hein !! Même que mes parents ne peuvent pas mobliger à avorter, même si je suis mineure. Je le garde si je veux, moi, ce bébé ! Pis de toute façon, le lycée ça me gave !!!»

Des droits, des droitsSais-tu doù viennent tes droits, jeune révoltée ? Veux-tu que je te raconte comment cela se passait il  ny a pas si longtemps ? Veux-tu suivre la sage-femme dans les couloirs de ce lycée  où tu promènes tes revendications?.

 

 

Un saut en arrière Je suis en terminale ;  je suis un peu moins âgée que toi, parce que je balade mes années d’avance en survolant le programme. Mon avenir est tracé : hypokhâgne, khâgne et concours des Chartes, les mains dans les poches …Je suis la petite, celle qui sert d’alibi aux premiers émois amoureux  des copines, un chaperon miniature insoupçonnable. « Non, non maman, je t’assure, je vais réviser la philo chez Zab. »

Mais un alibi ne protège pas les papillons insouciants. Nos blouses obligatoires viennent juste de brûler sur les barricades de mai 68, nos gambettes se doivent encore d’êtres nues dans les chaussettes, Point de bas ni collants autorisés, Pantalons à peine tolérés, maquillage prohibé,  même dans notre lycée mixte classique et moderne, comme le revendique l’inscription au fronton. Alors, les choses de la vie, imaginez !!!

Ma meilleure amie, mon double presque depuis la sixième, avait pris ses distances. Elle fréquentait..

Je crois que la prof de gym a été la première à avoir des soupçons … Pour sûr, la disparition des merveilleux jours sans piscine n’y était pas pour rien, ces jours qui nous voyaient lui chuchoter à l’oreille : « Madame, aujourd’hui, je suis indisposée!».

Elle a envoyé sa suspecte à l’infirmerie, avec  moi sur les talons..Nous n’y sommes jamais arrivées …Elle s’est soudain effondrée au milieu du couloir, juste devant l’aumônerie. L’aumônier ne savait que faire de ce secret enfin lâché, il a fait appeler les parents.

Je suis restée assise par terre à ses côtés. Sa main broyait la mienne convulsivement et nous pleurions sans bruit…Quand ses parents l’ont emmenée, je n’avais pas compris que je ne la reverrais pas avant longtemps .Pendant des semaines, j’ai soigneusement copié tous les cours pour elle, scrupuleusement noté tous les devoirs . Fait comme si elle allait ouvrir le lendemain la porte, s’asseoir  et poser sa trousse sur la table..Nous avons tous fait comme si..

Elle n’est pas revenue cette année-là. Le prof de philo nous a dit qu’elle avait été renvoyée du lycée, que ce n’était pas la  peine de chercher à avoir des nouvelles ; d’ailleurs ses parents ne voulaient voir aucun d’entre nous. Nous n’étions plus les bienvenus.

Enceinte, fautive et exclue de notre vie sans avoir eu le choix..Il a dit aussi, à mi-voix,  très prudemment, que sa femme était gynéco, et que si nous avions des questions à poser..

Je l’ai revue quelques années plus tard,. Elle avait changé de lycée, repris l’année suivante et passé son bac .L’enfant ??  Ah,oui,l’enfant.. Oh, il avait été adopté, elle ne s’en tirait pas si mal, tu sais Zab…

 

Mon adolescence avait pris un coup sévère. J’ai revendiqué, défilé aussi pour la contraception, pour le libre choix de grossesse.Je suis devenue sage-femme,et non conservateur de musée.

Je n’ai jamais cessé de me battre pour que les petites Choupinettes puissent venir clamer dans mon bureau qu’elles ont des  droits !! Y compris de se lancer tête baissée  dans la maternité.

Bien sûr, je nai rien dit de tout cela. .Je lai adressée à lhôpital pour quelle soit bien suivie et préparée à la route quelle entendait se tracer…

Heureuse rançon de la liberté que nous avions réclamée..

 

 

DERNIERE HEURE

Si vous êtes du genre angoissée,ou future maman,ce billet n’est pas fait pour vous.

Les salles sont vides.

Pas un bruit, pas un mouvement dans les couloirs.

C’est une garde comme il en arrive de temps à autre, en réalité une interminable et pénible pause dans le rythme habituellement survolté de déclenchements, de manœuvres  et autres extractions menées tambour battant par la TeamGynéco…

C’est le printemps, la saison des petits congés  montagnards et des congrès médicaux ensoleillés  …Regardez-Moi est parti perfectionner son bronzage bagage obstétrical sur une plage, Monsieur Bricolage  avec femme et enfants nous fait un remake des Robinsons Suisses perdus dans un chalet de montagne..

Pétoches quant à lui s’est tricoté de main de maitre un petit stress qui l’a conduit aux urgences cardio du dernier étage, genre rhaaa, je me meurs je suis mort d’un infarctus, mais je dois d’abord terminer cet accouche…..Pfff, notre anesthésiste l’a presque assommé pour lui faire lâcher les rênes  à ma dernière garde.

Bref, la caserne est vide, les troupes sont en manœuvres au loin, mais la sentinelle est fidèle. Ma co garde a investi les suites de couches où paressent quelques jeunes mères, mon gros ventre et moi arpentons les salles à notre rythme pour vérifier, comptabiliser, ranger …

C’est long, 24 heures…C’est très long même quand aucun appel ne vous somme de monter faire une entrée. C ‘est trèèèès long, 24 heures quand vous n’avez pas le moindre bébé qui pointe le bout de son nez…Vous en venez à souhaiter une belle grosse affluence, une vague de femmes enceintes  qui viendraient vous sortir de votre torpeur inactive…Ou alors juste une petite pathologie qui vous transporterait de l’autre côté de votre garde, quand  vous soufflez d’un ton épuisé à la relève fraiche et dispose « Pff, j’espère que ta garde sera plus tranquille que la mienne, parce que là, j’en ai plein les pattes ! »

Le problème, c’est que quelquefois ce genre de vœu est exaucé par le vilain lutin des gardes pourries, et que vous arrive droit dessus  le Léviathan obstétrical dont vous avez juste entendu parler une fois, pendant vos études..

Ce jour-là j’aurais dû faire des offrandes à Murphy et sa loi, j’aurais peut –être évité de me retrouver seule face à une énorme baleine blanche, tout au fond du couloir avec juste l’auxiliaire pour faire face..

Une entrée paisible, un jeune couple qui attend son premier enfant. .Une sage femme  enceinte presque jusqu’aux yeux  qui plaisante avec le futur père en posant une perfusion à la jeune femme, parce que c’est le protocole…Une soudaine vague rutilante  intarissable  me semble-t-il…Un filet rouge qui goutte à terre..

Cavalcade et appels au secours..J’ai perdu la notion de ce que nous faisons, je repousse le père sans ménagements…Tout le monde est en salle d’opérations. Pétoches arrive en trombe.Le pédiatre est déjà fin prêt

Dieu merci, le méchant lutin avait oublié notre Pétoches et son coup de grisou .La césarienne a été faite  en un temps record, le bébé était un brave petit soldat et a tenu le choc  face à au terrible Benckiser  qui le vidait de son sang avant même sa naissance…

Ensuite, Pétoches me tapotera l’épaule parce que je sanglote comme une malheureuse à me demander ce que j’ai pu louper dans ma surveillance…

« On a eu chaud, hein ? Merci, le malaise… »

C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que Pétoches était en pyjama écossais et en pantoufles !

Vingt-quatrième heure d’une garde ou je m’étais ennuyée à mourir…

 

ET LA CHENILLE DEVINT PAPILLON (étude d’une métamorphose)

Au commencement était la chenille, jeune sage-femme à peine diplômée …bardée de connaissances obstétricales et de certitudes scolaires…, armée de mes protocoles techniques, surveillant chaque patiente comme une ennemie potentielle prête à me surprendre avec LA pathologie inattendue qui me ferait trébucher…

Chaque accouchement était une guerre de position. Devant moi un utérus hostile, un col doté d’un moral de résistant que je devais amadouer d’un toucher savant…J’étais le capitaine du navire, et je donnais les ordres. Mon métier me satisfaisait, je savais faire les accouchements mais il me manquait  un petit supplément que Super-Chef s’employa à me faire découvrir…

Peu à peu, j’entamai mon stade chrysalide,  patient travail sur moi-même…J’appris l’attente..… Je repris mes aiguilles et mes pelotes pour  interdire à mes mains de vérifier sans arrêt  l’avancement du travail..Elles  s’occupaient  désormais à masser des dos endoloris, à effleurer doucement des ventres contractés, à proposer des positions confortables.

Avec madame Super-Chef j’appris à écouter les corps, les petites chansons de la dilatation Je ne faisais plus un accouchement, mais une mise au monde..

Désormais, je suis papillon, je ne suis plus la sage-femme de garde. Je suis la sage-femme de consultation..J’accompagne sur le chemin qui mène à être parents des femmes, des couples..Je ne suis pas présente pour les « derniers 100 mètres »de la grossesse et quelquefois j’ai un petit regret qui me saisit à cette idée…Mais mes mains, elles, savent qu’elles  ont bien travaillé à sentir grandir la vie, à chercher doucement et patiemment  à donner une présence tangible du petit  humain encore en préparation..

Bref, je suis sage-femme et j’en suis fière.