LE JOUR LE PLUS LONG

Le juge a pris sa décision, ce soir frères et sœurs dormiront en foyer de l’enfance. Nous savons tous dans le service que la situation l’exige, que les petits doivent être mis à l’abri de l’incurie et de la violence qui règnent en ce moment entre leurs parents.

Pour nous c’est veillée d’armes. Chacun d’entre  nous connait peu ou prou la famille, chacun d’entre nous a en vain tenté de contenir ce maelstrom de rage et de haine qui maintient paradoxalement l’unité du couple…Chacun d’entre nous est face désormais à cette échéance : tout à l’heure, les petits arriveront au service avec leurs parents et repartiront avec l’assistante sociale et l’éducatrice  désignées….

Pas un bruit dans les couloirs…Ils seront là d’ici quelques minutes…Une patrouille de police attend dans un bureau, si jamais…S’ils ne venaient pas, si la rencontre avec le responsable chargé de leur notifier la décision tournait mal…Nous sommes suspendus  dans une attente pesante, englués dans un monde sinistre  et sordide…

Ils sont là.

Les parents raides et suspicieux reçus par le chef.

Les petits serrés l’un contre l’autre dans la salle d’attente, entourés de jouets inutiles et dérisoires que l’une de nous a ridiculement entassés sur le tapis de jeu …je les connais tous, ils me connaissent  aussi…Je reste à côté d’eux…

L’éducatrice et l’assistante sociale hésitent. Comment prendre les petits en charge sans déclencher la tempête, comment leur épargner la douleur supplémentaire de voir leurs parents aux prises avec les policiers .

Ce sont des histoires d’adultes que les psychologues du foyer reprendront tout à l’heure…..Il  leur faut aller vite et s’éloigner..En finir..

Elles se décident tout à coup, saisissent une main, une autre, la poussette…L’ainé résiste, il élève la voix, nous sommes tétanisées, l’affrontement redouté va avoir lieu avec les parents…

Je me penche vers lui, je lui dis bêtement que les petits frères vont avoir besoin de lui, ce soir, dans la maison où ils dormiront, pour ne pas avoir peur…Il me fixe un long instant, serre Doudou un peu plus fort et tend la main  à ma collègue.

Ils sont partis .Du bureau du chef monte des éclats de voix, les policiers s’agitent dans le couloir..

Je suis dans la salle d’attente et je pleure…

3 réflexions au sujet de « LE JOUR LE PLUS LONG »

  1. Isabelle

    Mon papa a longtemps travaillé en service d’AEMO et il y avait ces soirs ou il rentrait, le visage fermé, et ou quand il nous regardait tant de choses passaient dans ses yeux…
    J’ai grandi, et nous avons mis des mots sur tout cela. Le « placement » était parfois indispensable, mais il restait comme un « constat d’échec » pour cet éducateur spécialisé qu’il était, mais s’il s’agissait de protéger les enfants. C’était, come le dit Anna, le « moins pire »…mais il rentrait de ces moments dans un état effroyable, comme hanté par ce qu’il venait de vivre et le regard qu’il avait vers nous, ses enfants, était alors tellement rempli d’amour, d’incompréhension, de douleur…La vie des travailleurs sociaux et remplis de doutes et décisions douloureuses…

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