ANGOISSER OU NE PAS ANGOISSER ? TELLE EST LA QUESTION

Il faut le reconnaître, Pétoches et moi, ça faisait  une terrible équipe en salle de travail. De quoi donner des sueurs froides à n’importe quel collègue insouciant.

Les détectives de la pathologie, je dirais. Toujours sur le qui-vive à traquer le plus anodin  des ralentissements  de rythme cardiaque fœtal, la plus petite  stagnation de dilatation, la sournoise fièvre qui aurait laissé présager une infection galopante. Le genre à toujours voir la perfusion à moitié vide, quoi !

A nous les contrôles répétés..poids …tension…sucre et albumine…hauteur utérine…La routine pour les deux angoissés que nous étions..La plupart du temps, c’était un coup d’épée dans l’eau  et notre nasse systématique ne ramenait  pas même un menu fretin pathologique…Tant mieux, nous félicitions-nous régulièrement, grâce à notre vigilante brigade  la sécurité était à son comble pendant les gardes de Pétoches…

Le plus surprenant, c’était que Pétoches avait de meilleurs résultats en accouchements voie basse que le duo des aventuriers déclencheurs. Quand il avait repéré son anomalie, il l’entourait  ensuite de sa scrupuleuse sollicitude, mais souvent sans intervenir…..   « Je contrôle, me  disait-il….je suis prêt à intervenir. »

« Tu es une vraie groupie, me disait ma co-garde .Vous devenez dingues  tous les deux à vous inquiéter au moindre bobo. » Je répondais  « Oui, tu as raison, je suis toujours pessimiste. Alors quand Pétoches est de garde je potentialise. »…

Bref, notre réputation de grands malades inquiets n’était plus à faire. Et j’étais souvent conviée à officier en suites de couches… .Mise au placard de l’acolyte défaitiste.

Ma co-garde avait elle les faveurs du clan des accoucheurs optimistes.

Jusqu’à ce matin de  garde pendant un tranquille pont estival.…Pas grand monde en ville…je viens de finir de ranger la pharmacie de suites de couches…Une petite urgence de rien du tout, juste une petite dame un peu inquiète, me dit le standardiste  …Ma co-garde est occupée en salle  avec Regardez-Moi-Je Suis-Beau, je vais donc aller rassurer la dame…Je suis en mode Pétoches, toutes antennes à catastrophe au vent.

La p’tite dame est soucieuse  car depuis la veille elle est nauséeuse …Bon, elle à a un peu abusé de la barbe à papa à la fête foraine, mais quand même, à 8 mois de grossesse, elle pensait en avoir fini avec tout ça…

Tout ça ?

Ben, les nausées, la fatigue, cette vague sensation de vivre dans un monde cotonneux, tout ça, quoi…

Ah oui, tout ça…Ma jauge à catastrophe vient de grimper à son maximum…Je fais soigneusement mon examen clinique…Poids, tension, analyse  d’urine…température..je cherche la petite étincelle qui justifiera mon mauvais pressentiment.

Je me fends d’un enregistrement sans rien trouver de probant .Elle a  certes un peu grossi, sa tension est à 13/8…Sa hauteur utérine un peu juste à mon goût…mais vous savez Mademoiselle, je fais des petits bébés ; d’ailleurs le docteur Regardez-Moi-Je-Suis-Beau me l’a encore dit la semaine dernière…

Ahahaha si Regardez-moi l’a dit !

Je pars tout de même en quête de l’avis  magistral pour laisser repartir la dame, que j’aurais bien gardée quelques heures en observation. Mais non, elle sort, selon le Boss…Elle sort toute contente, soit, mais j’ai contaminé son mari qui me promet de la ramener  à la moindre  alerte…

« Toi et tes angoisses ! – me dit Regardez-moi -Si je t’écoutais, il n’y aurait pas une chambre libre ici. Je me demande si tu ne devrais pas changer de métier, hein ?  »…

Mea culpa. Je regagne ma tour d’ivoire des suites de couches, je vais aller ruminer dans mon bureau sans fenêtre en pestant contre moi-même. Je suis miss Trouille, a dit  Regardez-Moi, un échantillon  pétochesque  au moins aussi  casse-pied que l’original. Je boude non  stop et je ne vois  pas passer les heures .La garde se termine sans que j’aie remis les pieds en salle…Je fais les transmissions à ma collègue de relève  et  je quitte la clinique comme une fusée de détresse…La tête dans les épaules sans regarder personne….

Ce que je ne sais pas encore, c’est que ma patiente de la veille est  revenue, dans une belle ambulance rouge toutes sirènes hurlantes…

Éclampsie, vous avez dit éclampsie ?

Gagné ! Aux petites heures du matin, elle a eu très mal à la tête. Comme j’ai été très convaincante en Cassandre obstétricale,  son mari a appelé la cavalerie tout de suite .Ils l’ont transportée juste à temps pour qu’elle fasse son grand saut dans la pathologie, tout ça quoi…

Juste à temps pour que le gentil remplaçant de Regardez-Moi sauve un pitchounet un peu secoué, en même temps que sa maman……

Je saurai tout trois jours plus tard, à la prochaine garde  quand pour une fois personne ne me suggèrera d’aller m’agiter à l’étage.

Et quand un Pétoches tout fiérot  me dira : « Tu vois, toi aussi tu sais repérer le grain de sable infra-clinique maintenant.. »

Bof, j’aurais préféré un peu d’insouciance  pour faire des gardes moins stressantes.

Cassandre, c’est pas une marraine fée de tout repos…

4 réflexions au sujet de « ANGOISSER OU NE PAS ANGOISSER ? TELLE EST LA QUESTION »

  1. Anna

    Un gynéco qui détecte mais laisse venir, je trouve ça vraiment chouette. Et ton sixième sens m’impressionne. C’est peut-être le remplaçant de regardez-moi qui a physiquement sauvé la mère et l’enfant, mais tes avertissements n’y ont pas été pour rien non plus (comme quoi on n’a jamais trop d’anges gardiens !)

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    1. reinemere Auteur de l’article

      j’ai juste indiqué au futur papa que j’aurais préféré la garder quelques heures,mais je ne pouvais pas expliquer pourquoi.C’est lui qui a été vigilant !

      Répondre

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