Archives mensuelles : novembre 2013

LE GRAND RECENSEMENT

 Dans la vie de sage-femme,il n’y a pas que les accouchements..

Lalalalère…Je règne en maître dans la pièce dédiée à la pharmacie de la salle de travail, au fond du couloir à droite Recensement général aujourd’hui, considéré comme tâche ingrate  et laissé à ma seule bonne volonté.

Je m’organise joyeusement, j’ai tout mon temps pour compter les petites boîtes, petites boites… Lalala, Graeme Allwright m’accompagne, lalala.Je chantonne à mon habitude..

Tri des périmés, hop à gauche dans le container. Je marque quelques paniers, mais les recalés sont peu nombreux…

Compte et rangement des Classe I, tout est carré .Les boites sont rigoureusement empilées dans leur casier, petit kaléidoscope de dates et de noms…

Classe II..Tout va bien, je progresse vite, juste quelques uns à commander…Je me fais l’effet d’une châtelaine inspectant son cellier avant l’hiver. Je me ronronne même des félicitations en cochant minutieusement les petites cases du cahier de pharmacie.

J’approche de notre Fort Knox…L’armoire aux toxiques celle dont la clé sautille tout au long de la garde dans notre poche..Le coffre aux stupéfiants..

Je compte, compte et recompte…Sacrebleu, il manque une ampoule…Je me transforme immédiatement  en Don Salluste, ne manque plus qu’Yves Montand et je refais les scènes de la Folie des Grandeurs…Il en manque une !!!!

J’ai beau aligner, vérifier, farfouiller, l’évidence s’impose…Il manque une ampoule                

Je maudis mes collègues, l’anesthésiste du bloc, la terre entière…Je vais devoir retourner la clinique  au moins pour remettre la main sur cette fichue dose..J’ai ameuté et enrôlé la panseuse, c’est une affaire d’état..

Il manque une ampoule de stupéfiant, Je songe à me faire harakiri si je ne retrouve pas cette fichue ampoule. Ma réputation  de gestionnaire est en jeu..,

J’y ai passé la journée, mais j’ai remis la main dessus. Dans la poche de la blouse de ma collègue, qui l’avait utilisée la veille et innocemment  oubliée là,en partance pour la blanchisserie.

La pire garde de ma vie, à fouiller les poubelles, retourner les boites d’instruments et explorer méthodiquement chaque salle…

LE JOUR LE PLUS LONG

Le juge a pris sa décision, ce soir frères et sœurs dormiront en foyer de l’enfance. Nous savons tous dans le service que la situation l’exige, que les petits doivent être mis à l’abri de l’incurie et de la violence qui règnent en ce moment entre leurs parents.

Pour nous c’est veillée d’armes. Chacun d’entre  nous connait peu ou prou la famille, chacun d’entre nous a en vain tenté de contenir ce maelstrom de rage et de haine qui maintient paradoxalement l’unité du couple…Chacun d’entre nous est face désormais à cette échéance : tout à l’heure, les petits arriveront au service avec leurs parents et repartiront avec l’assistante sociale et l’éducatrice  désignées….

Pas un bruit dans les couloirs…Ils seront là d’ici quelques minutes…Une patrouille de police attend dans un bureau, si jamais…S’ils ne venaient pas, si la rencontre avec le responsable chargé de leur notifier la décision tournait mal…Nous sommes suspendus  dans une attente pesante, englués dans un monde sinistre  et sordide…

Ils sont là.

Les parents raides et suspicieux reçus par le chef.

Les petits serrés l’un contre l’autre dans la salle d’attente, entourés de jouets inutiles et dérisoires que l’une de nous a ridiculement entassés sur le tapis de jeu …je les connais tous, ils me connaissent  aussi…Je reste à côté d’eux…

L’éducatrice et l’assistante sociale hésitent. Comment prendre les petits en charge sans déclencher la tempête, comment leur épargner la douleur supplémentaire de voir leurs parents aux prises avec les policiers .

Ce sont des histoires d’adultes que les psychologues du foyer reprendront tout à l’heure…..Il  leur faut aller vite et s’éloigner..En finir..

Elles se décident tout à coup, saisissent une main, une autre, la poussette…L’ainé résiste, il élève la voix, nous sommes tétanisées, l’affrontement redouté va avoir lieu avec les parents…

Je me penche vers lui, je lui dis bêtement que les petits frères vont avoir besoin de lui, ce soir, dans la maison où ils dormiront, pour ne pas avoir peur…Il me fixe un long instant, serre Doudou un peu plus fort et tend la main  à ma collègue.

Ils sont partis .Du bureau du chef monte des éclats de voix, les policiers s’agitent dans le couloir..

Je suis dans la salle d’attente et je pleure…

CE QUE JE SAIS DE 1914 -1918

1914… 2014…La Grande Guerre

Bientôt commenceront les commémorations … Des discours que je n’écouterai pas…L’hommage aux poilus, je l’ai rendu il y longtemps déjà…

Pour moi, la Grande Guerre c’est à tout jamais un vieux monsieur qui marche lentement entre des rangées de croix blanches…

 Ce brouillard qui s’effiloche en fils laiteux au dessus des arbres, je pourrais le trouver beau….

 Je pourrais apprécier le calme et la sérénité de cette tranquille plaine  si mes yeux n’étaient pas rivés sur une silhouette fragile…

Il va à petits pas, parce que ses chaussures le serrent un peu .Dame, ça change des sabots tournés au moulin du bief par le sabotier du village …

Il va à petits pas, parce qu’il fait une pause devant  chaque croix pour y verser une ch’tite goutte de son aligoté préféré qui a voyagé avec nous, bien calfeutré dans ses langes de toile pour qu’il ne lui arrive rien…Un peu du pays venu en libations silencieuses sur l’herbe drue….

« Qu’est-ce tu lis donc, p’tiote ?  Tu t’arrêtes donc jamais ? Profite, c’est les vacances !

                          -Je révise mes cours d’histoire. La grande Guerre J’en suis à l’offensive Nivelle, celle de…

-Pas la peine, crapouille, j’connais la date…16 avril 1917.J’y étais…Ai fait Verdun, moi, t’ sais, p’tiote. Même que Verdun m’a pris un poumon .Et mes potiaux d’la tranchée….

J’y suis jamais r’mis les pieds, mais faudra ben qu’j’les prévienne que j’arrive, tu vois, p’tiote , il est grand  temps…

Tiens, j’m’en va d’mander à ton père d’nous y conduire c’dimanche…. »

 

C’est ainsi que se monta l’expédition.

Il est beau, le Claudius. Il a mis son costume des jours importants, celui des mariages et des enterrements…Certes  le col de la chemise est resté ouvert sous peine d’étrangler son porteur et le Claudius n’a pas renoncé à sa ceinture de flanelle soigneusement drapée .Cela lui confère un curieux maintien, cérémonial guindé et  confort douillet  mêlés, mais il a fière allure, assis à l’avant de la voiture….Sa casquette penche un peu, elle aussi a dû écluser quelques chopines blanches pour se donner de l’allant. Les premiers kilomètres il se montre plutôt disert, s’écarquillant les yeux sur des merveilles  que je juge banales : les belles routes bien goudronnées, les mornes maisons modernes où doit triompher le formica, les champs immenses  où tu vois donc c’te matériel des Amériques, quand même, qui dévore la terre à grand bruit…

Au fil des kilomètres les commentaires se font rares, il ne déchiffre plus qu’ à mi-voix les noms des villages que nous traversons .Puis il se contente de murmurer avant que le silence ne s’installe…

Je marche derrière lui, tout au bout de cette allée que le gardien nous a indiquée…

 

« Tiens çui-là l’était instit, avant  ; c ’tait mon lieut’nant. Pis là un gâ d’la ferme que les uhlans y z’avaient brûlée en 70, c’t engeance…Ça leur avait pas suffit, fallut qu’les alboches le prennent… ..C’ qu’on a pu rigoler à des fois quand on s’disait qu’on était encore vivants,  cré bon diou  d’bon diou ! …Tiens, l’Emile, j’avais oublié qu’t’étais là itou…Le galant à la Tavie, un bon gâ…Tu sais, y s’a réveillé mort un matin qu’il en pouvait pus…

Il marche maintenant plus vite, il s’échauffe à reconnaître des noms, il sourit à des souvenirs…Je le suis,  pensivement étonnée de son entrain…

« Qu’est c’ tu vois, là p’tiote ? Des tombes, hein avec des morts dedans.. .? Ben, tu sais, p’tiote, c’que j’vois là moi, c’est pas des morts, c’est des vivants…J’saurais pas t’dire aut’chose. Y m’attendent d’puis lurette, mais a sont vivants tant qu’j’le suis. Après tu s’ras p’tête là pour penser à des fois à nous, non ? »

 

Un vieux monsieur qui va d’une tombe à l’autre…Mon grand-oncle…J’y pense tous les ans, mon oncle. J’essaie de me souvenir de vos noms, le Claudius, et l’Alphonse, le Camille, le Louis et l’Eugène, l’Emile  et tous les autres…J’ai du mal à présent. Je crois que vous allez mourir une seconde fois .cré bon diou d’bon diou….

LE SECRET

La confiance est chose  fragile, sujette à mille variations et prompte  à se défaire, aussi fine qu’un fil d’araignée, mais tout aussi résistante lorsqu’elle est tissée …Pas de manuel pour apprendre….Pas de professeur pour vous guider..

Ceci m’est arrivé il y a quelques  d’années. Aujourd’hui, le regard  sur le VIH a  changé, peut-être cette rencontre serait-elle différente… Ou pas….

Nous nous voyons à domicile depuis trois semaines déjà.

La maternité m’a envoyé une vague demande de surveillance pour une menace d’accouchement prématuré à six mois. Avec une phrase terrible : séropositivité découverte récemment, diagnostic mal supporté.

Débrouillez vous avec ça, madame la sage-femme de PMI !

Je sais tout de ma future patiente avant même de l’avoir contactée. Je suis mal à l’aise et furieuse  à la fois. L’anonyme qui a rédigé la demande a pour une fois scrupuleusement consigné tous les renseignements  du dossier. Mais pas le plus important. …Tout est là, noir sur blanc, sans que je sache même si la patiente est prévenue…Lui en parler ? Respecter un  secret que l’hôpital a éventé peut-être sans son accord ?

J’ai commencé le suivi sans avoir tranché.

Je viens deux fois par semaine. Nous parlons de tout et de rien…J’attends et je n’ose rien évoquer…Elle n’en dit pas un mot…

Nous parlons des enfants, un peu.

De l’aîné qui avance doucement vers l’adolescence à petites touches de colères et de conflits.

Du cadet qui prend un désarmant plaisir à se glisser dans le lit des parents ,leur imposant des nuits hachées  …

Des tracas ménagers, beaucoup…Son mari qui doit s’organiser en plus de son travail, les courses,  les factures…

De sa vie professionnelle que ce bébé pressé a mise entre parenthèses…ce bébé bien vivace sous mes mains et que j’essaie de rendre plus présent encore. Une vie banale et tranquille….

Elle me parle petits soucis, moi j’entends  derrière ses mots une angoisse sourde, un nom qu’elle ne prononce pas. Un ennemi plus puissant que ses problèmes quotidiens…

Mais elle n’en parle pas, nous restons à la lisière de sa vie.Le suivi s’étire en visites de surveillance, impersonnelles et déroutantes.

Jusqu’à ce jour où je la trouve en pleurs…Sa grand-mère vient de mourir loin d’elle, elle est  déchirée de ne pas l’avoir embrassée encore et encore..

Je suis à côté d’elle, je ne peux pas me retenir de la prendre dans mes bras …J’essaie de la réconforter…Ma visite sera longue aujourd’hui…..

J’ai  déjà la main sur la poignée de porte lorsque sa voix me retient.

« j’ai encore quelque chose que je veux vous dire…Je suis séropositive et mon mari aussi…..

-………Je vous dois aussi un aveu. Le secrétariat de l’hôpital m’a adressé votre dossier complet, avec les résultats sanguins.

-Ah…Vous saviez depuis le début…Et moi je ne vous l’ai dit qu’aujourd’hui….

-Vous ne me connaissiez pas et d’abord  connaitre votre séropositivité n’est pas indispensable pour surveiller notre bébé impatient !

-Vous allez continuer à venir, n’est ce pas ? J’ai besoin de vos visites…Chez moi,je me sens intacte…J’ai si honte de parler de « ça »….

-Vous et moi sommes les mêmes qu’hier, rien n’est changé !

-Vous prendrez bien un café avec moi ? »

Mes visites ont continuer à rythmer l’attente, nous avons très peu reparlé du  serpent  caché en elle que d’autres que moi surveillaient, mais beaucoup du bébé qu’elle espérait préservé…

Le bébé est arrivé, il est à la fac maintenant et  fait comme on dit la   « fierté de ses parents »…Il sera un jour médecin..

De temps à autre nous prenons un café ensemble sa mère et moi….

ANGOISSER OU NE PAS ANGOISSER ? TELLE EST LA QUESTION

Il faut le reconnaître, Pétoches et moi, ça faisait  une terrible équipe en salle de travail. De quoi donner des sueurs froides à n’importe quel collègue insouciant.

Les détectives de la pathologie, je dirais. Toujours sur le qui-vive à traquer le plus anodin  des ralentissements  de rythme cardiaque fœtal, la plus petite  stagnation de dilatation, la sournoise fièvre qui aurait laissé présager une infection galopante. Le genre à toujours voir la perfusion à moitié vide, quoi !

A nous les contrôles répétés..poids …tension…sucre et albumine…hauteur utérine…La routine pour les deux angoissés que nous étions..La plupart du temps, c’était un coup d’épée dans l’eau  et notre nasse systématique ne ramenait  pas même un menu fretin pathologique…Tant mieux, nous félicitions-nous régulièrement, grâce à notre vigilante brigade  la sécurité était à son comble pendant les gardes de Pétoches…

Le plus surprenant, c’était que Pétoches avait de meilleurs résultats en accouchements voie basse que le duo des aventuriers déclencheurs. Quand il avait repéré son anomalie, il l’entourait  ensuite de sa scrupuleuse sollicitude, mais souvent sans intervenir…..   « Je contrôle, me  disait-il….je suis prêt à intervenir. »

« Tu es une vraie groupie, me disait ma co-garde .Vous devenez dingues  tous les deux à vous inquiéter au moindre bobo. » Je répondais  « Oui, tu as raison, je suis toujours pessimiste. Alors quand Pétoches est de garde je potentialise. »…

Bref, notre réputation de grands malades inquiets n’était plus à faire. Et j’étais souvent conviée à officier en suites de couches… .Mise au placard de l’acolyte défaitiste.

Ma co-garde avait elle les faveurs du clan des accoucheurs optimistes.

Jusqu’à ce matin de  garde pendant un tranquille pont estival.…Pas grand monde en ville…je viens de finir de ranger la pharmacie de suites de couches…Une petite urgence de rien du tout, juste une petite dame un peu inquiète, me dit le standardiste  …Ma co-garde est occupée en salle  avec Regardez-Moi-Je Suis-Beau, je vais donc aller rassurer la dame…Je suis en mode Pétoches, toutes antennes à catastrophe au vent.

La p’tite dame est soucieuse  car depuis la veille elle est nauséeuse …Bon, elle à a un peu abusé de la barbe à papa à la fête foraine, mais quand même, à 8 mois de grossesse, elle pensait en avoir fini avec tout ça…

Tout ça ?

Ben, les nausées, la fatigue, cette vague sensation de vivre dans un monde cotonneux, tout ça, quoi…

Ah oui, tout ça…Ma jauge à catastrophe vient de grimper à son maximum…Je fais soigneusement mon examen clinique…Poids, tension, analyse  d’urine…température..je cherche la petite étincelle qui justifiera mon mauvais pressentiment.

Je me fends d’un enregistrement sans rien trouver de probant .Elle a  certes un peu grossi, sa tension est à 13/8…Sa hauteur utérine un peu juste à mon goût…mais vous savez Mademoiselle, je fais des petits bébés ; d’ailleurs le docteur Regardez-Moi-Je-Suis-Beau me l’a encore dit la semaine dernière…

Ahahaha si Regardez-moi l’a dit !

Je pars tout de même en quête de l’avis  magistral pour laisser repartir la dame, que j’aurais bien gardée quelques heures en observation. Mais non, elle sort, selon le Boss…Elle sort toute contente, soit, mais j’ai contaminé son mari qui me promet de la ramener  à la moindre  alerte…

« Toi et tes angoisses ! – me dit Regardez-moi -Si je t’écoutais, il n’y aurait pas une chambre libre ici. Je me demande si tu ne devrais pas changer de métier, hein ?  »…

Mea culpa. Je regagne ma tour d’ivoire des suites de couches, je vais aller ruminer dans mon bureau sans fenêtre en pestant contre moi-même. Je suis miss Trouille, a dit  Regardez-Moi, un échantillon  pétochesque  au moins aussi  casse-pied que l’original. Je boude non  stop et je ne vois  pas passer les heures .La garde se termine sans que j’aie remis les pieds en salle…Je fais les transmissions à ma collègue de relève  et  je quitte la clinique comme une fusée de détresse…La tête dans les épaules sans regarder personne….

Ce que je ne sais pas encore, c’est que ma patiente de la veille est  revenue, dans une belle ambulance rouge toutes sirènes hurlantes…

Éclampsie, vous avez dit éclampsie ?

Gagné ! Aux petites heures du matin, elle a eu très mal à la tête. Comme j’ai été très convaincante en Cassandre obstétricale,  son mari a appelé la cavalerie tout de suite .Ils l’ont transportée juste à temps pour qu’elle fasse son grand saut dans la pathologie, tout ça quoi…

Juste à temps pour que le gentil remplaçant de Regardez-Moi sauve un pitchounet un peu secoué, en même temps que sa maman……

Je saurai tout trois jours plus tard, à la prochaine garde  quand pour une fois personne ne me suggèrera d’aller m’agiter à l’étage.

Et quand un Pétoches tout fiérot  me dira : « Tu vois, toi aussi tu sais repérer le grain de sable infra-clinique maintenant.. »

Bof, j’aurais préféré un peu d’insouciance  pour faire des gardes moins stressantes.

Cassandre, c’est pas une marraine fée de tout repos…