LA PATROUILLE PERDUE

Vous ai-je déjà parlé de ma vieille maternité, aujourd’hui désaffectée?

Non  ….

Vous ai-je déjà décrit ma vieille maternité de briques rouges, coincée entre les bâtiments de la cuisine centrale , où s’affairaient des bataillons de petites mains laborieuses , et ceux de la psychiatrie, capharnaüm permanent  de bruits et de hurlements qu’on entendait se répercuter sous les vétustes plafonds ?

Vous ai-je déjà raconté ma vieille maternité, reléguée aux fins fonds de l’hôpital juste à côté de la morgue, en un ultime pied de nez allégorique sans doute même pas calculé. L’alpha et l’oméga de l’existence près de la sortie de secours ?

Non…..

Laissez-moi alors vous la présenter, reliée à la modernité des autres services par un labyrinthe insoupçonné de souterrains digne du meilleur château des Carpates….

Ah, marcher dans la semi-obscurité de  cette véritable ligne Maginot secrète, réservée aux chariots de linge, de matériel et autres fournitures, …

Balisée comme des chemins de randonnée avec des codes couleur pour éviter l’errance… Traversée de mille odeurs portées par d’incessants courants d’air, ici le parfum de bouillon de légumes et de café de la cuisine, là celui de la lingerie, Javel et savon mélangés…

Et l’odeur âcre des containers à ordures qui s’insinuait sournoisement dans vos narines pincées…

Le réseau courait sous tous les bâtiments de l’hôpital, véritable univers parallèle  qui les reliait entre eux. C’était incroyablement fréquenté, surtout les jours de pluie et de froid.

Mais réservé à l’innombrable armée des  vaillantes ombres qui faisaient tourner l’hôpital.

Aux ratounets aussi, que l’on entendait  fureter dans ces boyaux lugubres et mal éclairés. On y croisait les indispensables auxiliaires, les matous fonctionnaires hospitaliers tacitement chargés de réduire la population des gaspards….

Il s’y passait de drôles de choses, dans ce monde de troglodytes.

Surtout quand le chef de garde de la mater s’apercevait soudain que l’urgence amenée par les pompiers  était oh mon dieu un siège et personne n’a pensé à la pelvimétrie, bon sang on a encore le temps, faut tout vérifier ici,.. Tiens toi, Rosa Major, tu pars avec l’interne et au galop jusqu’à la radio…

Le service de radiologie, bien sûr de l’autre côté du grand marais du grand Axial, qui formait la noble épine dorsale de l’hôpital…Ben voyons, et au pas de course, encore, vu que la dame est en début de  travail. C’est même pour ça qu’elle est entrée.. Allez, viiite pelvimétrie  hop hop hop et retour au bercail … 20 minutes estimées par le chef..On est large…

La p’tite dame est saucissonnée, emmitouflée sur son brancard. Au dernier moment, une sage-femme nous jette une boîte d’accouchement…Mauvais augure !

Le convoi s’ébranle, nous négocions  les premiers coudes des sous-sols à grande vitesse. Les instruments de la boîte s’entrechoquent en un charivari métallique. Pour un peu, je me prendrais pour un chevalier en armure cliquetante…

En radiologie nous sommes attendus. Hopla  transfert sur la table, clichés en urgence..La manipulatrice a l’air pressée de nous voir partir. Et nous, donc…Quelle idée stupide a donc germé dans l’esprit du chef…Nous essayons de faire bonne figure et de pas pas montrer notre appréhension…

Hopla retour sur le brancard…Nous nous voyons déjà de retour à la mater, triomphants et modestes à la fois, tendant fièrement à notre  chef admiratif de ses troupes, les clichés montrant que oui, la dame peut accoucher par voie basse, vu que son bassin pulvérise par le haut les scores d’eutocie…

Et là patatras, nos rêves de gloire stafféeenne se diluent tout à coup dans un floc-floc de liquide amniotique…Comme le bébé a réussi son examen de pelvi, il vient de décider de faire son entrée ici même …Rhaaaah.. .Nous sommes coincés dans la salle, plus question de rejoindre la base  même en courant !! Angoisse puissance 200 sur l’échelle de pathologie..

La bataille s’organise.

La manipulatrice prévient  la mater, les renforts obstétricaux seront là incessamment.

L’interne se lave frénétiquement les mains en récitant son cours,appelant en une prière fébrile les divinités protectrices du siège.Je l’entends murmurer leur nom… Lovset…. Bracht…Mauriceau….Vermelin

Je récupère une table roulante et j’enrôle le radiologue pour soutenir la p’tite dame qui commence à pousser.

L’ennemi peut arriver …

Et c’est ainsi que notre interne reçut son baptême de siège tout seul comme un pro.

Comme le résuma le chef   en lui tapotant  le dos « Un siège eutocique c’est facile. C’est comme à la messe, tu t’agenouilles et tu regardes ! ».

Pff. Mauvais joueur, le chef. Ce n’est pas lui qui aurait pu tenir le loup par les oreilles pour la première fois de sa vie avec autant d’élégance et de sérénité,

Surtout que la mission suicide, c’était quand même lui qui l’avait décidée .

Parce que  valait mieux  oublier que sans un très bon ange gardien , la patrouille eût été réellement perdue,marmot y compris….

 

5 réflexions au sujet de « LA PATROUILLE PERDUE »

  1. bouclette24

    En même temps le siège qui accouche aussi vite c’est plutôt un gage de victoire pour la patrouille !
    et ça aurait même valu la peine que l’interne laisse sa place à la sage femme ou à l’élève , non ?

    Répondre
    1. reinemere Auteur de l’article

      oui,mais la patrouille était unie et l’élève sage-femme pas trop téméraire…Nous n’étions que deux à la manœuvre….loin des chefs!!!

      Répondre

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