Archives mensuelles : octobre 2013

LE RETOUR DE LA VENGEANCE DE L’ESCALIER 12. Épisode 4938

Ah c’est enfin prêt, Coco !

FEUILLE DE SERVICE

Horaire: 14h30-18h30

LIEU DE TOURNAGE:      Banlieue triste et crasseuse, résidence triste et crasseuse, escalier triste et crasseux.

 

SEQ

DÉCOR

J/N

Résumé

1

Voiture de service, petite cylindrée (très petite)
logo autocollants partout sur la voiture pour améliorer l’image de la sage-femme auprès des usagers..

J

La sage-femme  au téléphone dans sa voiture. Sa chef lui suggère de retourner dans le couloir pour attendre la police qui ne va pas tarder ; les voisins excédés  font le siège du standard du commissariat. Ah si elle pouvait aussi prévenir l’hôpital au cas  où une hospitalisation s’imposerait….

2

Cour entre poubelles et bac à sable miné par les chienchiens et les matous revanchards de l’équipe de nuit…..Troènes vaguement hachés en haie approximative..

J

La sage-femme ramasse  les CD de Johnny en compagnie d’un gardien d’immeuble serviable, Hélas, la bataille fut rude et les pertes nombreuses…Ils s’aperçoivent que  le mari est enfermé sur le balcon, brandissant  une bouteille de vodka (vide) et hurlant : elle m’a foutu dehors la s…… !                                             Forcément il a joué aux vases communicants avec la bouteille … Il est assis sur la rambarde..Il va sauter…Ah non, il chante…La mésentente conjugale est totale, c’est du Sardou….Le gardien part prévenir les pompiers…Il pleut à verse, tout à coup….

3

Couloir escalier  12 …Jour… Nuit… Jour… Nuit..Nuit….
Sac poubelle abandonné qui a des fuites !!!! Pouah…

N

La sage-femme panique, les bras chargés de boîtes de CD et de jaquettes ; la patiente refuse d’ouvrir .Le chien  d’à côté hurle..La sage-femme prise d’une impulsion soudaine glisse sous la porte  la jaquette d’un CD de Johnny…. Puissant sésame . la porte s’ouvre enfin…On entend au loin une sirène…Le chien hurle toujours…La patiente exprime en termes choisis sa vision des événements ; ta g…..sale charogne  et autres compliments pour la race canine ….Le chien capitule..

4

Cuisine /appartement

J

Dans la cuisine un peintre  chante Aznavour à tue-tête en badigeonnant allégrement les murs.Son accent russe est atroce,tout autant que la gamme de couleurs qu’il étale.Orange et noir.Au fond, ça ira très bien avec le poster velouté de l’idole maison…La patiente s’ouvre  une petite bière,sans doute pour terminer  son chamboule-tout artisanal de canettes vides. Non, elle n’ira pas dans ce p… d’hôpital de m…. Elle décide de faire un café.Tournée générale de  purée de robusta, elle a mis le reste de la boîte à café..
La police arrive, les pompiers délivrent Caruso endormi sur son balcon.Pour être sûre qu’il y reste, elle a cassé la poignée de la porte fenêtre……
Happy end, les tourtereaux en larmes se réconcilient et promettent à la brigade  de filer le parfait amour jusqu’à la prochaine….                                                                                    Les couteaux sont rangés….Les pompiers et les policiers se congratulent…..Mission accomplie !

ÉPILOGUE

Le ténor de l ‘armée rouge est  en fait un cosaque,

Quand la porte se referme, il vient d’entonner la berceuse de Miarka dans la cuisine …

Mauvais présages,la chanson finit mal…

La sage-femme quitte le ring .Tout le monde est fataliste,en partant les policiers lui disent… « A bientôt. »

CLAP-CLAP -CLAP DE FIN

C’est bon,ça, Coco.On va pulvériser l’Audimat !

 

LE RETOUR DE LA VENGEANCE DE L’ESCALIER 12 .épisode 4937

Tiens, Coco, je t’ai apporté le scénar du prochain épisode..On tourne ça en fin d’après midi, pour avoir une bonne lumière, l’ambiance nuit d’hiver, le grand jeu quoi…

Bon, je te plante le décor. Une rue de banlieue, des immeubles un peu défraîchis. La sage-femme est essoufflée, elle vient de trimballer  son barda sur 300 mètres, parce qu’elle n’a pas trouvé de place pour se garer. Plan large : la sage-femme, sa grosse valise bleue de monitoring, sa trousse replète et son sac à mains…Flaque d’eau, crottes de chiens et chewing-gums immolés sur le bitume de l’allée…

Scène 1 : dans l’escalier 12, un couloir à néon alternatif…Jour…Nuit…Jour…Nuit.. Nuit   Une porte. Une vieille couronne de bienvenue décatie…

La sage-femme sonne..

Le chien de l’appartement d’à côté hurle à la mort….Tiens, fais le chien qui hurle…

-C’est pas un peu trop, le chien ?

-Nan, un roquet ça hurle à la mort…j’aime l’idée…

-Bon. Wouhwouwhouw…

Alors, porte, sage-femme, chien…

Scène 2 : la porte finit par s’ouvrir. Plan resserré sur un couteau de cuisine…

-Quoi, un couteau ?

-Oui, un grand couteau de cuisine pas de table, hein. Le vrai couteau, tu diras à l’accessoiriste, une lame d’au moins 20 cm…Au bout de la lame, une femme très enceinte, un masque de tragédie grecque tellement elle est figée de colère..Elle hurle : « Ce salaud a balancé par la fenêtre tous mes CD de Johnny…J’vais le buter, ce connard.. »

-Tu veux du sang sur le couteau ?…

– Euh…non..La sage-femme entre…Même pas peur…Enfin, si, mais c’est intérieur….Jeu d’acteur quoi..

Scène 3 : Dans  l’appartement, tout est sans dessus dessous…Meubles renversés, oreillers éventrés, débris de vaisselle éparpillés…ça craque  quand la sage-femme avance jusqu’à la cuisine et demande un café…

-Un café ? Elle est cinglée, ta sage-femme, ou quoi ?

-Nan, elle fait son boulot PMI. Courageuse, la sage-femme…

Scène 4 : La patiente est plus calme. Elle s’ouvre une cannette de bière pour se détendre complètement sous les yeux inquiets de la sage-femme qui a quand même réussi à avoir son café…

-Attends, une bière pour une femme enceinte …Mais…..Mais…

-Ben quoi, c’est un feuilleton réaliste …Plan élargi en contre-plongée…Cuisine…appartement….couloir…

Scène 5 :La sage femme est dans sa voiture..Elle appelle sa chef pour savoir bon sang mais qu’est-ce que je dois faire maintenant….

-C’est trop  gros, ton truc. Personne n’y croira…

-Tu veux rire, c’est ma copine sage-femme qui me l’a raconté. Allez, c’est dans la boîte,

 

LE CLAN DES GYNECO

 Quelquefois la salle de travail ressemble à un théâtre de boulevard !

Cette garde-là, c’était un vrai feu d’artifice.

Six déclenchements ? Pas grave, on a vu mieux.

Cinq accouchements spontanés dont des jumeaux un peu pressés.Ça bouchonne..

Pas de problèmes, je descends en salle donner un coup de main. Le couloir de salle de travail est plus fréquenté qu’un péage d’autoroute au mois d’août.

J’y croise des heureux jeunes pères, des futurs heureux jeunes pères en anges bleu avec leur tenue de papier, un anesthésiste débordé, un docteur Pétoches qui s’inquiète de me voir courir avec mon gros ventre, un pédiatre fataliste à l’idée de remplir ses couveuses.

Ma co-garde est en pilotage automatique, survoltée comme jamais Elle râle quand Monsieur Bricolage essaie de glisser une nouvelle patiente. C’est bien simple, même la panseuse du bloc est appelée à la rescousse.

Pétoches me poursuit en grommelant que je vais finir par accoucher prématurément. C’est Helzapoppin en salle de travail. Les portes claquent, les brancardiers font la course pendant que l’auxiliaire lave frénétiquement ciseaux et pinces.

Monsieur Bricolage se prend pour la déesse Kali, je le vois soudain passer avec deux bébés dans les bras. C’est sûr, il va en lancer un au pédiatre.

Nous finissons par vider les salles peu avant minuit. Mamans et bébés sont dûment mis au lit, les papas s’égayent pour répandre les bonnes nouvelles et fêter les heureux évènements.

Enfin une petite pause. Tout est réglementairement calme dans la clinique. Nous vaquons dans une bienheureuse inaction quand tout à coup, patatras, une entrée ! genre je devais entrer demain pour  une césarienne,mais là j’ai mââââl….me dit le veilleur de nuit.

Pétoches et Bricolo sont encore là, effondrés sur le canapé de la salle de repos, l’œil rivé sur l’écran de la télé. Je sens bien que leur bonne volonté tiédit en cet instant.

« C’est à qui ? » grommèle Bricolo. Tiens, penserait-il à un tirage au sort ? Ou à une barbichette, le premier qui rira fera l’accouchement ?

« C’est à qui la patiente ? » demande à son tour Pétoches.

Je me disais aussi..Vérifications faites, elle fait partie du cheptel de Regardez-Moi-Je-suis-Beau. Énorme soupir de soulagement du duo.

« Bon, appelle-le, nous on a fini. »

Oh oh, le clan des gynéco n’est pas très soudé ce soir..

Ma co-garde est sous la douche, c’est à moi de prévenir le gagnant de la nuit de travail qui s’annonce. Regardez -Moi n’a  donné ni consigne, ni  nom de remplaçant. J’appelle donc à son domicile.

C’est sa moitié qui me répond. Elle m’écoute dans un silence religieux quérir l’aide de son docteur de mari.

RAS au bout du fil.

Elle a dû se rendormir, après tout il est une heure du matin. !

Je répète mon message.

D’une voix glaciale, elle m’arrête.

« Mademoiselle, vous avez dans doute mal cherché, ON a déjà appelé mon mari tout à l’heure pour un accouchement. »

Ça alors, suis-je distraite, j’ai loupé Regardez-Moi dans les couloirs….

Pétoches et Bricolo n’en peuvent plus, ils s’étranglent de rire tandis que je raccroche, paniquée .Je viens de griller Regardez-Moi …

« T’inquiète pas, hoquète Bricolo, on te couvre. De toute façon, ça devait arriver.

-Et puis demain, t’es en congés maternité, hein ? » me console Pétoches.

N’empêche que décidément je ne suis pas plus douée pour les déclenchements que pour la paix des ménages !

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RUE ETAIT ETROITE

UN PETIT CONTE SANS RAPPORT AVEC MA VIE DE SAGE-FEMME , POUR JULIE

La rue était étroite, longue ,humide et obscure.

Il suivit du regard l’alignement des pavés, jusqu’au petit recoin si familier dans l’angle de la maison. Il distinguait les contours de la vieille borne de pierre .Elle semblait humide, la journée avait été maussade, rythmée de petites averses cinglantes et désagréables. .Depuis le matin il avait couru et couru  encore sautant adroitement par-dessus les rigoles scintillantes. Il s’était diverti à regarder les gouttes  rebondir sur les passants pressés et grognons…

La nuit s’insinuait à présent, grignotant  la rue  de ses ombres  complices…

Qu’importe, il était de retour…Il marcha jusqu’à la borne et s’assit. L’endroit était  son domaine depuis qu’il était tout petit. Il y passait de longs moments à songer, les yeux mi-clos à peine troublé par  les allées et venues des riverains.

D’ici, s’il levait la tête, il voyait le halo de lumière du réverbère à quelques pas. Quelques petits papillons  y voletaient encore, il admira un instant leur danse légère. Dans peu de temps, l’hiver les dévorerait….Un peu plus haut, il discerna  quelques étoiles pâlottes, juste au dessus de la grande cheminée du toit

Il y a quelques temps encore, il aimait grimper pour s’allonger sur les tuiles chaudes de soleil ….mais cela ne l’amusait plus…L’été était si loin déjà.

Dans la pénombre  un rai soudain de lumière…Son nom répété par une voix inquiète. Nonchalant, il s’étira et se glissa souplement vers la porte qui venait de s’ouvrir.

« Ah te voilà, fripon. Je t’ai cherché toute la journée. »

Un dernier regard à la rue si étroite, longue et obscure. Sa rue…

Demain, s’il faisait beau, il resterait plus tard encore.

« Miaraou miââ. » répondit-il avant de se glisser dans la chaude atmosphère de son chez-lui.

 

LA PATROUILLE PERDUE

Vous ai-je déjà parlé de ma vieille maternité, aujourd’hui désaffectée?

Non  ….

Vous ai-je déjà décrit ma vieille maternité de briques rouges, coincée entre les bâtiments de la cuisine centrale , où s’affairaient des bataillons de petites mains laborieuses , et ceux de la psychiatrie, capharnaüm permanent  de bruits et de hurlements qu’on entendait se répercuter sous les vétustes plafonds ?

Vous ai-je déjà raconté ma vieille maternité, reléguée aux fins fonds de l’hôpital juste à côté de la morgue, en un ultime pied de nez allégorique sans doute même pas calculé. L’alpha et l’oméga de l’existence près de la sortie de secours ?

Non…..

Laissez-moi alors vous la présenter, reliée à la modernité des autres services par un labyrinthe insoupçonné de souterrains digne du meilleur château des Carpates….

Ah, marcher dans la semi-obscurité de  cette véritable ligne Maginot secrète, réservée aux chariots de linge, de matériel et autres fournitures, …

Balisée comme des chemins de randonnée avec des codes couleur pour éviter l’errance… Traversée de mille odeurs portées par d’incessants courants d’air, ici le parfum de bouillon de légumes et de café de la cuisine, là celui de la lingerie, Javel et savon mélangés…

Et l’odeur âcre des containers à ordures qui s’insinuait sournoisement dans vos narines pincées…

Le réseau courait sous tous les bâtiments de l’hôpital, véritable univers parallèle  qui les reliait entre eux. C’était incroyablement fréquenté, surtout les jours de pluie et de froid.

Mais réservé à l’innombrable armée des  vaillantes ombres qui faisaient tourner l’hôpital.

Aux ratounets aussi, que l’on entendait  fureter dans ces boyaux lugubres et mal éclairés. On y croisait les indispensables auxiliaires, les matous fonctionnaires hospitaliers tacitement chargés de réduire la population des gaspards….

Il s’y passait de drôles de choses, dans ce monde de troglodytes.

Surtout quand le chef de garde de la mater s’apercevait soudain que l’urgence amenée par les pompiers  était oh mon dieu un siège et personne n’a pensé à la pelvimétrie, bon sang on a encore le temps, faut tout vérifier ici,.. Tiens toi, Rosa Major, tu pars avec l’interne et au galop jusqu’à la radio…

Le service de radiologie, bien sûr de l’autre côté du grand marais du grand Axial, qui formait la noble épine dorsale de l’hôpital…Ben voyons, et au pas de course, encore, vu que la dame est en début de  travail. C’est même pour ça qu’elle est entrée.. Allez, viiite pelvimétrie  hop hop hop et retour au bercail … 20 minutes estimées par le chef..On est large…

La p’tite dame est saucissonnée, emmitouflée sur son brancard. Au dernier moment, une sage-femme nous jette une boîte d’accouchement…Mauvais augure !

Le convoi s’ébranle, nous négocions  les premiers coudes des sous-sols à grande vitesse. Les instruments de la boîte s’entrechoquent en un charivari métallique. Pour un peu, je me prendrais pour un chevalier en armure cliquetante…

En radiologie nous sommes attendus. Hopla  transfert sur la table, clichés en urgence..La manipulatrice a l’air pressée de nous voir partir. Et nous, donc…Quelle idée stupide a donc germé dans l’esprit du chef…Nous essayons de faire bonne figure et de pas pas montrer notre appréhension…

Hopla retour sur le brancard…Nous nous voyons déjà de retour à la mater, triomphants et modestes à la fois, tendant fièrement à notre  chef admiratif de ses troupes, les clichés montrant que oui, la dame peut accoucher par voie basse, vu que son bassin pulvérise par le haut les scores d’eutocie…

Et là patatras, nos rêves de gloire stafféeenne se diluent tout à coup dans un floc-floc de liquide amniotique…Comme le bébé a réussi son examen de pelvi, il vient de décider de faire son entrée ici même …Rhaaaah.. .Nous sommes coincés dans la salle, plus question de rejoindre la base  même en courant !! Angoisse puissance 200 sur l’échelle de pathologie..

La bataille s’organise.

La manipulatrice prévient  la mater, les renforts obstétricaux seront là incessamment.

L’interne se lave frénétiquement les mains en récitant son cours,appelant en une prière fébrile les divinités protectrices du siège.Je l’entends murmurer leur nom… Lovset…. Bracht…Mauriceau….Vermelin

Je récupère une table roulante et j’enrôle le radiologue pour soutenir la p’tite dame qui commence à pousser.

L’ennemi peut arriver …

Et c’est ainsi que notre interne reçut son baptême de siège tout seul comme un pro.

Comme le résuma le chef   en lui tapotant  le dos « Un siège eutocique c’est facile. C’est comme à la messe, tu t’agenouilles et tu regardes ! ».

Pff. Mauvais joueur, le chef. Ce n’est pas lui qui aurait pu tenir le loup par les oreilles pour la première fois de sa vie avec autant d’élégance et de sérénité,

Surtout que la mission suicide, c’était quand même lui qui l’avait décidée .

Parce que  valait mieux  oublier que sans un très bon ange gardien , la patrouille eût été réellement perdue,marmot y compris….

 

ITINERAIRE D’UNE SAGE-FEMME GATEE

Bien .bien, bien.

Neuf heures viennent de sonner au beffroi de notre mairie. Jour de marché sur la grand’ place.

Un  matin de juin, ou de février ou d’octobre…

J’en suis à mon troisième café, un marathon m’attend.

Traverser la place pour rejoindre ma voiture et partir en visites

Check-list.

Ordonnancier…présent

Plan de la ville….présent. Les adresses sont fantaisistes, allez donc savoir que la résidence du Beau Site est rue de Verdun, et que la villa Verdun est, elle, quai Gallieni. Encore aujourd’hui je me perds sur mon secteur.

Téléphone… présent…..C’est fou le nombre de sonnettes mystérieusement muettes je vous assure, ce matin elle fonctionnait encore…ou de portails  anonymes si si, appelez moi, je viendrai vous ouvrir…

Lampe de poche….présente.

Trousse garnie….prrrésente. Oui, ma trousse a un accent bourguignon, je sais. Est brodée  sur icelle la fière devise de ma  ville..Moult me tarde..

Bidules et accessoires de sage-femme…Présents.

Bien mon vademecum fidèle est dans un petit coin en cas de vérification (oups, j’ai oublié comment interpréter vos résultats  de toxoplasmose, un instant, je vérifie…)

Il est temps de se lancer…je quitte le hall…

Cinq pas…

« Bonjour, femme saze. Tu vas bien ?

-et vous ? Les enfants ?

-ça va, ils sont tous à l’école maintenant… »

Déjà tous à l’école…

Dix pas…

« Bonjour, madame. C’est moi …Vous m’avez suivie il y a trois ans.

-oui, je me souviens. C’est le pitchoun, dans la poussette ?

-j’ai pris rendez-vous à la PMI avec vous pour le bébé suivant..

-avec plaisir, à bientôt alors. »

Un nouveau, bébé, quelques mois à partager ….

Cinq pas à nouveau..

Un bonjour timide, presque murmuré. Un sourire un peu triste mais vaillant Nous nous comprenons à peine. Elle ne s’est pas mise vraiment au français, je ne connais que quelques mots de sa langue mais peu importe .…Tous les ans un petit fantôme nous rend visite, Son premier-né qui n’a vécu que quelques mois,J’ai en mémoire son prénom, et cette façon qu’elle a de  poser la main sur son cœur lorsque nous nous croisons  pour me dire qu’elle pense toujours à lui après tant d’années. Je fais le même geste en retour…

Quelques pas encore…

« Oooh,ma sage-femme. Tu vas bien ? Hé, c’est ma sage-femme, »

Bises et rebises aux copines  qui se regroupent autour de nous.

Grands éclats de rire.

« C’est notre sage-femme ,hé, à nous aussi, égoïste !

– Elle m’a suivie aussi, tu sais! Pour l’ainé celui qui est à la fac.. »

Déjà à la fac ? Je le revois tout petit, quand je l’appelais mon fiancé parce que chaque fois qu’il me croisait, il se précipitait dans mes bras pour une série de bisous poisseux.

La sage-femme vieillit au rythme des enfants des autres…

« Tu viens prendre un café, dis, que je te montre les photos du fils de ma fille, celle que tu as suivie l’année dernière ?… »

La petite louloute qui se cachait sous le lavabo quand je venais à domicile vérifier que le petit frère ne se pressait pas trop…Elle était entrée en riant dans le cabinet.

« C’est Maman qui m’envoie, pour mon suivi de grossesse. Elle a dit que vous seriez presque grand-mère comme ça ! »

Oui, je vais passer, après mes visites, c’est promis.

Au rythme de vos  bonheurs et de vos peines nos vies se sont entretissées, n’est ce pas mes chères patientes ?…

LA FOIS OU J’AI – JUSTE UN PEU -TRICHE

Aujourd’hui  je suis de garde avec l’aventurier de la salle de travail. Un véritable Indiana Jones en blouse blanche. Mieux encore, un Mac Gyver rompu à l’improvisation obstétricale.

Je ne m’ennuie jamais avec lui. Il a toujours une  nouvelle technique à éprouver, un nouveau cocktail  médicamenteux à propulser dans les perfusions, une nouvelle patiente prête à le suivre aux frontières de l’innovation obstétricale. L’enthousiasme m’égare, j’exagère un peu…A peine…

Confiez-lui une simple pince ou des ciseaux, vous serez épatés du résultat. Bien des cols utérins ont été  sommés de se laisser dilater d’une main audacieuse, parce que tu vois je ne vais quand  même pas la césariser avec un col aussi souple.

Ma co-garde n’apprécie pas trop les options insensées de notre Géo Trouvetou.Lorsqu’il est de garde, elle est prise d’une irrépressible passion soudaine pour les suites de couches. Elle ne redescend en salle qu’après avoir vérifié que Monsieur Bricolage est reparti vers un nouveau chantier.

Je suis donc sur la passerelle de commandement. Deux candidates pour la folle croisière  du déclenchement de convenance.

Premier accouchement éclair sur les coups de midi. Le bébé n’en revient pas de s’être fait virer si vite de son petit utérus douillet. Il a l’air sidéré dans sa couveuse. Maman et Papa sont aux anges, le timing est parfait ; cet après-midi, Papa pourra assister à son conseil d’administration, des étoiles plein l’agenda et ses nouveaux galons de père en guise de carte de visite.

Pour la deuxième invitée du jour, je laisse un peu couler l’affaire. C’est un premier bébé, en siège. Les conditions sont optimum, mais j’ai une curieuse boule dans la gorge. Depuis ce matin ma mémoire m’organise un concert personnel de Léonard Cohen me murmurant sa Suzanne. C’est ça je suis tétanisée à l’idée de rompre  les membranes. C’est décidé, je ne le ferai pas, j’ai trop la trouille…Je n’y arriverai pas.

Monsieur Bricolage piaffe d’impatience.

« Comment, pas encore rompu ? Passe-moi une pince, sinon, on y est encore demain. »

Bon, je suis soulagée.

Monsieur Bricolage prend la barre.

Soudain il fait des gestes désordonnés. D’une voix sourde il me souffle :

«Coupe la perf. Procidence ! »

Par chance tout finit bien, le col a l’intelligence de lâcher dans la foulée. La maman pousse comme une pro et le petit bout fait son apparition, à peine sonné.

Embrassades des heureux parents, félicitations, congratulations au commandant de bord…

Tète penaude et épaules rentrées de la sage-femme   quand l’aventurier la prend à part. C’est sûr, il va me faire la morale. Ma note de déclencheuse vient de dégringoler dans les profondeurs du classement.

« Tu avais senti le cordon, hein ? Tu aurais dû insister, je t’aurais écoutée, tu sais »

Waouh, Bricolo est soumis lui aussi à la loi de la Sainte Peur Rétrospective….

Un sournois sentiment de victoire totalement imméritée me saisit. Enfonçons donc la pince de Kocher, tiens, même si je n’avais rien senti du tout. J’avais juste en tête cette obsédante chanson, et peut être ma petite Suzanne à moi en ange gardien.

« II m’avait bien semblé sentir un petit battement, mais je n’ai pas eu le temps de vous le dire, monsieur. »

Un zeste de magnanimité me fait ajouter : « Mais c’était très discret, comme sensation ! »

Moi aussi, j’aime bien tirer la couverture indûment, Monsieur le gynéco ! .On a les lauriers qu’on peut, ici !

Désormais, je lis un soupçon de respect dans tes yeux, cher monsieur Bricolage. Je sens que les prochaines gardes avec toi seront cool.

Merci, ma petite Suzanne.

 

CERTAINES CHOSES DOIVENT ETRE FAITES

                          Sherlock, sauriez vous où j’ai rangé mon baladeur ?

Le voici. Je vous l’avais emprunté hier. D’ailleurs je trouve vos goûts musicaux actuels pour le moins …intrigants. Tokyo Hôtel, Justin Bieber. Vous concernant, j’en étais resté à Brel et Bühler, Hélas, si vous-même changez  sans m’en avertir !

                        Mais non, c’est temporaire. J’en ai besoin demain. Ah et j’ai oublié de vous prévenir que je prends ma journée.

Petite escapade  et journée farniente ?  Bravo, Watson, vous le méritez.

                        Mais, non, Sherlock, c’est pour le travail.

Vous êtes un oxymore ambulant, Watson. Vous pratiquez maintenant le congé travaillé !!

Pourquoi pas  le travail chômé ? Non, j’accompagne secrètement une patiente à l’hôpital. Vous ne pourrez d’ailleurs pas me joindre.

Comment cela secrètement ? Faites une exception pour  votre fidèle conscience, Watson !

                        Justement,  vous êtes bien trop encombrant  pour cela. Je dois accompagner une toute jeune demoiselle pour une IVG .La musique est pour elle. Voilà !

Quelle ronchonne vous faites aujourd’hui ! Je ne vois rien là-dedans qui puisse vous irriter à ce point.

                        Elle est extrêmement loin d’être majeure,  et refuse  de prévenir ses parents. Je ne l’ai pas choisi, mais je suis l’adulte accompagnant tel que le prévoit la loi . J’apprécierais que vous restiez en dehors, Sherlock. Croyez-moi, une duègne ne s’impose pas pour ce que nous avons à faire.

J’insiste cependant pour être là.

                           Non, vous ne le pouvez pas. Si vous venez, je me répèterai sans cesse qu’elle est bien trop jeune pour vivre cela sans sa mère, que mon devoir est de la décider à en parler, qu’aucun parent ne peut être tenu à ce point à l’écart  d’un évènement si important. Imaginez qu’elle soit votre fille, etc. etc…

Et mon absence  facilitera votre tâche ?

                           Eh bien je me dirai juste que je fais ce qui doit être fait, au moment où cela doit l’être… Je formerai même le vœu que toutes les petites infantes malheureuses  trouvent  sur leur route une Watson prête  à les aider. Je fais mon Becket, voyez-vous et je sers l’honneur des femmes avant le mien.

 

REDACTION:RACONTEZ VOS VACANCES

Un petit souvenir léger, léger…dans ma vie de sage-femme.

Grand soleil sur la route des vacances.

La remorque sautille à nos trousses sur l’autoroute, chargée de l’indispensable matériel  des vacances. Pistolets à eau, frisbees, raquettes et autres gadgets qui composent les impedimenta des renardeaux..

Lesdits  renardeaux sont à l’arrière de la voiture qui avec sa console de jeu, qui avec  son baladeur ou ses cartes Pokémon.

Nous partons pour le pays de la moutarde et du cassis. Retour vers mes jeunes années, dans le fief familial,

Quand Papa nous faisait découvrir la pêche à la ligne.

Quand j’apprenais à tricoter avec Maman.

Quand je trayais les vaches dans la ferme de ma grand-tante.

Quand j’écoutais mon grand-oncle chanter Le credo du paysan ou  La chanson des peupliers. En remontant l’allée il chaloupait au rythme de sa voix, le dimanche soir après le tarot chez la Madeleine et les chopines pour la route.

Quand je traversais le cimetière avec Grand-mère qui connaissait plus de monde autour de l’église que dedans et passait tous les soirs saluer des ombres connues d’elle seule, c’est normal, ma filliotte, c’est comme ça qu’on grandit.

Vacances.

Pas de femmes enceintes à l’horizon, pas de consultations.

Esprit libre…

Premières courses de l’année où je prends mon temps. Je remplis nonchalamment mon caddie. Les renardeaux sont restés au bord de la rivière, en pleine construction d’un moulin à aube avec les cousins .Ma renarde s’est glissée dans la voiture. Pour être sûre sans doute que je n’oublierai rien de ses désidérata.

La journée est belle, la vie est belle et je paresse dans les allées de la supérette locale.

Ma renarde est en arrêt  au rayon légumes, en contemplation devant les choux et les salades. Vu le peu d’importance qu’ils ont dans son univers, je m’approche.

Elle me souffle d’une voix qu’elle imagine discrète, juste assez fort pour que tout le magasin entende :

« Regarde, maman, la dame elle a fait pipi »

A voir les rondeurs de la dame, j’ai une autre explication, que l’intéressée confirme. Elle vient de perdre les eaux.

« J’suis à terme, j’voulais remplir le frigo avant d’accoucher, mais j’peux plus bouger, j’sens qu’ça sort. ».

Dieux du ciel, je n’ai rien entendu…

Poussons négligemment  le caddie hors de la zone dangereuse.

Trop tard, ma renarde s’est mise à claironner. Une vraie agence de com’

« Ma mère elle est sage-femme, tralalala. Elle sait comment faire, tralalalalère »

La dame se joint au chœur. Le cri de ralliement universel des salles de travail retentit.

« Ça pouuuuuuusse ! »

Panique dans les rayons. C’est la campagne. La maternité est à 45 km, les seuls secours ici sont les pompiers volontaires et le médecin qui à c’t’heure est sur les routes.

Sainte Rita, si tu as 5 minutes…

Les employés font cercle autour de nous, et bloquent  les quelques curieux. Je réclame de l’eau minérale, des gants d’une marque connue, qu’on appelle les secours, viiiite .Plein de trucs, en fait, et aussi les serviettes de toilette du rayon blanc, et une nappe en toile cirée s’il vous plaît.

Cinq minutes plus tard, j’ai dans les bras un gros poupon emballé dans une serviette Titi et Grosminet. Même pas eu le temps de me dire ouch, dystocie des épaules. Mes mains ont pris le relais de mon cerveau en vacances et ont travaillé toutes seules.

Délivrance dans la foulée, tout est parfait.

Le SAMU arrive, le relais est assuré. Le médecin me dit en riant:

«  Ce n’est pas tout, mais vous devez faire le certificat d’accouchement, maintenant, avant qu’on les emmène. »

Oui. Je  rédige et je signe.

Et je finis mes courses avec une renarde surexcitée qui croit bon de prévenir la cantonade sur le parking « C’est ma mère. Elle sait faire les accouchements. Même que la dame elle m’a dit qu’elle enverrait un faire-part. Et même que les bébés ,ça nait vraiment dans les choux, si madââme.»