AU SECOURS AIDEZ-MOI

Ma collègue assistante sociale en est toute chamboulée.

Dans la salle d’attente du service social une femme enceinte en robe de chambre  pleure, noyée dans de gros bouillons de larmes intarissables .Son discours  est haché, elle parle en vrac de rats courant sur son lit, de séquestration, de misère  et de linge lavé à l’au froide, de bicoque encore en construction .Elle a réussi à s’échapper. D’où,  il est impossible de le comprendre.

Elle  chiffonne dans ses mains un petit bout de papier où est griffonnée l’adresse du service et quatre mots . « Au secours aidez moi. »

Il est urgent  de faire le point et d’appliquer l’équation  « femme +grossesse=sage-femme. »

Nous sommes maintenant deux pour démêler le récit de notre Cosette. L’histoire est  sordidement banale.

A la maternité du secteur, la réputation de la PMI est faite ; ils se moquent un peu quand nous venons au staff. « C’est l’heure Zola. » nous disent-ils .Nous parlons pourtant des mêmes patientes, celles qui seront un peu plus tard dans leur service, J’ai là de quoi captiver un amphi entier.

Notre pauvre évadée se calme petit à petit  au cours d’un déjeuner improvisé par une collègue.

Elle vient d’un pays de soleil, Un pays de sable et de chaleur. Elle s’est laissée séduire par un beau parleur venu dans ce décor de vacances faire miroiter aux jeunes filles naïves la vie idyllique et choyée qui les attend après le mariage. Ses parents ont un peu tiqué sur les boisseaux d’années qui  séparaient l’ingénue de son Donjuan. Mais elle semblait si heureuse et fière. Ils ont consenti.

Le fiancé avait beaucoup parlé, mais aussi beaucoup menti. Arrivée dans son palais, la jeune mariée avait vite cerné le personnage. Hélas trop tard pour repartir. Un héritier s’annonçait.

Pour elle, nulle grasse matinée dans un bon lit, mais des nuits sur un matelas, à même le sol.

Pas de bain agréablement tiède, mais la toilette dans une bassine d’eau froide qui servait aussi pour le linge.

Pas d’après-midi shopping avec des amies, mais la compagnie de rongeurs divers et d’insectes innommables.

Avec en sus les reproches d’un vieux barbon jaloux et avare en tout.

Une voisine compatissante l’avait aidée à fuir par la fenêtre de la masure  et nous l’avait adressée aux aurores ou presque. Harpagon dormait tard.

La charge parait un peu lourde, mais c’était la vérité.

Nous avons patienté, rusé, triché même avec la complicité de son gynéco pour la sortir de cette vraie prison.

De visites en visites, par petits mots glissés dans ma manche pendant que je faisais le monitoring qui me permettait d’être là au moins deux fois par semaine,nous avons essayé de l’aider. Nous avons amadoué le vieux mari, grâce aux promenades « médicalement » recommandées.

L’eau courante a fait son apparition, puis l’électricité à volonté. Le bébé est arrivé dans une chambre correcte. La maison n’a cependant jamais été terminée. Cosette a sur sa route rencontré un vrai prince charmant et a quitté son vieux mari et sa bicoque immonde.

J’ai encore dans son dossier le petit papier qu’elle triturait lorsque nous l’avons rencontrée, dans notre ville, à quelques mètres de beaux pavillons cossus et prospères. Si loin pourtant.

A l’hôpital, une bonne âme m’a aigrement fait la leçon . Ça leur apprendra la vie chez nous, après tout, à ces femmes qui sont prêtes à tout pour avoir des papiers.

J’ai toujours pensé que quelquefois l’addition était bien trop lourde.

3 réflexions au sujet de « AU SECOURS AIDEZ-MOI »

  1. @JulieESF

    C’est la gorge nouée et de la buée devant les yeux que j’écris ce commentaire. Cet article m’a beaucoup émue. L’histoire, ta façon de raconter… La fin me laisse cependant un goût amer : « Ça leur apprendra la vie chez nous, après tout, à ces femmes qui sont prêtes à tout pour avoir des papiers ». Malheureusement, on l’entend souvent, bien trop souvent. Mais, heureusement, vous, la PMI, êtes là, à « l’heure Zola » , pour tendre une main à ces femmes. Je vous admire.

    Au plaisir de te lire de nouveau.

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  2. Tisseuse

    oui, c’est du Zola…
    c’est souvent aussi ce que je me disais lorsque je rentrais chez moi
    une fois ça a été tellement saisissant, un 24 décembre, alors que le soir je me trouvais bien « décalée » à Paris en plein réveillon « bon chic bon genre » dans ma belle famille 🙁

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    1. reinemere Auteur de l’article

      Moi,j’ai passé un 24 décembre à chercher une patiente déprimée qui avait fui l’hôpital parce qu’elle avait entendu parler de placement.J’ai eu moi aussi du mal à me « recaler » en famille ensuite

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