LES VOIES DE LA PROVIDENCE

Quand j’étais ch’tite angelote à bouclettes blondes, je n’avais pas vraiment de projet d’avenir, genre le métier dont j’aurais rêvé en trépignant d’impatience dans chaque flaque d’eau. Le métier finirait bien par me trouver lui-même.

A trois ans, j’aurais bien fait Petit Jésus, pour distribuer les cadeaux moi-même le soir de Noël. Vocation tuée dans l’œuf par Papa .Pas assez  de perspectives d’avancement, selon lui. Et poste réservé  à un homme.

A quatre ans ma carrière d’éleveuse d’escargots a été réduite à néant quand l’intégralité de mon cheptel a grignoté sa cage en carton avant de se faire la belle  en décorant les murs de stries argentées post-new-âge. Maman a retrouvé des coquilles vides pendant plusieurs mois.

A cinq ans, j’ai cauchemardé pendant plusieurs jours quand ma Mémé  m’a  prévenue que le tétanos allait m’emporter dans d’atroces souffrances. Il faut dire que j’avais cueilli toutes ses roses pour ouvrir une boutique de fleuriste.

A six ans, j’ai découvert le Petit Prince et Puck le lutin des collines. Je suis devenue écrivain. Je dois avoir à moi seule relancé l’industrie du petit carnet de notes .De temps en temps je rechute !

J’ai grandi. J’ai attendu mon métier comme d’autres attendent le prince charmant. C’est ma grand-tante  qui a servi d’entremetteuse. Elle a dit un jour que j’avais les mains de ma grand-mère sage-femme disparue à trente  ans.Ça m’a  plu, comme idée. J’allais devenir une réincarnation.Les mains ne suffisaient pas,j’avais aussi besoin de  la tête.

Dans ces années-là, pour valider le concours d’entrée à l’école de sages-femmes, il fallait avoir le bac ET dix-huit ans révolus. J’avais l’un mais pas les autres J’ai dû attendre deux ans.

Pour plaire à Maman, j’ai d’abord fait un peu de Lettres Classiques, parce que c’était mon univers. On ne récite pas impunément à deux ans les déclinaisons latines que votre mère rabâche le soir  à ses élèves, enfin, soyez attentives, mesdemoiselles et écoutez Louloute, elle les connaît mieux que vous Latin grec tendance médiéviste, avec une pincée de gaélique  J’ai vu construire des cathédrales. J’ai marché dans les pas des Coquillards à la suite de Villon. J’ai défendu Saint Jean d’Acre, Je suis un  peu morte au Krak des Chevaliers.

Mais c’était en attendant le concours.

Pour plaire à Papa, j’ai fait acte de présence en fac de médecine, sans me présenter aux partiels de maths et de physique que j’abhorrais. J’étais la souris du premier rang  de l’amphi, celle qui notait scrupuleusement tous les cours pour les refiler aux copains absents. Autant dire un OVNI .Il se  racontait que certains redoublants trafiquaient les polycopiés pour augmenter leurs chances .Il m’en reste quand même  des bribes de chimie biochimie et quelques très bons amis chez Hippocrate.

Mais c’était en attendant le concours.

J’ai enfin pu fouler le sol de mes Champs Élysées personnels dans une vénérable maternité qui avait vu bien d’autres petites Roses. Je suis devenue sage-femme, peut-être un peu en suivant  l’adage d’un prof de khâgne féru de littérature islandaise. « Ce n’est pas  tant le destin qui vous est assigné qui compte que la façon dont vous le contraignez à vous obéir. »

Je m’y emploie tous les jours, en espérant être une pas trop mauvaise sage-femme.

C’est en attendant le concours final.

3 réflexions au sujet de « LES VOIES DE LA PROVIDENCE »

  1. @JulieESF

    Ouaw …

    Ton histoire est si bien racontée. On te verrai presque ramasser des escargots ou des roses en cachette dans le jardin de « Mémé ».

    Quel beau moyen de trouver ce que l’on veut faire dans la vie : être la réincarnation de Grand-Mère. Je trouve vraiment ça émouvant. Et puis, quelle patience et quelle détermination tu as eu pour devenir sage-femme, surtout à l’âge que tu avais à l’époque.

    Je n’ai découvert ton blog que très récemment, je n’ai pas encore lu tous les articles, mais ce que j’en ai lu m’a beaucoup touché. J’adore ta façon d’écrire et de raconter, vraiment.

    Je ne te connais pas vraiment, mais je suis sûre que tu es une excellente sage-femme. L’une de celle que je prendrai aisément comme modèle.

    Merci pour cet article,

    @JulieESF

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