C’EST QUI CELLE LA

Aujourd’hui ma renarde est manucure. Elle m’a sommée de poser mon postérieur sur le banc dans le jardin et de la laisser faire .Je fais trempette  de doigts dans un bol d’eau savonneuse. Ma renarde est à la pointe dès qu’il s’agit de barboter. Elle agite scrupuleusement les flacons de vernis qu’elle m’a extorqués pendant le dernier marathon-courses. Elle me fait la conversation  d’une petite voix enjouée. Désolée mon poussin, mais me reviennent en mémoire  des images de Petite Rose.

Stage en service médecine Je suis occupée à manucurer les ongles de mademoiselle Blanche. Il ne reste d’elle qu’un petit nuage diaphane .Mademoiselle Blanche nous quittera bientôt. Son cancer du pancréas l’efface un peu plus chaque jour. Elle s’en  fiche, mademoiselle Blanche, son esprit a pris la poudre d’escampette et sautille en ce moment dans ses souvenirs de jeunesse, quand les seuls crabes qu’elle connaissait étaient ceux des plages de sa Bretagne natale. Bientôt, mademoiselle Blanche aura dix-huit ans pour l’éternité.

Quelquefois, je suis  cousine Berthe, et nous rions sous cape à la sortie de la messe parce que le vent a soulevé la soutane du recteur. Ces jours-là mademoiselle Blanche pétille de malice, elle chuchote et fait des cachoteries.

Quelquefois, nous chantons la Valse Brune, Va danser ou Rue Saint Vincent. Ces jours-là, l’air de la chambre semble plus léger. Les infirmiers passent en souriant dans le couloir.

Quelquefois, je suis sa mère. Je vais sûrement la gronder parce que la voisine l’a vue avec  un beau jeune homme derrière la cure, un joli soir d’août 1914 Ces jours là, mademoiselle Blanche a les joues roses et les yeux brillants.

Le présent douloureux s’estompe pour mademoiselle Blanche, dernier cadeau  d’une vie modeste et discrète dont personne demain ne saura plus rien.

Je m’applique .Après le bain, j’ai prévu  un joli vernis nacré. Je tire un peu la langue tellement je suis concentrée .J’entends le rire tremblotant de Mademoiselle Blanche. Elle entonne  Petit brin de lilas blanc, je l’accompagne mezzo voce.

La porte s’ouvre. Enfer et  tubulures. C’est le jour du Grand Pèlerinage. Le grand Khan est en tête de la procession. Derrière lui, les courtisans en ordre de bataille suivant leurs  rangs et mérites, et le vizir du jour portant les dossiers. C’est la Grande Visite de celui dont on ne doit pas dire le nom du  Grand Patron. Sa réputation de mandarin méprisant n’est plus à faire. Je suis prise les doigts dans le pot de confiture ! Outrage ultime, je suis assise sur le trône du Khan, à la droite du lit..Tous les yeux convergent sur moi et mon petit pinceau .Mademoiselle Blanche en tremble d’émotion. Le chef, le chef adjoint, les assistants, les internes, même ce traitre d’externe que j’ai aidé hier pour la ponction d’ascite du vieil adjudant ronchon, tout ce beau monde me foudroie  du regard. Je me sens diminuer à vue d’œil. C’est sûr, la terre va m’engloutir.

Le Grand Khan me fixe.  « C’est qui, celle-là ? »J’entends le vol des charognards au dessus de ma tête. « J’ai dit, c’est qui celle-là ?

-Blableblafouille , euh élève sage-femme en stage infirmier, Monsieur.

-Faites quoi, là?

-schhplique une manucure pour mademoiselle Blanche…

– Bienvenue  dans le service. Z’aurez une bonne note à votre stage, élève sage-femme en stage infirmier. Pouvez continuer à chanter.»

L’infirmier-chef lève les deux pouces, en signe de victoire

Le Khan a d’étranges lubies …..La caravane s’éloigne dans un envol de blouses blanches.

« Tu vois, Berthe, je savais que Monsieur le Directeur aimait la musique ! » Mademoiselle Blanche rayonne.

Mademoiselle Blanche  a pris le train quelques jours plus tard  pour rejoindre cousine Berthe, et Mammig et le recteur, et le fiancé jamais revenu de la guerre.

J’ai eu le temps de lui chanter le Temps des Cerises…

Merci, mon poussin, j’ai de très belles mains à présent. Je vais t’apprendre une jolie chanson, ma puce.

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4 réponses à C’EST QUI CELLE LA

  1. Anna dit :

    J’aime la manière dont tu racontes cette histoire, l’irruption du chef dans une scène faite de douceur. C’est doux-amer, sucré comme du miel, salé comme des larmes.

    • reinemere dit :

      Merci,c’est ce que je voulais rendre comme atmosphère.Même dans un lieu aussi dur que ce service, nous avons eu notre moment miraculeux,vraiment.

  2. Ezrine dit :

    Génial !
    Une belle petite histoire qui laisse un sourire 🙂
    Merci, continue !!!

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