Archives mensuelles : septembre 2013

LA CHORALE

Pour Petite Julie qui deviendra grande sage-femme bientôt

La ville s’est endormie.Il est deux heures  en  grande réa.

Les spots sont passés en veilleuse. La pénombre bleutée a gagné  le couloir, les machines sont les seules à rythmer la nuit des prématurés. Le reste du service fait silence,les fantômes de la nuit sont en action.

Je suis grande Rose à présent, Rosa Major en dernière année. Je suis  dans l’équipe de nuit réanimation. Je fais partie du « Bouillon » service de 23 h à 7 h, depuis six semaines. La surveillante m’a proposé de continuer pour six semaines encore.Ce sera mon dernier stage  avant le diplôme, croisons les doigts. J’ai dit oui et  je sais pourquoi…..

Les perfusions sont préparées, les soins sont terminés pour un petit moment.

Nous avons enfilé  sur nos pieds nus des chaussons de bloc  pour glisser d’une couveuse à l’autre sans bruit. Il est deux heures et c’est le moment pour la chorale  d’entrer en scène. Ici aussi je chante.

Notre trio est né par surprise.  Une nuit, j’ai fredonné sans y penser une berceuse cosaque en changeant les flacons de perfusion .Ma collègue connaissait, elle m’a accompagnée. Un interne nous a rejointes. Nous avons continué chaque soir, l’interne  vient donner de la voix avec nous lorsque son planning concorde.  Quelquefois le chef joue les basses .La chorale des berceurs est née. .

Les bébés dorment   mal en réa…Personne pour les bercer .Juste le bruit lancinant  et sourd des machines.

Ce soir, tous les postes sont occupés comme souvent. Six petits oisillons  perdus dans leurs caissons  vitrés. Cernés de tuyaux en tous sens .Ma  collègue arrive, l’interne est sur ses talons.

« Ils vont bien ?

-Le pitchoun, pas vraiment. J’ai peur que ce soit  sa dernière nuit. »

Le pitchoun  a dix jours, une toute petite frimousse perdue dans son bonnet de coton. Il est si petit que les sondes paraissent plus grosses que ses poignets. Sur son dossier, il y a une mention au stylo rouge depuis hier

Les parents ne souhaitent pas la poursuite de la réanimation …

Les résultats ne sont pas bons pour le pitchoun…. Son père est parti très tard ce soir. Le grand chef lui a parlé très longtemps.

Je sais que demain il ne viendra pas….

C’est à nous .Nous sommes penchés sur la couveuse du pitchoun. Le respirateur donne le rythme. Le scope cliquète en sourdine. Entrée en scène de  notre orchestre.

« Ferme tes jolis yeux…car les heures sont brèves…. »

Nous fredonnons  à mi-voix. L’interne a glissé son petit doigt dans la main du pitchoun, celle qui est  presque libre. Les minuscules doigts transparents  se sont refermés solidement. Il semble apaisé…Nous allons lui offrir une autre berceuse, ce soir….

Quand j’ai quitté le service six  semaines plus tard, le pitchoun était passé en Petite Réa, et commençait à sourire.

Une basse,un ténor et deux sopranos, pour de très petits humains… afin que l’écho de nos voix leur rende la nuit plus douce.

LA FOIS OU J’AI ETE MALADE attention,âmes sensibles s’abstenir .Vraiment

Quelquefois, le métier de sage-femme est ingrat.

Quelquefois, j’ai regretté de ne pas avoir écouté ma maman qui voulait que je sois archéologue.

Ce dimanche,  par exemple, c’est ce que je me suis dit avant de foncer aux toilettes pour leur restituer tous mes cafés de la journée et même de la semaine….

Aujourd’hui, c’est Pétoches le Grand Vizir.je l’attends pour une urgence gynéco.

La jeune dame sur la table d’examen a  quand même pris le temps de se pomponner. Gênée, elle m’explique qu’elle a appelé samedi  un médecin  de ville qui nous l’envoie pour des « pertes évoquant une affection gynécologique ». J’adore  la formulation des courriers confraternels.

Elle  m’explique qu’en outre, son compagnon se plaint qu’elle, comment dire, exhale une odeur limite repoussante.

Elle a raison, c’est vrai que mon petit nez est chatouillé par une émanation un poil écœurante, comme un remugle d’eau croupie.

J’ai pris sa tension, vérifié sa température et son pouls. Rien ne semble clocher, à part  ce douceâtre arôme.

Pétoches arrive enfin. Il a son air bon-sang-la-rage-j’vais-tout-casser des pires jours. Il hume l’air presque distraitement.

Passons à l’examen. Le spéculum  qu’il pose libère soudain une franche puanteur.

Je comprends juste avant de sortir en courant.

« Ce n’est pas bien du tout, ma petite dame, d’oublier un tampon à la fin des règles, qu’il a dit le docteur Pétoches. Après on a le vagin qui fouette comme la ménagerie du Jardin des Plantes Et puis ça vous oblige à  payer une consultation majorée du coup.»

Je ne pensais pas que Pétoches pouvait être aussi trivial .

Pauvre  patiente … J’ai regretté de l’avoir laissée tomber,mais je n’ai pas tenu.

C’est vrai que le bureau était plein d’effluves sauvages.

 

AU SECOURS AIDEZ-MOI

Ma collègue assistante sociale en est toute chamboulée.

Dans la salle d’attente du service social une femme enceinte en robe de chambre  pleure, noyée dans de gros bouillons de larmes intarissables .Son discours  est haché, elle parle en vrac de rats courant sur son lit, de séquestration, de misère  et de linge lavé à l’au froide, de bicoque encore en construction .Elle a réussi à s’échapper. D’où,  il est impossible de le comprendre.

Elle  chiffonne dans ses mains un petit bout de papier où est griffonnée l’adresse du service et quatre mots . « Au secours aidez moi. »

Il est urgent  de faire le point et d’appliquer l’équation  « femme +grossesse=sage-femme. »

Nous sommes maintenant deux pour démêler le récit de notre Cosette. L’histoire est  sordidement banale.

A la maternité du secteur, la réputation de la PMI est faite ; ils se moquent un peu quand nous venons au staff. « C’est l’heure Zola. » nous disent-ils .Nous parlons pourtant des mêmes patientes, celles qui seront un peu plus tard dans leur service, J’ai là de quoi captiver un amphi entier.

Notre pauvre évadée se calme petit à petit  au cours d’un déjeuner improvisé par une collègue.

Elle vient d’un pays de soleil, Un pays de sable et de chaleur. Elle s’est laissée séduire par un beau parleur venu dans ce décor de vacances faire miroiter aux jeunes filles naïves la vie idyllique et choyée qui les attend après le mariage. Ses parents ont un peu tiqué sur les boisseaux d’années qui  séparaient l’ingénue de son Donjuan. Mais elle semblait si heureuse et fière. Ils ont consenti.

Le fiancé avait beaucoup parlé, mais aussi beaucoup menti. Arrivée dans son palais, la jeune mariée avait vite cerné le personnage. Hélas trop tard pour repartir. Un héritier s’annonçait.

Pour elle, nulle grasse matinée dans un bon lit, mais des nuits sur un matelas, à même le sol.

Pas de bain agréablement tiède, mais la toilette dans une bassine d’eau froide qui servait aussi pour le linge.

Pas d’après-midi shopping avec des amies, mais la compagnie de rongeurs divers et d’insectes innommables.

Avec en sus les reproches d’un vieux barbon jaloux et avare en tout.

Une voisine compatissante l’avait aidée à fuir par la fenêtre de la masure  et nous l’avait adressée aux aurores ou presque. Harpagon dormait tard.

La charge parait un peu lourde, mais c’était la vérité.

Nous avons patienté, rusé, triché même avec la complicité de son gynéco pour la sortir de cette vraie prison.

De visites en visites, par petits mots glissés dans ma manche pendant que je faisais le monitoring qui me permettait d’être là au moins deux fois par semaine,nous avons essayé de l’aider. Nous avons amadoué le vieux mari, grâce aux promenades « médicalement » recommandées.

L’eau courante a fait son apparition, puis l’électricité à volonté. Le bébé est arrivé dans une chambre correcte. La maison n’a cependant jamais été terminée. Cosette a sur sa route rencontré un vrai prince charmant et a quitté son vieux mari et sa bicoque immonde.

J’ai encore dans son dossier le petit papier qu’elle triturait lorsque nous l’avons rencontrée, dans notre ville, à quelques mètres de beaux pavillons cossus et prospères. Si loin pourtant.

A l’hôpital, une bonne âme m’a aigrement fait la leçon . Ça leur apprendra la vie chez nous, après tout, à ces femmes qui sont prêtes à tout pour avoir des papiers.

J’ai toujours pensé que quelquefois l’addition était bien trop lourde.

#PrivésDeMG 2

Hiver…Aube brumeuse ….Quelque part dans la campagne française, en l’année 2030.

Ils sont tous venus, ils ont répondu à l’appel du Vieux Sage. Les jeunes et les moins jeunes.Ils ont leur équipement soigneusement serré dans le sac-à-dos, des vivres pour dix jours. Les mines sont graves, l’avenir de la tribu dépend d’eux.

Le Vieux Sage les a prévenus, la marche sera longue, et  ardue. A l’automne, les éclaireurs ont repéré  au-delà de la Grande Forêt un autre village  fortifié. Les éclaireurs ont dit que les villageois avaient l’air en bonne santé, qu’il y avait des enfants joueurs  et des vieux assoupis sur les bancs.

Il faudra se battre sans doute. Certains ne reviendront peut-être pas.

Mais le Vieux Sage a parlé, longtemps…Sa mémoire remonte aux Temps Anciens, avant le Grand Désastre. Il se souvient d’années heureuses, quand toute la tribu se portait bien, quand les mères berçaient des petits éclatants de force, quand les adultes en pleine santé s’activaient pour des récoltes prospères.

Ils vont se mettre en route. Ils n’ont plus le choix s’ils veulent sauver les leurs. Ils doivent en trouver  un et le ramener au village..

Cela fait trop longtemps qu’ils sont #PrivésDeMG.

CECI DOIT RESTER UNE FICTION

MISS PLUME A GRANDI

Aujourd’hui je sors avec Miss Plume.Cinéma et Mac Do au programme,aprés une discussion «  entre filles »

Miss Plume a 16 ans, un chouette tee shirt proclamant  qu’elle n’est plus un bébé. Aujourd’hui, elle a les cheveux roses, demain  est un autre jour.

C’est la fille de mon meilleur ami.

Miss Plume est gaie et légère comme son surnom, elle rêve d’un monde plein de câlins et de bisous où elle vivrait éternellement jusqu’à demain soir avec Papa Plume et Maman Plume, et toi aussi, Babé, parce que t’es grave gentille.

La nature a été trop généreuse avec Miss Plume, elle lui a fait cadeau d’un gros Mosome, un truc en Peluche qu’elle appelle Nounours. C’est du moins sa version.

Pour nous, Nounours s’appelle  T21.Il n’est pas méchant, Nounours, juste il rend la vie joyeuse et compliquée.

Miss Plume a seize ans et elle est amoureuse de Copain CAT .C’est pour ça que Maman Plume m’a demandé d’expliquer à Miss Plume que les bébés  ne naissent pas dans les choux.  Ça ferait trop de Nounours à la maison, a compris Miss Plume.

L’équipe qui suit Miss Plume a conseillé à Papa Plume et à Maman Plume de procéder à une toute petite manœuvre de rien du tout pour «être tranquille» si Miss Plume offrait plus que des dessins enflammés à Copain CAT. Ils ont dit oui, peut -être, nous verrons plus tard. Ils pensent qu’on peut apprivoiser Nounours et rendre Miss Plume autonome pour ça aussi,  pas seulement pour mettre la table dans la maison de retraite où Miss Plume a adopté pleins de Pépés et de Mémés. Miss Plume  et Nounours ont un cœur d’amour tout chaud à distribuer.

Alors avec Papa Plume et Maman Plume on a réfléchi, et réfléchi encore pour trouver une solution .Et j’ai fabriqué un calendrier de l’Avent pour Miss Plume. Un chouette panneau brodé à accrocher au mur au dessus de son lit, avec des petites poches où seront  rangés les bonbons magiques anti Bébé-Nounours. Bon, il y a vingt-huit jours et les bonbons sont un peu bizarres, mais miss Plume est satisfaite. C’est le calendrier magique qui lui permettra de faire des bisous d’amour à Copain CAT, des vrais bisous d’amour, hein, pas juste sur la joue..

« J’en prends un tous les soirs, après les dents et avant le lit, c’est ça ? Et quand les poches seront vides, tu me le rempliras encore et encore, hein ?  Et je pourrai faire l’amour avec Copain CAT, comme vous les sans Nounours»

Oui, ma Miss Plume, promis. Tu grandis, ma Plume, Papa Plume et  Maman  Plume ont raison de te faire confiance.

 

#PRIVESDEMG

Quand j’étais petite, j’’étais amoureuse  du généraliste qui s’occupait de toute notre résidence, comme tous les membres de la bande des Princesses  Fermières en quête d’un courageux chevalier.

Il connaissait nos prénoms, il était capable de donner notre âge quand il nous croisait dans l’escalier. Il soignait nos bobos, nos gros rhumes et nos sournoises angines .Il nous protégeait des vilains microbes avec ses potions magiques. Bon, la piqûre c’était quand même un mauvais moment. Mais il y avait toujours des caramels, négligemment posés sur le coin de son bureau…

Il nous sauvait quand  la maladie se faisait plus incisive et qu’il fallait aller à l’hôpital. On n’avait pas peur, on savait qu’il était docteur et un bon, disaient les parents.

Dans la salle d’attente de son cabinet il y avait des jouets et des livres pour les enfants, bien plus que de journaux pour les parents. J’y ai lu mes premiers Astérix .Souvent, il nous les prêtait pour les « finir à la maison »

Je m’asseyais toujours en face d’une merveilleuse affiche des Jeux Olympiques dans un lointain pays qui me faisait rêver, même avec le plus terrible  des rhumes. Mon généraliste avait quand même fait partie de l’équipe de France de javelot, hein !

C’était sûr, il avait quelque part une médaille qu’il finirait bien par nous montrer.

Chaque rentrée nous conduisait sous la toise accrochée au mur, pour voir si  nous avions mangé assez de soupe cette année…

Il a été le premier à qui j’ai révélé que je voulais être sage-femme.

Il m’a vu grandir, je l’ai vu vieillir.

Il n’était ni spécialiste, ni pédiatre. Juste généraliste.

Il a fini par oublier nos prénoms, puis il a même oublié qu’il avait été notre  médecin de famille. Une partie de notre enfance s’est cachée dans les recoins de sa mémoire et a disparu avec lui.

Il me reste le parfum des caramels, et une furieuse envie de regarder les compétitions de javelot.

Je n’imagine pas qu’un jour les petites princesses et les vaillants cow-boys puissent être privés de MG.

ET DIEU DANS TOUT CA

Le Pays Dérangé fait de temps à autre incursion  dans notre quotidien.

Ça  met toujours très mal à l’aise. Ce n’est pas dans l’ordre des choses et tout le monde perd ses repères illico.

Aujourd’hui, une ambassadrice du Pays Dérangé  occupe  l’ascenseur du service social. Elle chante des cantiques, la tête appuyée sur le miroir.

J’ai bloqué les portes  avec une chaise, parce notre cantatrice entend se suicider à la fin de son récital. .J’ai mission de la contenir dans l’ascenseur. J’attends l’arrivée des pompiers en régulant les curieux au sortir de l’escalier. Ça m’apprendra à revenir de visites au mauvais moment, tiens.

Nous filons vers une hospitalisation d’office.

Ça s’agite dans les couloirs, tout le landerneau  social est en surchauffe.

C’est très impressionnant, une âme du Pays Dérangé en plein voyage mystique. Je m’accroche aux préceptes de Psychef pour ne pas paniquer aussi…

Ne pas confondre situation d’urgence et situation de crise

Elle se tourne vers moi.

« Ma sœur, chantez  les louanges divines avec moi. »

Pourvu que la cavalerie arrive  vite !

«  A  genoux, ma sœur. Il  faut prier, avant de nous présenter devant le Créateur»

Rhaahhh…Elle va passer à l’acte…..Elle essaie de sortir en me repoussant fermement .A l’aide…Je vais devoir faire un rempart de mon corps !!!!

Quand les pompiers sont arrivés, ils nous ont trouvées toutes deux agenouillées  dans la cabine. Nous en étions  au psaume 23, celui  du berger…Je n’avais trouvé que ça pour qu’elle reste.

Passer au Pays Dérangé avec elle.,Je crains d’avoir un laissez-passer permanent,finalement.

LES VOIES DE LA PROVIDENCE

Quand j’étais ch’tite angelote à bouclettes blondes, je n’avais pas vraiment de projet d’avenir, genre le métier dont j’aurais rêvé en trépignant d’impatience dans chaque flaque d’eau. Le métier finirait bien par me trouver lui-même.

A trois ans, j’aurais bien fait Petit Jésus, pour distribuer les cadeaux moi-même le soir de Noël. Vocation tuée dans l’œuf par Papa .Pas assez  de perspectives d’avancement, selon lui. Et poste réservé  à un homme.

A quatre ans ma carrière d’éleveuse d’escargots a été réduite à néant quand l’intégralité de mon cheptel a grignoté sa cage en carton avant de se faire la belle  en décorant les murs de stries argentées post-new-âge. Maman a retrouvé des coquilles vides pendant plusieurs mois.

A cinq ans, j’ai cauchemardé pendant plusieurs jours quand ma Mémé  m’a  prévenue que le tétanos allait m’emporter dans d’atroces souffrances. Il faut dire que j’avais cueilli toutes ses roses pour ouvrir une boutique de fleuriste.

A six ans, j’ai découvert le Petit Prince et Puck le lutin des collines. Je suis devenue écrivain. Je dois avoir à moi seule relancé l’industrie du petit carnet de notes .De temps en temps je rechute !

J’ai grandi. J’ai attendu mon métier comme d’autres attendent le prince charmant. C’est ma grand-tante  qui a servi d’entremetteuse. Elle a dit un jour que j’avais les mains de ma grand-mère sage-femme disparue à trente  ans.Ça m’a  plu, comme idée. J’allais devenir une réincarnation.Les mains ne suffisaient pas,j’avais aussi besoin de  la tête.

Dans ces années-là, pour valider le concours d’entrée à l’école de sages-femmes, il fallait avoir le bac ET dix-huit ans révolus. J’avais l’un mais pas les autres J’ai dû attendre deux ans.

Pour plaire à Maman, j’ai d’abord fait un peu de Lettres Classiques, parce que c’était mon univers. On ne récite pas impunément à deux ans les déclinaisons latines que votre mère rabâche le soir  à ses élèves, enfin, soyez attentives, mesdemoiselles et écoutez Louloute, elle les connaît mieux que vous Latin grec tendance médiéviste, avec une pincée de gaélique  J’ai vu construire des cathédrales. J’ai marché dans les pas des Coquillards à la suite de Villon. J’ai défendu Saint Jean d’Acre, Je suis un  peu morte au Krak des Chevaliers.

Mais c’était en attendant le concours.

Pour plaire à Papa, j’ai fait acte de présence en fac de médecine, sans me présenter aux partiels de maths et de physique que j’abhorrais. J’étais la souris du premier rang  de l’amphi, celle qui notait scrupuleusement tous les cours pour les refiler aux copains absents. Autant dire un OVNI .Il se  racontait que certains redoublants trafiquaient les polycopiés pour augmenter leurs chances .Il m’en reste quand même  des bribes de chimie biochimie et quelques très bons amis chez Hippocrate.

Mais c’était en attendant le concours.

J’ai enfin pu fouler le sol de mes Champs Élysées personnels dans une vénérable maternité qui avait vu bien d’autres petites Roses. Je suis devenue sage-femme, peut-être un peu en suivant  l’adage d’un prof de khâgne féru de littérature islandaise. « Ce n’est pas  tant le destin qui vous est assigné qui compte que la façon dont vous le contraignez à vous obéir. »

Je m’y emploie tous les jours, en espérant être une pas trop mauvaise sage-femme.

C’est en attendant le concours final.

SOUS LE TILLEUL pour les souriceaux de tante Anna

C’est  l’été dans le jardin du presbytère. J’ai sept ans , des barrettes papillons dans les cheveux et des chaussettes en varappe  sur les mollets. Je suis assise à l’ombre du gros tilleul, pas loin de la haie de groseilliers rutilants. C’est l’heure du caté.

Sœur Angélique sait bien que la gourmandise est la petite sœur de la sagesse, et si nous sommes attentifs, nous aurons le droit de picorer notre récompense.

Sœur Angélique  vient de nous apprendre un cantique .C’est super dur à chanter. J’ai un peu  cafouillé sur les dernières mesures, mais Sœur Angélique dit que ça n’est pas grave. Le petit Jésus ne demande pas aux moineaux de chanter juste.

Sœur Angélique vient de donner le signal. Nous avons été bien attentifs, les moineaux ont le droit de se régaler des petites grappes croquantes.

Moi j’attends un peu. J’ai une terrible question qui me trotte dans la tête.

Sœur Angélique m’a promis que notre abbé  pourrait y répondre. Justement, le voilà.

Il m’écoute attentivement.

« Comment y fait, le Bon Dieu pour être avec nous sans qu’on le voie ? »

J’ai dû le vexer, il me laisse toute seule dans l’allée.

Ah non, il  revient. Que fait-il avec un verre d’eau et un morceau de sucre ? J’ suis pas malade, juste curieuse.

« Que vois-tu dans ma main ? »

Ben, j ’suis pas idiote. Un verre d’eau et du sucre.

Il met le sucre dans le verre et mélange un instant.

« Et là, que vois-tu. ? »

Me prend pour une cruche, aujourd’hui, l’abbé. Un verre d’eau, tiens.

« Bois un peu et dis moi si le sucre est encore là »

Révélation théologique. …..

Le Bon Dieu est comme le sucre, soluble dans l’eau,

Ça lui permet  d’être là incognito !

Depuis, le Bon Dieu et moi maintenons une bienveillante distance. J’attends qu’il prenne de mes nouvelles. J’ suis pas pressée, à vrai dire.

Mais j’ai refait le coup du sucre à un de mes renardeaux  qui venait de découvrir  les angoisses de la vie après la mort.

Bien sûr que je serai près de toi quand je serai morte, mon lapinou. Comme le goût  du sucre dans le verre d’eau

Tu sauras juste que je suis là, même si tu ne me vois plus.

DITES MOI QU’ON A RAISON

Petite Iulia ne grandira jamais.

J’ai croisé trop tard la route de ses parents.

Oui, en France, on peut perdre son bébé parce qu’on n’a pas eu assez d’argent pour se  soigner.

Combien de temps faut-il aujourd’hui pour renouveler une prise en charge CMU., ou une prise en charge AME, ou des droits  Sécu régime étranger. Ou tout autre bidule administratif ?

Eh bien, un certain temps et je suis  optimiste. Quelquefois, la durée d’attente fait la culbute, les dossiers se perdent, vont et viennent,  les patients  changent de département comme de chemise et tout est à refaire. Forcément, quand on vous ballotte de centre d’hébergement en hôtel, d’hôtel en accueil chez la copine qui peut vous garder autant qu’il le faudra, j’t’assure  mais qui d’un seul coup décide qu’elle vous a assez vue, on les accumule, les chemises dans sa petite valise.

Alors, en attendant,  comment vous faites quand vous êtes diabétique, et que l’insuline vous coûte un bras par semaine, parce que vous n’êtes ni en ALD ni au 6ème mois?

Comment vous faites quand l’interne vous a prescrit des examens à foison pour surveiller votre hépatite  B en oubliant juste que le PASS Santé ne fonctionne qu’en intra-muros  et que le labo de l’hôpital ne peut pas vous prendre avant quinze jours?

Comment vous faites  avec les antibiotiques qu’on vous a prescrits pour votre pyélonéphrite parce que  si vous les achetez, avec le reste-à-charge, ça vous plombe votre budget si vite que même en ne mangeant qu’un jour sur trois, vous êtes dans l’écarlate financier ?

Comment vous faîtes quand vos dents jouent des castagnettes sur vos abcès et que le bus dentaire est à l’autre bout  de la région ?

Ben, vous venez voir la sage-femme de PMI, quand vous la connaissez, avec vos ordonnances, avec vos prescriptions, et votre cœur qui déborde d’angoisse chaque fois que vous croisez un uniforme dans la rue, ou que vous ouvrez votre porte-monnaie. Les pièces jaunes, c’est votre ordinaire.

La sage-femme soupire et puis elle appelle ses copains à la rescousse, ceux qu’elle bassine depuis si longtemps avec ses histoires de sans papiers et de précarité.

Ceux qui ne lui demandent même plus pourquoi  pour qui et  qui dégainent leur carnet à acte gratuit pour ses patientes

Vous, mes amis,  dentiste, généraliste, pharmacien, obstétricien, biologiste, échographiste,  sage-femme, qui me répondez toujours  « Envoie-la moi. » je vous aime, ma ligne de cœur toujours prête.

Quand même, je me dis que quand nous ne serons plus là, ça fera un gros trou à combler. Venez, on embauche dans l’équipe.

Quoique.

Vous êtes sûrs qu’à force de bricolage et de débrouille on n’aura pas caché les vrais problèmes ? Et si on avait tort de pallier coûte  que coûte  ce scandale ?

Ce serait vraiment trop bête, hein,  parce qu’on voulait juste bien faire, nous.

Mais Petite Iulia ne grandira jamais.