Archives mensuelles : août 2013

LA FOIS OU JE N’AI VRAIMENT RIEN COMPRIS DU TOUT

C’est une belle nuit d’hiver.Il fait bien froid,mais ici pas de neige sur les champs.Plutôt une infâme bouillasse sur les trottoirs.C’est la ville.

La clinique somnole dans une bienheureuse tranquillité.Ma co-garde a disparu, happée par les suites de couches.J’ai en plein l’âme corse ce soir.

Le pédiatre maison est sur la même pente nonchalante que moi.Il a décidé de rester en salle de garde.pour somnoler vaguement devant la télé.Ça cause dans le poste.

Avec nous ce soir une auxiliaire de puériculture expérimentée. Elle est dans une grande phase de nettoyage et vient de briquer à fond tous les chariots de réa.

Moi, j’ai juste vérifié la pharmacie et les kits d’accouchements avant de m’affaler dans le grand fauteuil poire que nous a offert le directeur.

Ça papote littérature dans le poste. « Allez, je dis au pédiatre, un double tilleul bien tassé et au lit. »

Il doit être minuit passé.

« la force des sages-femmes et des pédiatres, c’est  de dormir quand ils le peuvent,comme les centurions romains. »me répond sentencieusement mon acolyte.

Tiens notre auxiliaire a disparu.

Doit être  en train de ranger une salle? Non

Dans la réserve ? Non plus.

Montée à l’étage ? Personne ne l’a vue.

Aux toilettes sûrement.

Comme ça a l’air de durer,nous décidons de vérifier chaque pièce.Elle a peut-être fait un malaise, qui sait.

Pendant que nous explorons les salles de travail, elle sort de l’une des toilettes.Elle marche mécaniquement, les bras ballants, en laissant derrière elle une trainée de sang.Une vraie somnambule au milieu du couloir.Elle semble dans un autre monde.

Branle-bas de combat.Elle fait une hémorragie.Je l’allonge sur un brancard.Le pédiatre pousse un rugissement:entre ses cuisses pendouille un cordon ombilical sectionné.

J’arrive avant lui.Assis dans la cuvette, enfoncé jusqu’aux bras gigote un nouveau-né tout rose.

« Putain la vache, elle a accouché toute seule. »Bien dit, monsieur le pédiatre. Putain la vache, non seulement elle a accouché toute seule.mais visiblement sa tête n’est pas encore avertie de ce que fait son corps.

Le bébé va très bien.Reste à lui présenter sa mère lorsqu’elle sera revenue des confins de son déni de grossesse.

Le pédiatre est moi, on est tétanisés.On n’a rien remarqué, rien entendu.ni grossesse ni accouchement….on se regarde.

« Tu te rends compte, je réalise tout à coup, s’il n’avait pas été en siège , il se serait noyé dans la cuvette. »

Le pédiatre redevient philosophe.

« On n’aura qu’à lui dire de jouer au loto plus tard.Elle a même dû tirer la chasse d’eau,il est tout propre  »

En attendant, nous savons maintenant que le déni de grossesse peut surprendre n’importe qui, même dans une maternité

 

BIENVENUE DANS MON PANTHEON

Des héros, j’en ai croisé tout plein.

Des grands,des petits

Des femmes , des hommes, des enfants.

Des modestes, des glorieux.

Des doux, des révoltés.

Ce sont eux qui me font espérer que je peux être utile quelquefois.Continuer à faire exister mes héros.

Je pense à cette maman juste sortie de la mater,sans maison où aller.Ses frontières n’étaient pas les nôtres.Je la revois assise dans la salle d’attente,avec pour tout bagage un petit bonhomme endormi et un sac plastique contenant ses quelques biens.Elle avait faim, nous n’avions qu’un café et nos biscuits de pause café à lui offrir.Et quelques petits pots pour bébé qu’un visiteur médical nous avait remis  « pour essai  » .Elle a savouré la moitié d’un pot, en demandant timidement si elle pouvait le refermer pour le lendemain.

Je pense à ce papa un peu « décalé » dans sa tête comme il disait, qui s’est longtemps débattu dans son monde imaginaire, parce que sa garce d’enfance l’avait fait pousser tout de guingois.Il a dû malgré tout dire au revoir à ses pitchouns  et se résoudre à les voir grandir loin de lui, parce qu’on ne pouvait pas les laisser à la merci de ses démons.

Je pense à ce petit garçon aux yeux sombres, si sage avec ses crayons et son petit cahier soigné.Balloté d’hébergement en hébergement, il rêvait encore malgré tout d’aller à l’école pour devenir pilote d’avion, parce qu’ici, Madame, c’est bien vrai que les enfants sont obligés scolaires,hein, Madame.Le premier mot qu’il a épelé ici,c’est « clandestin. »

Je pense à cette jeune femme qui caressait son petit ventre rond en me disant qu’elle n’avait que deux cadeaux pour la petite fille qu’elle n’élèverait pas, la vie et une famille pour elle toute seule.Elle consignait tendrement sur un « livre de mon bébé  » que je lui avais déniché dans une solderie les petits faits de sa grossesse.Comme ça, ma fille saura que je l’ai aimée, hein, Madame?

Ils sont nombreux, nos petits héros d’une vie quotidienne qui les malmène avant de les broyer.

MA BONNE FEE

Grandes réjouissances dans les caravanes.R. est à nouveau tonton.Il prend son rôle très au sérieux.

Il m’a fait transmettre une invitation au baptême de sa nièce, en bonne et due forme, sur une grande carte postale des Saintes Maries de la Mer.Les lettres sont tracées avec une application maladroite;quand c’est devenu trop difficile, il est passé au dessin. Je reconnais ma voiture,un clocher avec une immense croix qui rayonne, un bébé en grande robe.Je suis même dans un coin, avec ma sacoche d’où dépasse un sthéto.

C’est trop touchant…D’habitude , il y a peu de cérémonies dans le camp parisien, elles ont plutôt lieu aux Saintes Maries.Je considère que c’est un grand honneur pour moi, je vais y aller.

C’est une grande et joyeuse fête.Musique et danses, chants et prières pour une magnifique petite fille.Grande Sœur me présente à tous les participants.Bises et rebises, accolades chaleureuses.  « C’est Marie-sage, ma bonne fée sage. »

Il faut quand même que je les quitte.Les adieux sont aussi longs que les présentations.R. se glisse vers moi.Il tient un petit paquet enrubanné de rose. « C’est pour toi, Marie-sage, de la part du Bébé. »

C’est une très belle boucle d’oreille en or.Je ne peux pas accepter, j’explique à R. combien je suis désolée de devoir refuser ce cadeau..Cela n’est pas permis.

Il ne se laisse pas démonter.

« Bah, c’pas grave..T’es pas obligée de la prendre.J’va la faire tomber dans ta voiture.Comme ça, quand tu f’ras la poussière. tu la trouv’ras.Et comme tu sauras pas comment elle est arrivée là, tu la gard’ras.Tu peux pas dire non, c’qui est trouvé est ni donné ni volé! »

R. est un magicien magnifique, il irradie une inébranlable confiance dans la vie.

J’aimerais bien être comme lui

 

RENCONTRES AVEC L’ANGE

Il y a certains jours qui paraissent interminables.Certaines épreuves qu’on pense insoutenables.Comme cette garde bien sinistre où la petite rose que j’étais encore avait tenu la main d’une jeune femme dont les jumelles étaient nées bien trop prématurément ,deux minuscules petites poupettes transparentes incapables de survivre….Nous avions déboulé le lendemain matin chez Grand-mère pour nous faire chouchouter, et consoler à coup de gelée de roses et de katah.

C’est ce matin-là que Grand-Mère nous a parlé de l’ange de la mort.Elle le connaissait bien,cet ange.Celui qui se tient aux côtés de la future maman,celui dont la sage-femme est censée détourner l’attention juste avant que le bébé voie le jour.Elle nous a prévenues, Grand-mère, qu’il serait avec nous tout au long de notre carrière.C’était ça, le secret de Grand-mère.Dans chaque naissance il faut compter avec l’ange de la mort.

Je l’ai croisé souvent.Quelquefois,il m’a laissée KO, juste abasourdie par la soudaineté de son arrivée.

Aujourd’hui je sais qu’il va faire un long chemin avec nous.Je vois cette maman pour sa deuxième grossesse.Je l’ai suivie il y a trois ans pour son premier bébé, à un âge déjà avancé. Elle m’avait expliqué que sa propre mère avait eu au même âge un bébé en pleine santé.Elle faisait confiance à la vie.Elle avait eu raison, tout s’était bien passé.

Cette fois, elle est inquiète.Elle a lu beaucoup de choses sur les mamans âgées.

Elle accepte une amniocentèse,tout en  me prévenant vigoureusement que jamais elle n’interrompra cette grossesse.Son mari et elle sont prêts à accueillir un enfant différent, leur enfant.J’ose à peine lui dire que certaines anomalies peuvent être non seulement un handicap, mais aussi compromettre la survie de ce bébé.

Je la revois quelques jours plus tard.Quand elle me tend sans rien dire les comptes-rendus d’examen, je comprends que cette fois,l’ange fera la route sur nos pas.

C’est une anomalie incompatible avec la vie.Leur bébé est condamné, mais ils ont décidé de l’accompagner le plus loin possible.Ils ont assuré à l’équipe de diagnostic prénatal que je pourrai les aider.

Au fils des semaines, ce bébé aura une présence, un prénom,une vie…une bulle irréelle et tendre accordée par l’ange.Je ne suis pas sûre de savoir ce que je dois faire et dire.

Chaque semaine, elle passe me voir pour que nous écoutions le cœur du petit bonhomme.

Chaque semaine je lui répète que c’est un brave bébé et qu’il fait tout ce qu’il peut pour rester avec eux.

Chaque semaine je me dis que je ne pourrais pas vivre ce qu’ils sont en train de vivre.Un jour,nous expliquerons au grand frère, tout simplement, que le petit frère est trop fragile pour que les docteurs le soignent, et que ça nous rend tristes.

Elle accouchera à terme.

L’ange passera quelques heures plus tard.

Elle me dira ensuite combien ce bébé a été vivant pour eux,rien qu’en l’écoutant chaque semaine « comme les autres ». Ils sont sereins,ils ont pu le mener au bout de la route qui lui était allouée,grâce à moi me dit-elle.

Elle me quitte en me remerciant.Je n’ai pourtant rien fait, parce que je n’avais pas sa force.

Je pense à Grand-mère et à son petit frère.

Je pense à la petite Alcmène de Giraudoux   « Je sais ce qu’est un avenir heureux.Mon fils aimé naitra, vivra et mourra.Je vivrai et je mourrai. »

 

 

LA FOIS OU J’AI FAIT MIEUX QUE MADAME SOLEIL

Je suis redevenue parisienne.Adieu vaches champs et paires de ciseaux à pièce.

Je suis aux prises avec trois fans de médecine moderne: ici on n’accouche pas les femmes, on les déclenche, Mademoiselle.Six à huit par jour.Relâche le week-end.Et hop à la suivante.C’est bien simple à part deux ou trois rebelles qui se débrouillent pour accoucher subrepticement, toutes les candidates arrivent au petit matin, avec leur petite valise et leur mari en bandoulière,comme de braves petits soldats.

Et que je te perfuse, et que je te rompe les membranes et que je te forcepsise à tout va.Accouchement garanti dans la journée.Si plus de huit heures de contractions, césarienne gratuite!

J’ai l’impression d’avoir signé pour une chaine à bébés.Ah je te retiens, ma copine,avec ta pub mensongère de super conditions de travail.C’est le bagne, oui, pour les sages-femmes et pour les patientes.

Pour la peine je boude.Je prends systématiquement la deuxième partie de garde, la nuit.Je laisse à ma co-garde l’agitation de la journée avec l’incessant ballet  de patientes qu’on a à peine le temps de regarder.

Au moins la nuit, ces messieurs ne sont pas là.Ils délèguent le boulot à de gentils remplaçants qui ne râlent pas si je les réveille  pour un petit accouchement spontané.

A moi la nuit et ses naissances feutrées et tranquilles.L’armée de l’ombre de l’obstétrique veille.J’oublie les ocytociques dans les perfusions, je perds ma pince s’il s’agit de rompre les membranes en tout début de travail.Bref, j’ai fondé le front de libération des ventres..

J’ai mauvaise presse auprès des forcenés du coup de pouce – comme ça, Madame vous pourrez vous organiser pour que votre mari soit là – Comme dit le docteur Regardez-moi-je-suis-beau, La nouvelle , elle a de bonnes relations avec les patientes, mais question déclenchement elle n’est pas au point!

Justement, ce week-end, avec le gentil remplaçant, nous avons déjà accueilli trois petits rebelles qui ont échappé au gang des déclencheurs.Et oh surprise ce sont nos rois mages:un bébé caucasien, un collègue africain et un pitchounet du Maghreb.Le remplaçant est un peu pâlot.Il se fait tôt, bientôt l’heure du laitier.Il veut faire un petit dodo avant d’enchainer la garde du dimanche.

Je lui dis le plus sérieusement du monde qu’il n’en est pas question. Il nous reste le bébé chinois.Vous savez, un enfant qui naît sur quatre est chinois!si on veut coller aux statistiques mondiales.Ça nous fait rire cinq minutes.

Une demie-heure plus tard on rit moins.Une patiente vietnamienne vient d’arriver quasiment à dilatation complète.Pendant que nous nous regardons avec un soupçon de crainte, je repense à John Wayne et à Super Chef et à Dodo pour  qui les bébés avaient tous le droit de prendre leur temps.

J’ai déjà envie de repartir: