COMMENT J’AI TUE MON CHEF

Bienvenue en suites de couches.Deux longs couloirs aveugles bordés de taches orange qui claquent de temps à autre sur les chambres.Même la couleur peine à donner un peu de luminosité à cette enfilade morne.

Au centre, les pièces techniques qui sont notre domaine.Fonctionnelle architecture hospitalière,que je t’aime..

La journée, passe encore.Les grandes baies vitrées ouvrent à chaque extrémité un puits de lumière qui attire irrésistiblement les petits papillons blancs et roses du service.

Mais la nuit, est tout autre.L’atmosphère est fantasmagorique,saupoudrée d’une lichette de glauque avec les néons de veille qui nous crachotent leur lumière hideuse.Ça a des côtés futuristes, angoissants comme un vieux parking,surtout aux petites heures du matin.Ça met le moral en rideau.

Ce soir,les salles de travail sont restées occupées jusqu’à pas d’heure.Épidémie de déclenchite juste avant les fêtes de fin d’année, pour que tout ce petit monde soit à la maison pour les réveillons.C’est tout une organisation, cher public.En attendant le chef pour une visite très nocturne,je fignole mes dossiers.Je suis assez fiérote, j’ai eu plusieurs entrées dans la soirée.Je me suis appliquée pour une fois.J’ai fait les pancartes de suivi d’une écriture appliquée, avec mon beau trace-lettres.J’ai programmé les bilans,les examens, tout ce que je pouvais imaginer  d’utile.Les dossiers sont au cordeau, M’sieurs Dames, et moi la souveraine en son château.Vais descendre me faire admirer par ma co-garde, tiens.Même  le cahier de transmissions scintille de contentement tellement ses lignes sont droites.

Ah, non, pas de parade en salle.Voilà le docteur Pétoches,celui qui vérifie deux fois la tension, pour être sûr….J’attends ses félicitations d’un  cœur serein.Il fait son tour des chambres, je le suis d’un pas assuré.J’ai réponse à tout, ce soir.

Bilan préop de la 120 ?….Déjà au labo, Monsieur.

Echo de la 109 ?…Demain à 10 h, Monsieur.

Poids de la 101 ?…Poids de la 101, Monsieur ?

Ben oui,le poids n’est pas indiqué sur la pancarte !

Garghblepoids ? Elle est entrée à 35 semaines pour une petite MAPette de rien du tout !

Oui, mais comment tu vérifieras demain qu’elle n’a pas d’œdèmes si tu ne connais pas son poids d’entrée ?

Scrogneugneugrommelle.Vilaine 101 qui va me faire une crise d’éclampsie dans le dos pendant qu’elle y est,la sournoise, juste parce que j’ai oublié de la peser à l’entrée….

Pétoches triomphe.  « Tu dois être méthodique, c’est essentiel ! »

Il marque un point.N’empêche, j’ai méthodiquement passé le reste de la nuit à l’étrangler, à le découper en petits morceaux , à l’étouffer dans ses champs opératoires, à l’empoisonner à coup de potassium et d’insuline.

Et j’ai pesé la 101 à deux heures du mat’. Désolée, madame,c’est pour votre dossier, le médecin l’a demandé.

 

 

2 réflexions au sujet de « COMMENT J’AI TUE MON CHEF »

  1. Anna

    Une fois, j’ai fait ça à un prof de sciences naturelles (j’avais fini par un bain d’acide, en toute simplicité). Ça n’a pas changé grand-chose pour lui, mais ça soulage !

    Répondre

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