TERRA INCOGNITA

Onze heures.C’est l’heure du train de monsieur Tchou.

Je m’arrête dans l’allée du parc, juste après le poste de sécurité du gardien.

Monsieur Tchou et ses quatre wagons sont très ponctuels.Moi aussi. C’est  Psychef qui me l’ a conseillé.C’est plus facile pour tout le monde, soignants et soignés, en Pays Dérangé.

Croiser la Micheline du Pays Dérangé ne me surprend plus, il suffit de repérer le passage à niveau.

J’ai moi-même tenté la traversée de l’Atlantique aux commandes de mon auge-à-cochonsbiplan.J’ai échoué juste avant Ellis Island parce que mon moteur m’a lâché quand ma grand-mère a voulu récupérer son moulin à café.J’avais six ans, mais je pourrais encore le faire pour rencontrer le Petit Prince.

Quand je suis venue la première fois voir cette patiente hospitalisée en long séjour, j’avais tout oublié de mes cours de psychiatrie.Je voyageais sans bagages en terre inconnue.

Je passe deux fois par semaine pour « faire mon job » comme me l’a conseillé Psychef,depuis deux mois.Surveillance de retard de croissance.Prise de tension, hauteur utérine, sucre et albumine, bruits du cœur ou enregistrement si la météo mentale est au beau fixe.Bonjour, madame, au revoir bébé.Tout cela dans une indifférence totale.Ma patiente est enfermée,au propre et au figuré.Je suis la seule à parler.Quand il faut aller en consultation mater,on s’y colle, l’externe du service et moi, des fois qu’elle aurait des velléités d’on ne sait trop quoi.Je ne sais vraiment pas à quoi je sers.Pas vraiment déprimant, mais plutôt pernicieux sentiment d’impuissance.

Je salue de la main monsieur Tchou.La sirène retentit, les wagons m’acclament.

Je pars pour le front, en guerre contre le néant et le découragement.

Le Pays Dérangé est une forteresse,le maître des clés infirmier m’attend pour ouvrir les portes. « Elle est un peu agitée ce matin. »

Ben non, elle n’est pas agitée.Avec deux semaines d’avance, elle est en travail.Je m’en vais quérir l’externe qui se met à la recherche de l’interne qui part en chasse de Psychef.Conciliabule en salle de réunion;il est temps de prévenir le SAMU pour le transfert en mater.

Juste avant de passer la porte,elle s’accroche à moi en hurlant.

« Maman, maman, je ne veux pas aller en colonie de vacances.Garde-moi avec toi. »

C’est la première fois que j’entends sa voix.Je reste là,devant le pavillon, à regarder bêtement l’ambulance qui s’éloigne.J’aurais dû monter avec elle.Je l’ai abandonnée.

Psychef me tapote l’épaule.

« Venez donc déjeuner avec l’équipe.Il faut savoir être impuissant.Vous avez fait votre travail,c’est ce dont elle avait besoin. »

 

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