Archives mensuelles : août 2013

SURVIVRE EN MILIEU SCOLAIRE

Conférence santé avec l’infirmière du lycée devant les chères têtes blondes et brunes de terminale littéraire.

Un professeur a consenti à nous laisser son temps d’antenne. L’ infirmière a volé les clés a déniché une salle inoccupée.

Le show peut commencer.Le public est un peu somnolent, le taboulé-hachis-parmentier-flamby de midi peine à descendre.A notre gauche, l’équipe masculine affalée sur les sac-à-dos.

A droite les jeunes filles montées sur pivot pour mieux regarder dans tous les sens.

Calme plat sur un après-midi digestif.

Pourtant le sujet est épatant:comment échapper aux vilaines maladies qui guettent notre belle jeunesse agitée d’une vie sexuelle forcément débridée,à leur âge.Jalouse,va.

Accessoirement,évocation des moyens de contraception,si aucun CPE ne déambule dans les parages.Pas d’information incitative,a bien précisé la mère supérieure proviseure ,sinon,le conseil des parents sort de ses gonds.

Nous présentons les suspects,expliquons comment les tenir à l’écart, s’en débarrasser  quand c’est possible,et même comment éviter les attaques de la cigogne.Les Experts-Profland,quoi.

Souviens toi,petit scarabée, informer sans alarmer…expliquer sans compliquer…se mettre à leur portée sans familiarité ni vulgarité..Le mantra Nisand tourne en boucle dans ma tête…

L’auditoire est impassible.On se croirait en cours de maths.Je rame péniblement en attendant le gong libérateur.

Et voilà,ça devait arriver..Je craque…Je me laisse aller dans les derniers 100 mètres.Je viens même de leur dire que souvent les pilules étaient roses pour les filles,et bleues pour les grands garçons.Quelques lueurs d’intérêt dans les petits quinquets en face de moi.Naufrage pour naufrage,autant se saborder avec panache.

Je me lance dans un véhément péan contre les mille et uns ennemis cachés d’Aphrodite.

Je m’entends décrire l’ovarien Sisyphe poussant chaque mois son petit rocher vers les rouges prairies de l’accueillante colline utérine.je décris le périlleux voyage de la Communauté des Millions s’élançant vers le Pays où s’étendent les ombres de l’armée contraceptive

Honte à moi,je piétine allègrement les sages préceptes du docteur.

Vite,une conclusion et je sors KO debout.

« Bon,je résume.Si vous fumez en prenant la pilule,vous mourrez d’un infarctus pendant que votre copain cultivera son cancer du poumon.Si vous vivez dangereusement, gare aux cochonneries mortelles sans compter le cadeau fidélité non prévu de la cigogne…Choisissez bien. »

Comme dans une célèbre pub, je suis venue comme je suis..

Le pire c’est le succès de mon dérapage.Ils ont une foule de questions tout à coup.Ils ont tout compris et bien rigolé pour une fois,Mdame.

Maintenant,je vais rentrer et relire les préceptes du docteur pour parler de sexe à nos jeunes.

J’ai dû louper vachement de pages.

 

 

LA FOIS OU J’ETAIS DE L’AUTRE CÔTE DE LA BARRIERE

J’suis cinglée.Plus exactement je suis enceinte et cinglée.

J’ai demandé à Pétoches d’être mon gynéco.C’est une preuve de mon instabilité mentale a dit ma co garde.Je crois qu’elle a raison.Les hormones ça vous change une vie.

Votre Honneur,j’ai quand même des circonstances atténuantes.Je lui ai fait le grand jeu, à Pétoches.Là, dans la salle d’op, juste avant son solo de bistouri pré-césarienne.

Me suis avachie comme une limace en envoyant valser le plateau de réa du pédiatre.Évanouie, la poulette.

J’me suis réveillée en salle de repos après la bataille.

Ma co garde avait vendu la mèche. Eh oui, y a du congé mater dans l’air. Dans un état  quatrième, au moins’ j’ai entendu Pétoches me demander « C’est qui, ton gynéco ? »

J’ai répondu   « Heu.. Vous? » Trahie par les hormones ….

MALEDICTION.JE SUIS UNE PATIENTE DE PETOCHES

C’est la cata.

« Comment ça tu viens en garde à moto, inconsciente !

-ben oui, mais j’suis passagère. En 20 minutes.Si je viens en transports j’en ai pour  plus d’une heure ! j’fatigue moins. »

« Comment ça, tu as pris trois kilos. Vite, un bilan HTA.

-Euh, c’est Pâques et j’ai croisé la route du lapin en chocolat…j’me mets au régime tout d’suite, chef. »

« Comment ça, tu prends l’escalier et pas l’ascenseur, Tu vas accoucher prématurément. Je vais t’arrêter si tu continues..

-Ben j’’fais du sport pour pas grossir, sinon vous râlez…. »

« Comment ça, tu ne veux pas de péridurale !!!! Attends, j’appelle l’anesthésiste. »

Bouhouhouh j’suis malheureuse. C’est les hormones, sûr. Il a écrit en rouge sur mon dossier « M’APPELER MÊME SI JE NE SUIS PAS DE GARDE. » je suis sûre qu’il s’est acheté un nouveau bistouri……

J’veux divorcer d’mon gynéco….

 

Je l’ai  quand même embrassé  après mon accouchement. C’est ma copine co garde qui m’a assistée du début à la fin. Comme une fleur, aurait dit monsieur Chose

Pétoches est venu les mains dans les poches,…Il a pas pu résister juste au cas où….

PETITE FABULETTE SANS QUEUE NI RIMES pour les collègues qui me reconnaitront

Maître Éducateur avait en ses bureaux convoqué ses équipes

Priant chacun d’apporter ses lumières en ces lieux

Afin que de concert l’on examinât,soupesât

Puis tranchât l’avenir d’un bel enfançon

Tout frais poussin d’une maman trop fragile

La docte assemblée s’accorda au final

Ayons confiance en l’avenir , mes amis

Grâce à notre bienveillant suivi

Cette mère et son fils grandiront sans soucis

Toutefois Maître Psy quelque peu renacla

Dans l’histoire que faisons nous du papa ?

Il serait bon pourtant de le réintroduire…

Surtout pas,malheureux,s’écria la sage-femme

Sous peine de tout reprendre d’ici peu

 

Moralité

D’un métier à l’autre

Dans notre usage,

Chaque mot a son écho

SUPER CHEF FOREVER

Aujourd’hui,je te tutoie.J’ai eu de tes nouvelles par le journal.

Je t’ai vu faire des trucs insensés dont je me souviens encore.

Tomber en admiration devant un losange de Michaelis parfait et en déduire que le bassin est à l’identique.Gagner ton pari.

Demander la pointure d’un petit bout de femme de 1m54 ,lui assurer qu’elle accoucherait par voie basse, et triompher à peine quand la nature te donnait raison..

Te souvenir tout à coup que le cycle féminin est de 28 jours et affirmer que « c’est la mémoire du corps qui se manifeste » à une patiente démoralisée par ses séries de contractions à 28 et à 32 semaines,rien que pour la rassurer.

Vaincre les mycoses grâce aux sources Vichy-Célestins ou du yaourt bulgare sous prétexte que tu n’avais rien d’autre sous la main.

Terrasser les nausées et les brûlures d’estomac à coup de pastilles Vichy-Menthe.

Faire des relevés scrupuleux des entrées  pour voir si vraiment y a plus d’accouchements à la pleine lune, bordel je veux en avoir le cœur net.

Refuser de donner un ultimatum aux bébés un peu paresseux.Quand la pomme est mûre, elle tombe.On peut être un peu patient.

Suggérer à, une patiente qui veut accoucher là ,tout de suite,d’aller prendre un Schweppes à la terrasse d’un café.Cela lui donnera peut-être quelques contractions.

ou alors une relecture inventive du manuel de la jeune mariée.

Jouer au flemmard pour que la sage-femme reçoive les ciseaux à pièce à ta place.Pas besoin d’une armurerie dans mon bureau,fillette.

Être multi-langues et descendre les escaliers quatre à quatre parce que le brancardier à qui j’ai crié procidence a traduit coïncidence.

Savoir  prier Sainte Rita avec moi et avoir sa ligne personnelle pour les naissances hasardeuses.

Dire gentiment à une patiente un peu enrobée que oui,elle a pris quelques kilos,mais si harmonieusement répartis.

Débouler à six heures du mat’ le jour de l’an avec les croissants en gueulant « quel est le crétin qui m’a fait appeler pour une urgence alors que j’suis même pas de garde,m… » Avoir fait un détour de dix kilomètres pour passer à la boulangerie.

Faire juste semblant de mourir pour embêter Dodo…rahhhh j’étouffe…

Être un Super Chef humain,génial ,doué, intelligent, brillant, adorant les sages-femmes depuis que tu en avais épousé une…

Mais aujourd’hui c’est pas drôle, ta dernière blague.

Salue Petit Docteur Corse pour moi.

 

 

 

 

 

 

COMMENT J’AI TUE MON CHEF

Bienvenue en suites de couches.Deux longs couloirs aveugles bordés de taches orange qui claquent de temps à autre sur les chambres.Même la couleur peine à donner un peu de luminosité à cette enfilade morne.

Au centre, les pièces techniques qui sont notre domaine.Fonctionnelle architecture hospitalière,que je t’aime..

La journée, passe encore.Les grandes baies vitrées ouvrent à chaque extrémité un puits de lumière qui attire irrésistiblement les petits papillons blancs et roses du service.

Mais la nuit, est tout autre.L’atmosphère est fantasmagorique,saupoudrée d’une lichette de glauque avec les néons de veille qui nous crachotent leur lumière hideuse.Ça a des côtés futuristes, angoissants comme un vieux parking,surtout aux petites heures du matin.Ça met le moral en rideau.

Ce soir,les salles de travail sont restées occupées jusqu’à pas d’heure.Épidémie de déclenchite juste avant les fêtes de fin d’année, pour que tout ce petit monde soit à la maison pour les réveillons.C’est tout une organisation, cher public.En attendant le chef pour une visite très nocturne,je fignole mes dossiers.Je suis assez fiérote, j’ai eu plusieurs entrées dans la soirée.Je me suis appliquée pour une fois.J’ai fait les pancartes de suivi d’une écriture appliquée, avec mon beau trace-lettres.J’ai programmé les bilans,les examens, tout ce que je pouvais imaginer  d’utile.Les dossiers sont au cordeau, M’sieurs Dames, et moi la souveraine en son château.Vais descendre me faire admirer par ma co-garde, tiens.Même  le cahier de transmissions scintille de contentement tellement ses lignes sont droites.

Ah, non, pas de parade en salle.Voilà le docteur Pétoches,celui qui vérifie deux fois la tension, pour être sûr….J’attends ses félicitations d’un  cœur serein.Il fait son tour des chambres, je le suis d’un pas assuré.J’ai réponse à tout, ce soir.

Bilan préop de la 120 ?….Déjà au labo, Monsieur.

Echo de la 109 ?…Demain à 10 h, Monsieur.

Poids de la 101 ?…Poids de la 101, Monsieur ?

Ben oui,le poids n’est pas indiqué sur la pancarte !

Garghblepoids ? Elle est entrée à 35 semaines pour une petite MAPette de rien du tout !

Oui, mais comment tu vérifieras demain qu’elle n’a pas d’œdèmes si tu ne connais pas son poids d’entrée ?

Scrogneugneugrommelle.Vilaine 101 qui va me faire une crise d’éclampsie dans le dos pendant qu’elle y est,la sournoise, juste parce que j’ai oublié de la peser à l’entrée….

Pétoches triomphe.  « Tu dois être méthodique, c’est essentiel ! »

Il marque un point.N’empêche, j’ai méthodiquement passé le reste de la nuit à l’étrangler, à le découper en petits morceaux , à l’étouffer dans ses champs opératoires, à l’empoisonner à coup de potassium et d’insuline.

Et j’ai pesé la 101 à deux heures du mat’. Désolée, madame,c’est pour votre dossier, le médecin l’a demandé.

 

 

REMEMBER (pour une jeune pousse)

Ah…Watson, vous tombez bien.regardez ce que j’ai exhumé  ce matin du cagibi à désordre!

Oooohhh !ma vieille malle à souvenirs…Toute une vie de dévouement et de…

N’exagérez pas, Watson, vous n’êtes pas Mère Térésa, quand même ! Non, je dirais une carrière au service des femmes, en bon fonctionnaire que vous êtes.

Regardez ce dossier, Sherlock…Premier bébé, treize ans  tout frais, réfugiée chez une tante.Nous avons révisé ensemble le programme de quatrième….Molière….Pythagore….My midwife is not nice…en guise de préparation à l’accouchement, sinon elle refusait de me voir…

Caprice d’ado déboussolée, Watson.On ne vous demande pas votre avis.Tenez, prenez celui-ci.

Fichtre.Dixième pare,au moins.Césarisée entre deux et six fois,personne ne le sait au juste.Diabétique de concours.Une vraie bourrique rebelle.J’ai dû batailler ferme pour qu’elle accepte un suivi correct…

Vous fûtes victorieuse, non ?  Un autre.Allez-y, je vous écoute.

Jeune femme « distilbène » c’était sa carte de visite….Trois fausses couches tardives…Enfin un espoir raisonnable, comme disait son gynéco…Vingt-quatre semaines d’accompagnement.A chaque fois l’angoisse de ne pas la trouver dans sa chaise longue avec son sourire courageux et son ventre qui s’arrondissait sous mes mains.Sainte Rita veillait sur elle, cette année-là.

Tiens, des pages vierges,…Juste des prénoms?

          Mais oui, les oisillons tombés du nid…Trois, cinq et encore le dernier de cette année…Il doit en rester quelques uns dans le fond de la malle, Sherlock..Parenthèse dans une vie,bébés non souhaités mais si attendus par d’autres bras..

Et ces feuilles éparses ,

        Ah, les esprits du Pays Dérangé…là où les chauffe-eau parlent, où les baignoires s’emplissent de sang et d’araignées..là où un alien vous aspire de l’intérieur pour vous projeter dans le néant…Mettez les sous les autres, Sherlock, ce sont mes limbes personnels.Ils me font peur.

Et celui-là tout en vrac ?

          Non ,Sherlock.Ne touchez pas à celui-là.C’est le catalogue de l’ange, voyez-vous.De légers souffles, des bébés qui ne grandiront pas…

Refermez la malle, Sherlock.Ma consultation commence dans quelques minutes.Demain est un autre jour, n’est-ce pas?

 

 

 

 

 

LA FOIS OU J’AI ETE VENGEE

Un dernier verre pour la route,mes amis., avant quelques petites vacances

Pas de chance pour moi, j’ai quand même appris à faire les déclenchements.

Et ô extase ô joie suprême aujourd’hui, j’ai l’insigne honneur d’assister le docteur Regardez-moi-je-suis-beau dans ses hautes œuvres, même si je ne vaux pas la moitié de ma co-garde pour faire accoucher une femme plus vite que son ombre.

J’ai bien tout fait ou presque.En deux coups de seringues j’ai amené la brave petite soldate à  dilatation complète.

En deux coups de cuillères -à forceps, of course-(suis-je drôle)il nous a sorti l’enfançon malgré une tentative désespérée du condamné pour prolonger sa vie intra-utérine encore quelques petites secondes,s’il vous plaît,monsieur le bourreau oups,gynéco.

Et voilà que le placenta lui résiste,arrimé au fond de son utérus comme une patelle sur son rocher.La marée se fait sanglante.Je regarde  avec inquiétude notre homme de l’art qui perd patience.

« Appelle l’anesthésiste pour une délivrance artificielle, c’est trop long! »

Ben, dame, deux minutes à tirer sur un cordon, je comprends que ça désorganise ton emploi du temps!

La dame est à peine endormie que notre virtuose est déjà à pied d’œuvre Sa main disparaît dans les profondeurs utérines.L’anesthésiste et moi, on le regarde fascinés.

Tiens, tout à coup, on dirait qu’il prend son temps.Il ne bouge plus.

L’anesthésiste risque un  « Ça va ?

-Je suis coincé. »

Malédiction!!!

Dans sa précipitation, il a oublié qu’il avait affaire à un organe éminemment susceptible.Le col du dit organe s’est rétracté autour de son poignet.Le genre piège à idiot trop pressé.

L’anesthésiste n’a visiblement pas apprécié Speedy Gynéco.Ça lui a pris au moins cinq bonnes minutes pour relâcher complètement la patiente et libérer enfin notre abruti homme

Regardez-moi-je-suis-beau est sorti dignement dans un silence glacial.

L’anesthésiste m’a dit: « Si j’étais toi, la prochaine fois qu’il râle parce que tu ne pousses pas la perf à fond, je lui rappellerais le coup du piège à col. »

C’est drôle, parce que je n’ai jamais eu l’occasion de reparler de l’aventure.

Sûrement que j’avais fait des progrès en déclenchement!

 

ADIEU AU ROI

Une nouvelle page à écrire.Je change de secteur, de ville, de patientes. Même si je l’ai choisi, j’ai un peu de vague à l’âme en quittant mon petit rocher douillet pour la grande mer d’une banlieue réputée plus difficile.Le bigorneau se fait pantouflard, mine de rien.

Ce matin, je suis passée faire mes adieux à ceux que l’été n’a pas encore emportés vers les Saintes Maries.Quelques caravanes sont disséminées sur le terrain.

Grande Sœur n’est pas encore sur la route.Elle est occupée à laver Petit Bout de Fille dans un grand baquet.

Petit Bout de Fille lance en riant de grandes éclaboussures vers Sale Bête de Chien.

Les poules vaquent alentours.

Un nouveau Kèskès se frotte contre ma jambe.

« Je suis passée vous dire au revoir.Quand vous reviendrez à l’automne, une autre sage-femme m’aura remplacée.

-Ah bon. »

Elle frictionne derechef Petit Bout de Fille qui proteste.Je suis un peu déçue, je pensais être un peu regrettée.

Elle sourit et reprend.

« On ne fait jamais d’adieux, Marie-sage.Le vent te prend,il saura bien te ramener.Un jour, Petit Bout de Fille aura besoin de toi. »

Elle m’embrasse.

Petit Bout de Fille me trempe.

Sale bête de Chien me léchouille avec enthousiasme.

Le Kèskès noir poursuit une poule en crachotant.

Je pars en chouinant un peu malgré tout.R.  surgit devant moi.Il s’est un peu allongé,pas beaucoup épaissi.Pas de sourire ravageur aujourd’hui.Il est sérieux comme un pape.

-Tu sais, nous aussi on va partir pour de bon.Le terrain est vendu, ils vont construire des cages à Gadjé, ici.C’est pus pour nous.Tiens, t’écris ton nom là-d’sus…

– Pourquoi?

-T’occupe, c’est pour Sara, aux Saintes Maries,pour qu’elle te protège quand je s’ra pus là.Ah et pis,surtout, quand tu s’ras morte, Marie-sage,t’oublie pas de mettre ta boucle d’oreille.Comme ça tu pourras nous r’joindre au paradis,même si t’es gadji.J’ai d’mandé à mon Patris, y dit qu’ça march’ra.T’auras même une roulotte, si ça t’dit. »

Au revoir,mon Petit Prince

 

 

PETITE SCENE INTIMISTE spéciale dédicace pour Tante Anna

Ma renarde a quatre ans.C’est la seule fille de la portée.

Je la regarde pousser avec amusement.Quand elle sera grande, elle sera Général des piqûres.Elle seule sait ce que cela signifie.

Elle sait tout sur tout.

Elle sait que c’est Maman qui fabrique les bébés la nuit pour les déposer au matin dans les berceaux.

Elle sait que le jars Waldo coince l’oie Amélie dans la cuvette bleute pour lui faire avouer où elle cache ses œufs, la vilaine.

Elle sait que si elle avale les pépins de pomme, un pommier bonsaï lui sortira du nombril.

Même qu’un jour,je serai vieille et moche,d’après elle.Ma renarde a des dents pointues.

La semaine dernière, elle est tombée amoureuse d’un chien-sac-à-mains en peluche noire et blanche Celui qui a une tache sur l’œil droit.Elle ne le quitte plus, même sous la douche.

Ce matin, Chien d’amour a disparu.Sans doute oublié pendant les courses.Ma renarde est inconsolable,elle n’a même plus de larmes tellement le chagrin la submerge.

Heureusement Chevalier Papa est prêt à consoler sa princesse.Nous filons au magasin de jouets.Vite un nouveau Chien d’amour avant de partir en courses.Ma renarde grommèle que ça n’est pas du tout pareil, mais elle serre bien fort le nouveau venu.

Dans le magasin, Chevalier Papa remarque tout de suite le fugueur adoré derrière le comptoir.Chien d’amour est revenu!

Ma renarde saute partout en clamant « J’ai eu des jumeaux,j’ai eu des jumeaux! »

Elle me tire par la main. « Tu crois  qu’il en reste encore au magasin,des Chiens d’amour?  »

Ma renarde voit loin et a de la suite dans les idées.

 

TERRA INCOGNITA

Onze heures.C’est l’heure du train de monsieur Tchou.

Je m’arrête dans l’allée du parc, juste après le poste de sécurité du gardien.

Monsieur Tchou et ses quatre wagons sont très ponctuels.Moi aussi. C’est  Psychef qui me l’ a conseillé.C’est plus facile pour tout le monde, soignants et soignés, en Pays Dérangé.

Croiser la Micheline du Pays Dérangé ne me surprend plus, il suffit de repérer le passage à niveau.

J’ai moi-même tenté la traversée de l’Atlantique aux commandes de mon auge-à-cochonsbiplan.J’ai échoué juste avant Ellis Island parce que mon moteur m’a lâché quand ma grand-mère a voulu récupérer son moulin à café.J’avais six ans, mais je pourrais encore le faire pour rencontrer le Petit Prince.

Quand je suis venue la première fois voir cette patiente hospitalisée en long séjour, j’avais tout oublié de mes cours de psychiatrie.Je voyageais sans bagages en terre inconnue.

Je passe deux fois par semaine pour « faire mon job » comme me l’a conseillé Psychef,depuis deux mois.Surveillance de retard de croissance.Prise de tension, hauteur utérine, sucre et albumine, bruits du cœur ou enregistrement si la météo mentale est au beau fixe.Bonjour, madame, au revoir bébé.Tout cela dans une indifférence totale.Ma patiente est enfermée,au propre et au figuré.Je suis la seule à parler.Quand il faut aller en consultation mater,on s’y colle, l’externe du service et moi, des fois qu’elle aurait des velléités d’on ne sait trop quoi.Je ne sais vraiment pas à quoi je sers.Pas vraiment déprimant, mais plutôt pernicieux sentiment d’impuissance.

Je salue de la main monsieur Tchou.La sirène retentit, les wagons m’acclament.

Je pars pour le front, en guerre contre le néant et le découragement.

Le Pays Dérangé est une forteresse,le maître des clés infirmier m’attend pour ouvrir les portes. « Elle est un peu agitée ce matin. »

Ben non, elle n’est pas agitée.Avec deux semaines d’avance, elle est en travail.Je m’en vais quérir l’externe qui se met à la recherche de l’interne qui part en chasse de Psychef.Conciliabule en salle de réunion;il est temps de prévenir le SAMU pour le transfert en mater.

Juste avant de passer la porte,elle s’accroche à moi en hurlant.

« Maman, maman, je ne veux pas aller en colonie de vacances.Garde-moi avec toi. »

C’est la première fois que j’entends sa voix.Je reste là,devant le pavillon, à regarder bêtement l’ambulance qui s’éloigne.J’aurais dû monter avec elle.Je l’ai abandonnée.

Psychef me tapote l’épaule.

« Venez donc déjeuner avec l’équipe.Il faut savoir être impuissant.Vous avez fait votre travail,c’est ce dont elle avait besoin. »