Archives mensuelles : juillet 2013

FAR-(WEST)BANLIEUE EST

Oooohhh!Watson, votre mise est d’un négligé aujourd’hui!Votre tee-shirt est gluant d’une curieuse substance incolore…Horreur …de la bave…Et votre jean est couvert de poils…de chien me semble-t-il….Voyons cela…chien…race pitbull, dirais-je.Avec un léger fumet tabagique…et ..hum…un relent de bière..Je pensais que vous vous occupiez de femmes enceintes,Watson!Arrondiriez-vous vos fins de mois en faisant du dog-sitting,?

Que nenni, Sherlock.Je reviens de chez Madame X., notre 9ème pare de la cité Machin.

Ciel .Vous fûtes attaquée par les dealers de l’escalier C! Vous ont-ils rançonnée? Molestée peut-être? Vous ont -ils dérobé votre sacoche avec votre matériel et votre ordonnancier? Grands dieux dans quelle banlieue vivons nous?

Point du tout, Sherlock.Aujourd’hui, c’était le jeune F.qui était de service de guet avec ses amis.J’ai suivi sa mère l’an dernier,j’ai donc pu passer sans encombre.Il m ‘a même saluée d’un tonitruant.: « vas-y, laisse passer elle suit ma mère.M’dame tu peux ascenser. »

Ascenser, Watson?

Oui, mon cher, ascenser au 6ème étage grâce à ce merveilleux équipement qui sent bon la poubelle et bien d’autres choses encore.Je m’entraîne tous les jours à l’apnée,voyez-vous.

Certes, Watson.Mais les poils de chien..la bave sur vos vêtements?

Ah oui.C’est dû au contact prolongé de mes genoux avec la tête de Stallone, le chien des enfants.Il est très affectueux.

Watson, dois-je vous rappeler que vous êtes sage-femme.Depuis quand auscultez vous la gent canine, très chère?

Vous êtes à mille lieues de la vérité,Holmes.Le pitbull me surveillait pendant que je retirais des fils.

D’épisiotomie????

  Perdu, Sherlock.Figurez vous que notre brave Madame X.a très mal réagi lorsqu’elle a appris que sa fille cadette s’était faite déviergée.

??????

Un dessin,Sherlock?

Au fait,Watson, au fait.

D’émotion elle a chuté sur une bouteille cassée qui trainait malencontreusement là….D’où belle plaie de la main…d’où visite aux urgences…d’où sutures en place depuis trois semaines.

Et?

Ablation des douze fils sous l’œil attentif de Stallone.

Mais, Watson vous avez perdu l’esprit.Cela n’est pas dans vos attributions!

A vrai dire, je m’en fiche comme de ma première garde,mon cher.Quand je suis arrivée, Madame X. avait entrepris de retirer elle-même ses fils avec un couteau de cuisine.Alors, vos objections viennent un peu tard.

 

 

 

 

LA FOIS OU SAINTE RITA FAISAIT PARTIE DE L’EQUIPE

Certains jours on trouve que tout va mal et puis d’un coup….le miracle..

Deuxième bébé..A terme…30 kilomètres à 100 à l’heure sur les petits chemins qui sentent l’herbe et la bouse de vache.La voilà sur la table d’examen.crispée et inquiète.

J’ai beau essayer de rester calme, le truc qui pend un peu entre ses jambes comme dit son mari tout blême, c’est un petit pied..et une anse de cordon qui bat à peine..

Aaaargh….Une  procidence..L’aide soignante part en bramant à la recherche du chef.J’ai dû parler trop fort..C’est fou ce que John Wayne court vite dans ces cas-là.Tiens ,le docteur Dodo est arrivé lui aussi.

Le ballet se déclenche, ça vole et virevolte au dessus de la dame que Dodo vient d’envoyer chez Morphée.

La dilatation est complète.Mon cœur bat plus vite que celui du bébé qui nous lâche tout doucement.John Wayne termine son extraction en accéléré et me jette la petite fille inerte.

Vite, la table de réa. Dodo est aux manettes.Mort apparente.

Il intube, je ventile.

Je masse , il pose un cathé central.

Dodo jongle avec ses seringues. John Wayne nous a rejoints.

Même pas un petit souffle.Allez, bébé un effort!.

Sainte Rita , si tu es dans les parages…..Dodo connait aussi la patronne des causes perdues.John Wayne regarde la grande pendule.Trois quart d’heure et toujours rien.Dodo abandonne.Tout le monde abandonne.

La petite fille n’aura jamais respiré seule.Dodo soupire. « Je vais parler à la famille. ».

Les parents pleurent sans bruit.Je prends la main de la maman.  « on l’aurait appelée Suzanne » dit le papa. Le temps s’arrête.

L’aide -soignante passe la tête. « Vous devriez venir, là. J’ai un problème. »

Nous aussi, tu vois.

Je la regarde méchamment. Elle insiste : « C’est grave quand même ! »

Plus grave que la mort d’un bébé ? Je sors en rogne.Je vais passer ma colère sur elle.

Elle pleure et bafouille en même temps. « Le bébé, il est vivant. »

Elle a raison. Le bébé il est vivant.Elle est même rouge de colère , toute nue et toute seule sur sa table de réa.

Dodo, au secours.

Trois rois mages ébahis au chevet de Suzanne. Dodo récupère plus vite que moi. « Bon ,appelle l’hélico .On la transfère en néonat.. »

J’appelle.Le régulateur me demande si c’est une blague, alors je lui passe Dodo qui raconte sa réa à lui.Le régulateur consent à envoyer la cavalerie.

Dodo retourne parler aux parents.Tout à coup un vent de folie surréaliste nous saisit.Suzanne est vivante, elle a l’air d’aller bien et Angélique aura sa petite sœur.

Vlouch-vlouch des pales d’hélico…Claquement du chariot du SAMU à la sortie de l’ascenseur.C’est parti.Suzanne se démène comme un diable quand l’infirmier lui pose une perfusion.Elle boxe le médecin qui veut la ré-intuber pour le vol. C’est ligotée dans sa couveuse qu’elle nous quitte, sa petite frimousse crispée dans une rage muette.

Dodo allume une cigarette…Quoi, là au milieu du couloir?

Il rigole. « Tu mettras bien un cierge de ma part à Sainte Rita hein , Madame la Sage-femme? »

Une heure plus tard,l’interne de néonat m’appelle pour savoir si ce qui est  dans le dossier est vrai.Oui, Monsieur. tout  s’est passé comme le monsieur l’a écrit.

Je le sais, j’y étais.

Nouveau-né en état de mort apparente après extraction de siège  sous Ag sur procidence pied-cordon.Apgar 0 à 1mn  o à 5 mn  o à 10 mn.Abandon de la réa à 45 mn.Respiration 0.Cœur 0…… à 1h30 de vie respiration autonome.rythme cardiaque à 120…Transfert en réa pour surveillance.

Suzanne ira bien.Elle quittera la réa quelques jours après, en pleine forme.

Dodo et moi nous ne saurons jamais où était Suzanne pendant cette heure de mort apparente.

Sainte Rita,  je t’adore.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PETITE MADELEINE

Retour de manivelle dans mes souvenirs de petite Rose.
Je suis à l’école de sages-femmes.J’ai l’avenir devant moi.J’ai le droit de porter un bonnet teint en rose mercurochrome   parce que j’ai déjà résisté à une année de noviciat « garde-chiourmée » par notre accorte directrice d’école.

Celle qui nous fait couper pendant des heures des pansements américains pour remplir d’énormes boîtes de bloc.

Celle qui vérifie les lendemains de garde que nous sommes bien en cours,

Celle qui surveille ses « filles » comme une supérieure de couvent le ferait avec ses novices.
Dans quelques mois,si je m’applique bien je ferai partie de la confrérie..

En attendant.je suis en stage avec ma copine V. dont la grand-mère arménienne a traversé en 1915 les montagnes d’Anatolie avec son petit frère mort sur le dos pour ne pas l’enterrer en terre ennemie.Elle m’en a parlé un petit matin en fin de garde alors que nous essayions de garder nos petits yeux tout fatigués encore un peu ouverts.

Une confession pareille,à cinq heures du mat’ dans le petit réduit sans fenêtre où on nous parquait la nuit,juste à côté du congélateur à placenta,ça crée des liens.
Nous sommes  maintenant LES stagiaires  du docteur C.Lui aussi a fait un long périple oriental ,avant d’échouer dans notre beau pays.Il était censé nous faire les cours de médecine d’urgence,mais son effroyable accent,sa propension à évoquer bombardements et médecine de guerre en ont découragé plus d’une ; les rangs dans l’amphi se sont éclaircis plus sûrement que pendant une épidémie de grippe.Les french doctors sont encore tout jeunes,personne n’aime ses récits pleins de mort et d’amputations.

Un autre a pris le relais.
Mais il a réveillé en V. un  sentiment d’urgence et de fraternité,de honte aussi devant le chahut qui accueillait régulièrement le timide docteur C…Elle m’a convaincue et nous sommes allées toutes deux le voir après son dernier cours,lui dire à quel point nous avons ressenti ce qu’il trahissait de réel dans ce qu’il nous racontait.

A la cafétéria ,V. lui a parlé de sa grand-mère.

Je lui ai parlé des curieux chiffres sur le bras de mon oncle Henri.

Il nous a proposé un stage avec lui dans une spécialité encore récente:l’échographie obstétricale à la grande surprise de notre directrice.Nous serons des pionnières:avant le stage était une chasse gardée pour les externes.

V.et moi nous allions passer trois semaines à nous démolir les quinquets sur un tout petit écran aux ombres fugaces ,avec les patients conseils du docteur C. pour réussir à comprendre un peu les images dignes de feu l’ORTF.Un de mes meilleurs stages avec celui de la réa néonat d’un  mandarin aux pieds nus qui descendait prendre le café avec ses infirmières à quatre heures du matin.

Nous serons les seules élèves sages-femmes en fin de compte. .Le terrain retournera aux externes.Quand nous lui avons dit au revoir,le docteur C . nous a fait promettre d’aider un jour ses compatriotes si l’occasion s’en présentait.

Cette promesse,j’ai mis 20 ans à la tenir.Mais je l’ai réalisée en pensant au petit docteur si discret qui avait pris la peine d’instruire les petites Roses, juste parce que avions eu envie de le remercier .

 

 

LA FOIS OU JE ME SUIS ENCORE TROMPEE

Petite garde tranquille.Les bébés ont décidé de rester au chaud.

Tant mieux, aujourd’hui, j’ai l’âme corse, comme dit l’interne corse qui est en stage en secteur privé- c’est le nouveau dada du chef de service du centre hospitalier local.Il dit que c’est formateur, mais les collègues et moi nous pensons que c’est plutôt le seul moyen pour que ses internes voient des accouchements parce qu’ici.Mademoiselle c’est pas qu’on aime pas l’hospice mais quand même on préfère venir à la clinique làvoù on est mieux pratiquée (je vous jure si j’étions pas du coin y m’faudrait un dictionnaire à des fois.). En plus c’est quand même un peu son secteur privé à lui, le cher homme du public.

Bon, l’interne en plus d’être corse est super calme et pondéré.

Tout mon contraire disent les aides soignantes, même que ça les repose.

Bref, l’interne et moi sommes en pleine pause café en ce petit matin.J’ai juste une petite dame qui en est à son cinquième poupon, mais on a bien le temps.

Elle est venue en avance parce que la dernière fois ben elle a accouché à la maison,comme dans le temps, vous voyez, Mademoiselle.

Non,je ne vois pas.Dans le temps ça veut dire au siècle dernier, non ? Quelle horreur!

Ben, non mais quand même à notre époque c’est malheureux d’accoucher comme sa mère et sa grand-mère avant soi, alors que les dames de la ville, elles ont droit à douze jours à la clinique où on prend bien soin d’elles.

Merci, Madame, je suis touchée.En même temps j’explique à l’interne que peut-être que moi aussi j’aimerais qu’on prenne bien soin de moi pendant douze jours si je ne prenais pas de vacances et si j’avais trait les vaches juste avant d’accoucher.

D’ailleurs nous allons de ce pas lui rendre une petite visite pour prendre bien soin d’elle.

Les Dupond et Dupont de l’obstétrique se rendent sur place.La patiente patiente dans son lit aux draps biens tirés.

« Tout va bien? »

Elle regarde la demoiselle en rose puis le monsieur en blanc

Gentiment elle nous répond:

« Il va falloir vous préparer, j’ai eu ma première contraction. »

Allons allons Madame,si les bébés naissaient aussi facilement, personne n’ aurait plus besoin de nous.

« Ouï, mais j’ai eu ma première contraction!A chaque fois que j’accouche,le bébé arrive à la sixième contraction! »

Le DOCTEUR le sait bien, lui, puisqu’il lui a dit de venir en avance!

Bien bien bien.La journée va être longue.

Dupond et Dupont repartent,c’est l’heure du café.

Tiens, une sonnette.C’est notre future maman pressée.Elle annonce fièrement

« J’en ai eu une autre. »

Ben vrai, deux contractions en une heure.La tension monte!

Elle insiste.

« Allez,je l’examine . » me dit l’interne.

Bof,Elle est vaillamment à deux doigts.Y a de la marge.

On s’est promenés comme ça pendant une heure encore entre la salle de repos et la chambre de la dame qui nous sonnait régulièrement pour nous donner le score.On y a pris goût,entre deux cafés et deux touchers.

Elle avait raison.

A la sixième contraction, elle a accouché comme ça,dans son lit, tranquillement, en nous souriant gentiment, sans triompher plus que cela.

L’interne et moi, on l’a applaudie et félicitée, et puis on est repartis se faire un café pendant que le piou-piou ronflait dans son berceau.

L’âme corse, je vous dit.

 

 

AUTOCRITIQUE

J’avoue.

Je ne suis pas une sage-femme modèle.

Surtout depuis que je travaille en PMI.

J’ai perdu depuis longtemps mon appareil à mesurer les distances réglementaires usager-professionnel.

Je fais mon mea culpa.Je traverse à genoux la plaine administrative  pour expier mon manque de discernement.

Alors oui, il m’arrive de tutoyer une patiente,

Alors oui, il m’arrive de m’asseoir à côté d’elle,juste pour qu’elle pleure sur mon épaule.

Alors oui,je n’ai jamais autant embrassé  de patientes que depuis que je suis en PMI.

Quelquefois,je tiens la main de celle dont le compagnon est parti ,parce qu’elle est trop vieille ou trop grosse ou trop familière ou trop pas assez et que l’herbe est plus verte ailleurs.

Quelquefois je tiens la main de celle dont le compagnon est revenu, parce qu’il a tout de l’esprit frappeur,mais elle l’aime quand même.

Quelquefois je tiens la main de celle qui ne veut absolument pas de ce bébé parce qu’elle en a déjà trop.ou que son homme l’a laissée tomber et qu’il n’est pas question qu’elle ait un enfant de ce fumier après ce qu’il lui a fait.ou que ses parents vont la tuer si elle est enceinte à seize ans.

Quelquefois je tiens la main de celle qui aurait tellement voulu ce bébé et qui en est à sa troisième fausse-couche.je tiens la main de celle qui attend un bébé condamné et qui toutes les semaines insiste pour que nous écoutions les bruits d’un cœur en sursis.

Quelquefois je tiens la main d’une patiente  « en situation administrative complexe » à qui je viens de révéler sa séropositivité et qui me dit  que c’est  malgré tout une bonne nouvelle parce que ce truc qui est censé la  tuer va lui donner des papiers.

Et puis quelquefois je tombe dans les bras d’une patiente  qui dit à sa copine « Je te présente ma sage-femme.Elle sait tout de moi.Elle me connaît sur le bout des doigts. »

Et puis quelquefois je tombe dans les bras d’une patiente qui me fait le plus beau compliment du monde. « Tu sais , femme-sage, toi et moi nous avons les mêmes parents,la même couleur.Je suis juste blanc foncé et toi noir clair. »

 

.

ET SI CELA ARRIVAIT?

DIJON DEUX JUIN 2056

                     Allô?La maternité?

-Bonjour….

                     Vite,j’ai besoin d’aide…

-Pour bénéficier du service de télé-accouchement de la maternité de Dijon,vous devez vous connecter à l’aide de l’identifiant et du mot de passe que vous trouverez sur la première page de votre dossier.

                      P….d’identifiant..Je le trouve pas..Chérie,ne t’inquiète pas, je suis en ligne avec la maternité.

-Nous n’avons pas réussi à vous identifier.Veuillez recommencer , s’il vous plaît.

                      Non,chérie ne panique pas,je retape ce p…de b… de matricule.

-Bonjour,Madame O.Vous êtes connectée au service de télé-accouchement de…

                      Bon sang,je me paie la touche étoile!

-Si vous souhaitez modifier une date de rendez-vous,tapez 1

-Si vous souhaitez connaître la date de votre prochain rendez-vous, tapez 2

-Si vous souhaitez connaître la date probable de votre accouchement, tapez 3

-Si vous souhaitez être mise en relation avec un de nos gestionnaires de flux obstétrical, tapez 4.

                       44444…Ne pousse surtout pas , chérie, ils vont me répondre.

-Vous avez sélectionné la touche 4.Vous allez être mise en relation avec l’un de nos gestionnaires,En raison de nombreux appels,le délai d’attente est estimé à dix minutes…

                       Dix minutes, chérie, tiens bon.Comment ça,il arrive???

-Allô?Allô?…Ici le gestionnaire 125.Que puis-je pour vous, Madame O?

                       Ici Monsieur O.Passez moi plutôt la pédiatrie.C’est pour déclarer la naissance de ma fille…

-Mais, Monsieur ,c’est inadmissible.Vous encombrez nos lignes….Rappelez le standard et estimez vous heureux de ne pas recevoir d’amende….

                       Allô?Le service de pédiatrie en ligne?

-Bonjour,Vous êtes bien sur la messagerie vocale de la hotline de pédiatrie.Veuillez laisser vos coordonnées exactes, nom, adresse, date de naissance ainsi que les identifiants de votre dossier.Nous vous recontacterons dès qu’une de nos équipes sera disponible.Merci de votre appel.

 

Pensez à un monde sans sage-femme…Et que la déesse Héra nous protège

 

 

 

 

 

SYSTEME D

Bon sang,Watson, qu’est ce que vous pouvez bien faire à quatre pattes sur une moquette pourrie dans cette chambre miteuse d’un hôtel de banlieue?

Mais Sherlock c’est bien simple,je retire des fils d’épisiotomie.

Ah bon. Mais là je ne rêve pas ,c’est bien votre patiente qui tient une bougie allumée au dessus de son ……enfin..Watson vous êtes complètement fou!

Mais, Sherlock,comment voulez -vous que je coupe ces p…..de fils si je n’y vois rien?

Ah oui .Excusez-moi ,Watson.Au temps pour moi J’avais oublié que le fil à peau était noir.

La dame aussi ,Sherlock,c’est surtout ça qui complique l’exercice.

PS.Ma patiente et moi nous rions encore près de quinze ans plus tard ,mon cher Holmes,quand nous nous croisons ,à l’évocation de ce moment surréaliste.Mais j’ai retenu la leçon.Maintenant j’ai toujours une lampe électrique dans ma sacoche.

 

LA FOIS OU LA NATURE FAISAIT DES LOTS

Super.Je suis à peine arrivée en garde et c’est déjà le coup de feu.Ma collègue est épuisée par une nuit passée sur le pont.

Trois accouchements et une patiente qui descend au bloc pour une césar. « Tu comprends,la dilatation est bloquée à 6 et maintenant ça ne bouge plus depuis deux heures.On ouvre »

Un instant je m’imagine dans une salle obscure en train de guider avant le début de séance un bébé qui cherche sa place.Ne rêve pas ma fille et chasse cette étrange allégorie de la naissance de ta tête.Aujourd’hui,c’est John Wayne qui est de garde.le genre à dégainer son bistouri avant que les colons n’aient mis les chariots de réa en cercle.Bon je pars pour le bloc.

L’heureuse future mère est très calme sur son brancard,un rien absente,les bras croisés sur un ventre impressionnant.Ma doué,le petit a l’air d’un colosse.M’est avis que ce sera une belle bête d’ici quelques années.

Je tatouille les flancs de ma brave dame d’une main distraite ,histoire de me faire un dernier Bébé-Radio-Crochet.Pfiou,c’est une véritable symphonie là-dedans.des boum-boum par ci,des padam-padam en rafales dans mon univers sonore.Au secours c’est un alien à 10 cœurs!.Mais non je dois avoir des hallucinations.C’est sûrement l’altitude de la colline,le mal des montagnes…Ou bien alors..

L’anesthésiste me demande si je vais bien.Bien oui,tiens.Mais sans vouloir passer pour une andouille j’ai quand même un doute,je lui dis.

« Hauteur utérine himalayenne+bruits du cœur symphoniques ça t’évoquerait pas un peu une gémellaire des fois? »

Le préposé au dodo balaie mes angoisses d’un ton badin.

« De toute façon il est trop tard..Si ta collègue s’est plantée on verra ça à l’ouverture. »

On a vu.Deux superbes poupons dodus à terme et pleins de vitalité.

Le plus drôle,c’est quand John Wayne a dû recoudre le papa qui s’est évanoui de surprise quand il a compris que les femmes c’est comme les brebis.Quelquefois ça voit double.Il s’est ouvert le front sur un coin du brancard.

Bilan;douze agrafes pour la maman,six fils pour le papa et deux marmots pour le prix d’un.

En prime le suave sourire du docteur Dodo félicitant John Wayne de ses talents de prestidigitateur.

Et maintenant,hop hop hop je vais faire apparaître encore un petit lapin derrière mon champ opératoire…

 

T’AS BEAU ETRE UNE GADJI

Si on vous  dit caravane.vous pensez vacances …plage…insouciance et liberté…

Moi je pense verglas…gens du voyage et chaleur humaine.

Quoique….Ce jour-là j’ai bien cru à un traquenard.Toujours munie de ma casquette PMI, je rôde dans le camp de « gitans »,comme disent les voisins du bout de la rue qui me regardent chaque fois que je passe devant leur petit pavillon propret.

Si c’est pas malheureux quand même tout ce qu’on fait pour ces gens-là alors qu’il y a tant d’honnêtes gens dans le besoin.Au début.j’ai un peu râlé qu’ils pouvaient garder leur méchanceté pour eux.J’ai renoncé..Maintenant,quand je passe devant leur portail ,je klaxonne un coup,comme ça,exprès pour les faire sortir et leur faire un petit signe de la main.

Aujourd’hui,j’ai oublié.En même temps,il fait si froid qu’ils n’auraient même pas mis le nez à la fenêtre.

A l’entrée du terrain,une silhouette qui gesticule.C’est R.,le petit frère de la patiente que je vois depuis trois semaines.Un sacré loustic,R.Il a douze ans ,un large sourire en permanence.les mains toujours pleines de cambouis.Il sait à peine écrire,encore moins lire,mais il n’a pas son pareil pour faire démarrer une voiture.Peut être même sans le consentement du propriétaire

D’aucuns diraient que j’ai de mauvaises fréquentations.Mais j’aime bien R.L’autre jour je l’ ai embarqué dans ma voiture avec ses bidons vides pour aller chercher de l’eau au centre commercial à deux kilomètres.On est revenus en chantant des cantiques car R croit dur comme fer que Dieu un jour lui offrira un camping-car dernier cri.

« Marie,Marie-Sage-(c’est comme ça que qu’on m’appelle par ici) je t’attendais.Ma sœur,elle a dû emmener la caravane ailleurs.Je vais t’y conduire. »

J’accuse le coup.Il fait froid,il y a du verglas.Mais la sœur en question est hypertendue.L’année dernière elle est arrivée en pleine crise d’éclampsie à l’hôpital.Dans ma trousse j’ai pour elle les médicaments qu’un copain pharmacien m’a filés en douce.Je dois y aller.

R. me propose de prendre le volant.

« Là,tu vois R,on va faire autrement.Tu vas me guider et moi,je vais conduire .C’est pas avec tes pointures 34  que tu peux appuyer sur les pédales »

Il grimpe en se marrant à côté de moi.Nous voilà partis.Un p’tit coup d’avertisseur devant chez le olméch yok, braille R.Les rideaux bougent un  peu.

« C’est loin ?

Pfiou..J’sais pas,c’est moi que j’ conduisais.J’ai pas fait gaff’a.Tiens tourne là. »

L’équipée sera un peu plus longue que je ne le pensais.Encore heureux qu’il ne neige pas.Il nous faut une bonne heure pour arriver.

Caravane en pleine forêt.Au bout d’un chemin encombré de neige.Cahots et sursauts dans la voiture.

Livraison des médicaments.Explications Consultation.Tout va bien,même si j’ai les doigts bleus et gourds.Grande sœur nous prend en pitié.

« Je vais vous faire un bon chocolat chaud »

Elle ouvre le frigidaire.R. se met à hululer de détresse . « Kèskès.Mon Kèskès.Pourquoi tu l’as mis au frigo?

Ben tiens pasqu’il est mort.On l’enterrera quand on pourra creuser. »

Kèskès le chat est mort.On a quand même bu le chocolat en son honneur,et récité une petite prière  avant que la morgue improvisée ne se referme sur lui,coincé entre la bouteille de lait et la plaquette de beurre.

R. sanglote sur tout le chemin de retour.Ses larmes lui mâchurent le visage de petites lignes claires qu’il essuie machinalement de son bras

« Tu sais,R,je suis sûre qu’il y a un paradis pour les chats.Il y est déjà. »

Avant de descendre de la voiture.R.me sourit à pleines dents

« T’as beau être une gadji,quand j’sra grand j’te mariera et j’te couvrira d’or. »